juin 2017
Daouda Coulibaly

« Il faut arrêter de fermer les yeux ! »

Par Jean Marie Chazeau
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Wùlu, premier long-métrage du réalisateur franco-malien, est un THRILLER qui nous plonge au coeur d’une bourgeoisie bamakoise enrichie par le trafic de COCAÏNE. Un film coup de poing inspiré de faits réels.
 
«Wùlu », c’est le chien en bambara… Un terme qui désigne à la fois quelqu’un sans scrupule, et le dernier stade d’un rite d’initiation de la tradition du N’tomo, qui permet de trouver sa place dans la société. Ladji, jeune apprenti chauffeur de minibus, irréprochable, se voit refuser par son patron la promotion dont il aurait bien besoin. Pour survivre, il accepte alors de transporter une petite cargaison de cocaïne… jusqu’à devenir un gros trafiquant de drogue et intégrer les cercles les plus riches de la société malienne, croisant des hommes d’affaires véreux et des militaires corrompus.
 
Le premier film de Daouda Coulibaly a tout du thriller grand public et du film d’auteur politique. Ce Scarface malien mêle avec beaucoup de soin et d’efficacité les références au conte africain et les réalités d’aujourd’hui. Il pointe du doigt les élites qui ont fait le jeu des islamistes par appât du gain, le trafic alimentant les réseaux terroristes… Le tournage devait d’ailleurs commencer en mars 2015 quand un attentat anti- occidental à Bamako a fait 5 morts, obligeant toute l’équipe à se délocaliser au Sénégal. Dans le rôle de Ladji, le comédien parisien d’origine malienne Ibrahim Koma (Le Crocodile du Botswanga).
 
Son jeu mutique et tout en retenue a frappé les jurés du Fespaco 2017 qui lui ont décerné le prix d’interprétation masculine. À ses côtés, la chanteuse et mannequin malienne Inna Modja particulièrement lumineuse. Remarqué dans les Festivals de Namur, Toronto et Angoulême, Wùlu a également remporté le prix du public du festival d’Amiens. Belle occasion d’en savoir plus…
 
AM : Le tournage de Wùlu a-t-il été compliqué ? 
Daouda Coulibaly : À l’origine, nous avions prévu de tourner six semaines au Mali et une semaine au Sénégal. Et puis, il y a eu l’attentat de La Terrasse à Bamako, donc on ne pouvait plus passer autant de temps dans la capitale malienne. On a donc choisi d’inverser la proportion : six semaines au Sénégal, et une semaine à Bamako. Il a fallu reprendre la préparation dans l’urgence, ça a été compliqué par moments, mais on s’en est sortis. On a donc quand même tourné au Mali pour ancrer le film à Bamako, mais quasiment tous les intérieurs ont été tournés à Thiès au Sénégal.
 
Être ancré dans la réalité du Mali était donc si important ? 
Oui, le film est d’ailleurs jalonné de faits historiques. C’est quelque chose qui aurait pu se passer ailleurs, il a un côté universel, on peut très bien imaginer la même histoire à Djakarta, ou au Mexique, mais là c’est la réalité nationale et régionale qu’on voulait porter à l’écran. Ce qui m’intéressait, c’était de faire le lien entre la crise malienne et le trafic de drogue dans toute cette Afrique de l’Ouest.
 
C’est quelque chose que les gens connaissent sur place, mais ce n’est pas quelque chose sur laquelle on communique quand on parle du Mali : on a beaucoup parlé du terrorisme, des rébellions… Cela existe, bien sûr, mais j’avais envie de donner une autre version de la genèse de la crise malienne. Et cette version-là met le projecteur sur un trafic né au début des années 2000, et qui a pris de plus en plus d’ampleur. Souvenez-vous, par exemple, de l’affaire « Air Cocaïne », cet avion qu’on avait retrouvé incendié au nord de Gao.
 
Vous avez l’impression que, vu de l’extérieur, on ne voit pas les vraies raisons de la situation actuelle ? 
Absolument. Vu d’Occident, tout ce qui se passe « là-bas », c’est-à-dire en Afrique, que l’on considère comme un seul pays où tout se ressemble, un coup d’État, une guerre, c’est quelque chose d’endémique, c’est le lot des Africains. Alors que ce n’est pas le cas : s’il survient un coup d’État, en creusant un peu, peut-être qu’il y a une explication, et donc ce n’est pas quelque chose qu’on n’arrivera jamais à enrayer non plus.
 
Les problèmes des Africains ne sont pas insolubles. Si on regarde d’un peu plus près, on arrive à remonter le fil, à trouver des pistes, et c’est en suivant ces pistes-là qu’on peut définir des programmes sur le long terme. Et aussi établir un certain nombre de responsabilités des uns et des autres.
 
Vous vous êtes beaucoup documenté pour le côté réaliste de ce que vous montrez à l’écran ? 
Oui, j’ai lu beaucoup d’articles de presse, des rapports de l’ONU sur les trafics de drogue en Afrique de l’Ouest, le livre du journaliste de RFI Christophe Champin Afrique noire, poudre blanche (André Versaille éd.) qui présente bien la situation… Et puis, ce que j’ai vécu : je vivais alors à Bamako… Après l’affaire Air Cocaïne en 2009, lorsque je réalise l’ampleur du trafic dans la région, je me dis que ça va être le Mexique, que les narcotrafiquants vont mener la guerre contre l’armée, j’imagine l’enlisement, des modèles d’identification pour la jeunesse.
 
Bref, j’ai une vision désastreuse, catastrophiste des événements, et je trouve, naïvement, intéressant de faire un film pour conjurer un peu la crise qui menace. Je commence à écrire le scénario fin 2011. En mars 2012, survient le coup d’État et, très vite, la junte militaire dénonce les collusions entre le pouvoir et les narcotrafiquants !
 
Les langues alors se délient, les gens savent qu’il y a un lien. Plutôt qu’un film d’anticipation comme je le pensais à l’origine, puisque la crise est déjà là, je me dis que je vais essayer de raconter la genèse de cette même crise. Parce que le coup d’État est, d’une certaine manière directement lié à ce narcotrafic. Il ne faut pas oublier que ce sont des soldats subalternes, des soldats de troupe, qui refusent d’aller au front parce qu’ils ont conscience que les généraux trafiquent avec ceux qu’on leur demande d’affronter. C’est donc sur fond de trafic de cocaïne que le coup d’État se met en place.
 
Passé cette vision catastrophiste, comment voyez-vous la réalité aujourd’hui ? 
Naïvement peut-être, je me dis que Wùlu est l’occasion de susciter la controverse, de débattre, de reconnaître qu’il y a un problème de trafic, qui concerne à la fois l’Europe – destination majoritaire de la cocaïne en transit – et le Mali. On constate désormais qu’il y a des conséquences sur le pays, et qu’il faut s’en préoccuper. Or, j’ai aussi l’impression qu’on n’en parle pas suffisamment.
 
Tant que l’on fermera les yeux, les choses ne risqueront pas de bouger. Donc ce film est fait un peu pour diriger le regard sur ce problème, et débattre. Moi, je n’ai pas la solution. Je ne fais pas des films pour éclairer, je fais des films pour susciter un débat, pour que l’on discute, que l’on dise si c’est un vrai problème ou… si c’est moi qui ai vu le mal où il n’était pas, ce dont je doute !
 
Votre film n’est pas pour autant un documentaire, on suit un personnage de fiction, mais qui parle peu… 
Je trouvais approprié d’avoir un personnage principal qui parle peu, et d’avoir une façon de filmer simple, sobre, une mise en scène très discrète pour mettre en valeur le personnage et son attitude. Que l’on soit concentré sur lui, et non pas distrait par des effets : c’était ça le challenge.
 
Et c’est un vrai thriller, avec des scènes d’action sobres mais spectaculaires, comme celle d’un traquenard, impressionnante, où l’on se retrouve au milieu des balles… 
Je voulais faire vivre au plus près l’action, avec le souci d’être au plus près du personnage. Il est très mutique, il a souvent le visage fermé, il y a des gros plans sur lui pour essayer de sonder ce qu’il vit intérieurement. Dans la scène du traquenard que vous évoquez, il s’agissait de montrer ce que ça fait de se retrouver dans une telle situation. Comment ce personnage que l’on montre très serein tout le temps, craque.
 
On n’est pas dans l’amusement, on est dans le dur. Mais pour être totalement honnête, on n’avait pas beaucoup de temps pour filmer, donc je savais que je ne pouvais pas faire une scène de poursuite avec des voitures qui démarrent, des personnages qui se tirent dessus, etc. Parfois, les contraintes agissent comme un catalyseur d’idées.
 
Quelquefois on a une référence en tête, une scène de film qui vous inspire, que vous avez envie de reproduire dans le même esprit, sauf que vous ne savez pas comment ça a été tourné. Parfois, il s’agit de films qui ont 50 millions de dollars de budget et là, c’est difficile d’assumer la référence quand on a un cinquantième de cette somme, donc ça pousse à s’exprimer autrement. Pour cette scène de fusillade, ce sont les contraintes qui m’ont forcé à trouver quelque chose de différent.
 
Vous décrivez le quotidien de la bourgeoisie malienne, certains personnages sont mêmes ce qu’on peut appeler des parvenus, enrichis par le trafic. Vous aviez en tête des exemples ? 
Oui, si on passe un peu de temps en Afrique, on voit bien qu’il y a beaucoup d’argent aussi. Vu d’ailleurs, l’Afrique, c’est la poussière, la misère… ça existe, on le voit dans le film, on ne passe pas à côté sans le souligner, mais il y a aussi l’opulence, il y a des gens qui circulent dans des voitures qui coûtent 50 000 euros, qui vivent dans des palais, qui vivent très bien. C’est quelque chose que j’ai observé et que j’avais envie de montrer. Et comme c’est souvent tape-à-l’oeil, c’est impressionnant à l’image !
 
Vous introduisez aussi un conte, l’occasion d’une très belle séquence. 
C’est quelque chose qui me tenait particulièrement à coeur. J’adore les contes, j’ai grandi avec Amadou Hampâté Bâ, une référence pour moi, dont j’essaye d’insuffler l’esprit dans les films que je fais. Parce que ça évoque l’Afrique à laquelle je suis sensible.
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