juin 2017
Didier Claes

«  L’art, un pont entre les hommes »

Par Sabine CESSOU
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Galeriste incontournable à Bruxelles comme sur la scène internationale, il présente des œuvres dans les plus grandes foires et a pour clients collectionneurs avisés et grands musées. Sa spécialité ? Les arts premiers, qui concentrent, aujourd’hui plus que jamais, toutes les attentions.

Ce métis belgo-congolais de 40 ans est né et a grandi à Kinshasa, avant de devenir en 2002 galeriste à Bruxelles. Marchand d’art premier, il fonctionne au coup de cœur, place la relation humaine au centre de tout et voit les choses en grand. Il a déménagé en mai, faisant passer sa galerie du quartier du Sablon à celui de l’avenue Louise dans le haut de Bruxelles, où se trouvent les grands galeristes d’art moderne et contemporain – Almine Rech, Daniel Templon ou Nathalie Obadia.

 Non qu’il veuille se convertir : sa spécialité reste les arts classiques d’Afrique, aussi appelés arts premiers, même s’il veut y mettre une touche d’art contemporain, en tant que collectionneur et amateur de ces formes d’expression en plein essor. Il participera en septembre au Brussels Gallery Weekend, et exposera sur ses 200 nouveaux mètres carrés des sculptures anciennes en même temps que des œuvres du plasticien sud-africain Kendell Geers. Entretien à bâtons rompus avec un passionné qui dit ce qu’il pense du marché et de ses polémiques.

 

AM : Fils de conservateur de musée, vous avez grandi dans l’art. Quel rapport gardez-vous avec la République démocratique du Congo ?

Mon père était plus précisément anthropologue et fournisseur de musées nationaux à l’époque où certains pays tels que la Côte d’Ivoire, le Zaïre et l’Angola en créaient. J’ai beaucoup voyagé avec lui à l’intérieur du Congo-Kinshasa. Je reste attaché au continent bien sûr, sans vouloir rester cloisonné à mon seul pays. Je me rends souvent en Angola et au Sénégal, où je travaille, parce qu’on y accepte de débattre de l’art africain.

Quid de l’Afrique du Sud ?

Bonne question ! À mes yeux, ce pays est sorti de son contexte d’art rituel en raison de son histoire. Ce n’est pas vraiment l’Afrique. Les peuples sud-africains ne détiennent pas énormément de sculptures. Ce pays représente un marché, il est vrai, mais j’ai besoin d’un attachement humain aux territoires sur lesquels je me rends. Je suis plutôt attiré par les pays ayant des passés ancrés et profonds comme la RDC, le Nigeria ou le Sénégal. Mais tout peut changer ! Je reste ouvert…

Pensez-vous à avoir une galerie ou une antenne sur le continent ?

Le sujet me titille, en effet, mais beaucoup de choses restent à discuter. J’ai par exemple vendu une pièce à un Angolais, qui a été taxé à 100 % à l’entrée de son œuvre dans son pays, car elle est considérée comme un produit de luxe par les douanes. Lorsque vous exportez une statue d’art ancien aux États-Unis, elle ne fait l’objet d’aucune taxe, car les Américains considèrent qu’elle vient enrichir leur patrimoine. Ce type de mesure pourrait être repris sur le continent.

Quel est le profil type de l’acheteur à Bruxelles ?

Ils ne viennent plus seulement, comme autrefois, pour des raisons familiales, en raison d’un passé colonial ou de l’existence d’un parent collectionneur. La majorité d’entre eux sont des amateurs d’art contemporain et d’art moderne, et font partie de ceux qui comprennent le mieux les lignes artistiques. Nous avons de moins en moins de collectionneurs de timbres obnubilés par un seul domaine, mais des acheteurs éclectiques et curieux de tout.

Qui sont les collectionneurs africains et pourquoi se font-ils si discrets ?

Ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, c’est certain. À mon sens, l’avenir de l’art africain se trouve sur le continent, mais tout le monde n’y a pas accès et n’est pas non plus intéressé. On demande aux Africains d’être de grands lecteurs, sans accès à des bibliothèques ! Il en va de même pour l’art ancien, qui relève certes d’une histoire et d’une civilisation, sans pour autant que tout le monde se sente concerné. En Europe, n’importe quel collectionneur peut aller dans une galerie, un musée, une vente privée…

Il faut bien comprendre que la plupart des Africains ne se rendent pas compte de ce que représente l’art classique du continent. Certains pensent qu’il est encore possible de trouver des œuvres, alors que 80 % du patrimoine ancien africain se trouve hors du continent, en Europe et aux États-Unis. J’achète dans les vieilles collections et les ventes privées en Europe, car je ne trouve plus de pièces anciennes en Afrique, sauf des pièces archéologiques avec lesquelles je ne travaille pas.

Pourquoi ?

Elles sont issues du pillage et je ne m’imagine pas en train de les faire sortir du continent pour les proposer ensuite à des Africains !

Quels sont les outils pour repérer les faux ?

Le premier outil, c’est l’œil et l’expérience. Des techniques de datation comme le carbone 14 permettent de se rassurer, mais beaucoup de collectionneurs font confiance aux œuvres qui sont répertoriées depuis longtemps sur le marché européen.

Vous paraît-il choquant que des pièces anciennes soient exposées au Quai Branly sans grandes explications sur leur contexte ou leur histoire ?

Le Quai Branly est né d’une rencontre entre Jacques -Chirac et Jacques Kerchache, un homme formidable qui voulait montrer la portée universelle de l’art africain – d’où la sortie de son contexte. La question est complexe, car l’art africain étant identitaire, c’est difficile de lui retirer la civilisation qu’il représente.

Ce qui m’a le plus choqué, je l’avoue, lors d’une exposition sur l’art baoulé au Quai Branly, ce sont les appellations occidentales comme « Rockefeller » données à certaines pièces, en fonction de leur propriétaire. On peut sortir l’art ancien africain de son contexte si on l’estime universel, mais pas si on le considère comme un art rituel. Il n’existe pas de ligne de conduite unique et nous ne serons jamais tous d’accord sur ce sujet.

Quelle est votre position sur les demandes de restitution comme celle qu’a faite récemment le Bénin, refusée par la France, portant sur des œuvres volées durant la période coloniale ?

Cette requête du Bénin me paraît respectable, en tant que première demande officielle émanant d’un pays africain. Cependant, elle a été mal formulée, faisant l’amalgame entre les objets issus du pillage et ceux qui sont arrivés en Europe de manière tout à fait légale et honnête. Les 5 000 objets dont il est question portent ce lien douloureux avec l’époque coloniale, mais n’ont pas tous été volés. On ne peut pas généraliser et dire que toutes les collections des musées occidentaux proviennent de pillages. Les objets dont on est en mesure de prouver qu’ils ont été volés, en revanche, peuvent faire l’objet d’un débat. Le Bénin aurait pu demander à la France d’identifier toutes les pièces issues du pillage, puis d’ouvrir une discussion.

L’Afrique a aussi droit à ses musées et ses collections permanentes. D’un autre côté, n’oublions pas qu’il est positif d’être représenté partout, pour que l’on comprenne notre grande histoire. Il faut jouer sur ces deux tableaux.

Vous avez votre collection personnelle d’art contemporain… Qui achetez-vous ?

Je viens d’acquérir une pièce de Robin Rhodes, un photographe sud-africain qui met en scène des livres d’images. J’avais vu ses œuvres à Art Brussels en 2012 et je l’ai rencontré à la fondation Louis Vuitton en avril. Je l’ai trouvé tellement sympathique que j’ai acheté ! Je fonctionne au ressenti et sans programme… Par exemple, je ne suis pas attiré au premier abord par le travail de Kendell Geers, mais je l’achète et l’expose car je suis fou amoureux du personnage et de son engagement. À l’inverse, le plasticien béninois Romuald Hazoumè, dont j’aime les œuvres, s’est montré tellement arrogant et hostile à mon égard lorsque je l’ai rencontré dans un avion que je ne me vois pas acheter ses œuvres. Les rapports humains dans notre domaine sont très importants, car l’art est une sorte de pont entre les hommes.

Quel support vous intéresse-t-il le plus dans l’art contemporain ?

J’aime plutôt la peinture, la sculpture relevant pour moi de l’art ancien africain, qui a atteint un niveau maximal d’expression avec très peu de moyens. Cela étant, j’adore les œuvres en céramique de Barthélémy Toguo. J’ai une collection éclectique qui ne comprend aucun artiste contemporain de RDC pour l’instant, et qui passe par l’accumulation d’objets qui correspondent à des moments, des rencontres. Je vais de plus en plus vers les artistes africains, même si l’engouement actuel à leur égard me gêne, car on a l’impression de vivre un moment de mode… Ce qui n’est pas très rassurant !

Que pensez-vous des querelles de chapelle qui prévalent parfois dans l’art contemporain, chaque commissaire se voyant reprocher d’avoir son écurie respective d’artistes ?

Il existe aussi une querelle publique entre Romuald Hazoumè et le collectionneur congolais Sindika Dokolo, par journaux interposés [le premier rend hommage au soutien qu’il a reçu d’André Magnin, qui le représente, tandis que le second conteste à cet acheteur d’art français son caractère « extérieur » au marché, NDLR]. Il me semble triste de voir des Africains se dresser les uns contre les autres. Le parcours d’André Magnin, commissaire de l’exposition « Beauté Congo » à Paris en 2015, est à saluer.

Il est un peu le Jacques Kerchache de l’art contemporain, dans la mesure où il y a cru avant tout le monde. Il a la chance d’avoir cette collection qui fait de lui une personnalité sur le marché, avec de très bons choix d’artistes. Simon Njami, commissaire de l’exposition « Afriques capitales » à La Villette, est aussi quelqu’un de très respectable qui a proposé de bons choix à la Biennale de Dakar. Toutes ces personnes se doivent de pouvoir s’entendre pour faire évoluer un combat commun dans le bon sens, même si l’on ne peut pas empêcher les ego d’exister ! 

 

 

 

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