octobre 2016
Felwine Sarr

« Il est l’heure de sortir du temps postcolonial »

Par Sabine CESSOU
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Après Afrotopia, son essai coup de poing en début d’année, l’intellectuel sénégalais organise à Dakar et Saint-Louis un colloque pour penser et interroger l’Afrique contemporaine et du futur.

Auteur d’Afrotopia (éditions Philippe Rey, 2016), succès en libraire largement débattu, l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, 44 ans, organise avec l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe la première édition annuelle des Ateliers de la pensée, fin octobre à Dakar et Saint-Louis. L’objectif : faire le point sur l’état de la réflexion en Afrique francophone, avec une vingtaine de chercheurs et d’écrivains en vue, parmi lesquels Léonora Miano, Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, Nadia Yala Kisukidi, Boubacar Boris Diop, Romuald Fonkoua, Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi et Sami Tchak, afin d’impulser un courant de pensée que l’on espère novateur.

Fils de militaire sérère, né à Niodior, dans les îles du Saloum, élevé entre Strasbourg et les villes du Sénégal où était affecté son père, cet agrégé en économie et professeur depuis 2007 à l’université Gaston Berger de Saint-Louis ne se limite pas à sa science. Musicien, il joue de la guitare, du piano et chante. Il pratique aussi les arts martiaux japonais, la méditation zen, et rêve de passer plusieurs années à Kyoto, à la découverte du Japon ancien. Que ne fait donc pas ce mari et père de famille attentif à ses enfants ? « Du dessin, du ski, de l’escalade », sourit-il. Mais il pense déjà aux pics, cordes et crochets qu’il lui faudrait un jour pour gravir l’Himalaya.

AM : Quel est l’objectif de ces Ateliers de la pensée ?

Avec Achille Mbembe, nous avons eu le sentiment que la création littéraire et artistique africaine de ces dernières années est entrée dans un tournant. Elle renouvelle les discours, en avance sur la pensée et les recherches universitaires. Les artistes vivent déjà tous nos débats intellectuels sur la « synthèse heureuse » [entre l’Afrique et les apports extérieurs, NDLR], le renouvellement de l’imaginaire et une nouvelle lecture du passé. Le photographe Omar Victor Diop, par exemple, opère une synthèse entre la tradition ouest-africaine du portrait, une forte modernité et une touche afrofuturiste.

A-t-on besoin, d’ailleurs, de définir une quelconque africanité ?

Oui, tant qu’elle ne sera pas devenue une notion indifférente. Le jour où le reste du monde ne renverra pas à l’Africain une image pleine de présupposés, le jour où le monde parlera du Nigeria, de l’Égypte ou du Congo et non de l’Afrique, nous n’aurons plus besoin de nous définir. Pour l’instant, nous sommes obligés d’interroger les entités qui nous symbolisent – « sauvage, esclave, Nègre, migrant, banlieusard, citoyen de seconde zone… » – et dans lesquelles on nous enferme. Qui nous définit ? Le regard de l’autre… Nos masses ont intériorisé une partie de ce regard projeté depuis les anciennes métropoles coloniales. Il s’est construit sur une longue durée avec un impact fort, véhiculé par les médias, le cinéma, etc. « Africain », « Noir »… Il faut se battre pour se faire reconnaître comme individu tout le temps ! Ce n’est pas une question théorique, mais une réalité performative vécue au quotidien.

Au Sénégal, la majorité des citoyens se sent-elle définie par le regard de l’autre ?

À partir du moment où l’on va à l’école et qu’on regarde la télévision, on est confronté à un effet miroir. C’est cette image de soi qu’il faut rectifier.

Le racisme n’est-il pas démonté pièce par pièce par Achille Mbembe dans ses livres ?

Dans son essai Sortir de la grande nuit, Achille Mbembe dit que l’Europe a décolonisé sans se décoloniser elle-même. Il a raison. Elle perpétue un rapport empreint de colonialisme avec l’Afrique et sa diaspora. Je me focalise quant à moi sur l’autre versant du même problème, en partant de nousmêmes. Comment nous regardonsnous ? Comment pouvons-nous nous libérer et imposer un rapport beaucoup plus équilibré ?

Je peux refuser les rapports aliénants et cesser d’être le complice de ma propre destruction. D’où mes choix. Je pense, par exemple, que c’est au Sénégal qu’il faut que j’investisse mon énergie.

L’Afrique francophone a-t-elle un grand retard sur l’Afrique anglophone ?

Les Anglophones semblent avoir mieux réglé la question de la déconnexion coloniale. Les Nigérians se moquent des Britanniques et font leur vie comme bon leur semble… Est-ce en raison d’une colonisation différente ? J’aimerais passer du temps au Nigeria pour le comprendre.

Pourquoi l’Afrique révère-t-elle le passé ?

Parce qu’elle n’a l’a pas soldé… L’indépendance, c’était avant hier ! Quatre siècles de semi-domination et un siècle de colonisation ne s’effacent pas en cinquante ans. D’autant que la rencontre coloniale n’a pas été belle, mais s’est faite avec le visage hideux de l’autre ! Des mécanismes de compensation et des instances de cure se sont mis en place dans nos sociétés… Même la puissance des confréries musulmanes du Sénégal peut s’expliquer sous cet angle : elles ont accueilli, protégé et réconforté des populations vulnérables. La figure tutélaire du khalife général traite le traumatisme de la perte et de la violence, il offre une protection non dispensée par les autres institutions.

Pourquoi évitez-vous d’être antagoniste dans votre travail ?

plus un négateur. Après avoir détruit les idoles de la vieille culture judéo-chrétienne, il décide d’arrêter de s’opposer pour créer. Quand il verra le mal ou la laideur, il détournera le regard. Ce contre quoi vous vous opposez vous détermine, vous maintient dans sa logique, dans son rythme.

Beaucoup de révolutions se sont produites lorsqu’on a simplement changé de regard. La plus grande révolution des dernières années a sans doute été celle des femmes. Elles ont profondément bousculé l’ordre sociétal sans faire la guerre, en gagnant des espaces avec des batailles individuelles tous les jours, et en faisant changer le regard sur elles, même s’il y a encore du travail.

Tout le monde a-t-il compris Afrotopia ?

Certains, oui. D’autres, selon leur entendement. C’est normal. Hélas, certains le commentent parfois sans l’avoir lu. C’est un signe du temps. Les recensions dans la presse, les différents commentaires donnent l’illusion de connaître le contenu d’un texte dont on fait l’économie de la lecture. Il faut beaucoup de pédagogie pour faire passer un propos un peu inhabituel. M’entendre dire que l’Afrique n’a personne à rattraper a été difficile à accepter par certains, qui en concluent que nous n’avons pas de défis à relever. Ces défis existent, bien sûr, mais relèvent plus de nos potentialités que d’un rattrapage.

Par ailleurs, un grand nombre de jeunes étaient très heureux que quelqu’un leur dise : « Nous ne sommes pas à la traîne. » Une forme de réhabilitation à leurs yeux, un mot de réconfort et l’expression d’une réalité qu’ils vivent, mais dont personne ne restitue la complexité. « Ah, enfin !, me dit-on, quelqu’un nous rappelle que nous ne sommes pas que des pauvres qui appliquons mal la démocratie. Notre être au monde est plus large, plus riche et plus complexe ! » Ce propos n’est pourtant pas évolutionnaire. Qu’on le dise en 2016 et que ça fasse de l’effet en dit long sur l’image dégradée que nous avons de nousmêmes…

Nous avons beaucoup intériorisé des discours qui nous confinent à une place de subalterne, à une humanité reléguée. À tel point que nous ne voyons plus les qualités qui sont les nôtres, parce que les autres ne les (re)connaissent pas. Au Sénégal, nous avons mille manières de cultiver l’harmonie sociale – un apport non matériel inestimable. Une culture n’est ni inférieure ni supérieure. Elle est une réponse à un moment donné aux questions que pose l’environnement humain. Les Indiens arawaks n’ont pas apporté les mêmes réponses que les Zoulous aux défis posés par leur réalité. C’est toute la richesse de l’humanité !

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