août 2016
Yosr Ben Ammar

« L’art est une arme contre l’obscurantisme »

Par Frida DAHMANI
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Elle a installé sa galerie, Le 32Bis, au coeur de Tunis, loin des quartiers huppés de la « banlieue nord ». Street art, tags, graffiti, elle cherche à faire bouger les lignes, vers une expression moins élitiste.

La Soukra, La Marsa, Sidi Bou Saïd… C’est dans ce triangle d’or, à vingt minutes de la capitale, que se trouve la majeure concentration de galeries de Tunis. Un territoire de création apprécié par les artistes et le lieu de résidence de nombreux collectionneurs. Yosr Ben Ammar, 41 ans, y a longtemps évolué avant de prendre à contre-pied cette tendance et d’ouvrir en 2015, avec le galeriste Mehdi Ben Cheikh, Le 32 Bis, un espace dédié à l’art urbain dans un quartier en déshérence du centre de Tunis. Souriante mais un peu réservée, elle devient intarissable quand il est question de plasticiens tunisiens. Formée à la finance et à la gestion de portefeuille, l’ancienne étudiante à l’Institut supérieur de gestion de Paris (ISG) est devenue une dénicheuse de talents et une galeriste atypique. Avec des parents collectionneurs, Yosr Ben Ammar a goûté aux arts plastiques dès son plus jeune âge. « Suivre des cours de peinture avec Ali Bellagha n’est pas anodin : ça marque. » Mais « c’est une rencontre avec le peintre Ahmed Hajeri qui a été déterminante ; au bout de trois heures de discussion, j’avais décidé d’ouvrir Kanvas, ma propre galerie », se souvient non sans émotion celle que ses amis surnomment Yoyo. Le coup de tête se révèle être un coup de maître qui fait connaître, dès l’ouverture en 2007, une nouvelle génération de plasticiens tunisiens dont Mohamed Ben Slama, Omar Bey, Nadia Jelassi, Mehdi Bouanani et Ali Tnani.
 
La révolution de 2011 et son besoin d’expression produisent une abondance d’oeuvres et l’émergence de nouvelles signatures. Un temps fort, symbole d’un profond changement où les arts plastiques traduisent avec éloquence l’espoir mais aussi les incertitudes d’une société qui se cherche. Une approche critique dont Yosr est partie prenante et cheville ouvrière ; cornac d’artistes, elle les lance sur de nouvelles pistes et participe à une movida foisonnante d’idées et de propositions. Juin 2012 sera pour elle un clivage majeur. Les oeuvres qu’elle expose alors au palais Abdellia de La Marsa sont vandalisées par des extrémistes religieux qui multiplient les menaces à son égard. Par crainte de rétorsions et « parce que la galerie, faute de sortie de secours, ne laissait pas d’issue en cas d’attaque », la petite-fille de Tahar Ben Ammar, signataire du protocole d’indépendance en 1956, met fin à l’aventure de Kanvas. Malaise. Mais plus que les intimidations des salafistes, c’est une petite phrase du ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, prononcée après le saccage d’Abdellia (« L’art se doit d’être joli et ça, ce n’est pas joli ») qui choque. Elle ancre sa détermination à avancer avec des mécènes et à prendre ses distances avec les services de l’État dès lors que le ministère se mêle de critique artistique…
 
Elle ne baisse pas pour autant les bras et entame son engagement contre le radicalisme. « Chacun lutte avec ce qu’il connaît. Pour moi, c’est l’art. C’est une des armes contre l’obscurantisme », assène-t-elle, poursuivant l’accompagnement d’artistes avec l’inauguration de la Hope Contemporary Gallery, avant de s’orienter vers le street art et l’art urbain avec Mehdi Ben Cheikh, fondateur de la galerie Itinerrance à Paris. « Djerbahood », en 2014, marque une première collaboration réussie. Une centaine d’artistes internationaux investissent les murs du paisible et traditionnel village d’Erriadh à Djerba. Les tags et les graffitis se déclinent en grand format pour composer des fresques géantes qui feront le tour du monde. Un succès. Yosr évolue. Interpellée par ce qui est dans l’air du temps, une expression moins élitiste en prise avec l’environnement urbain, elle défriche dans l’enthousiasme d’autres voies et poursuit son aventure sur les routes de l’expression avec Le 32 Bis, un temple du street art. Un pari audacieux qui ancre l’art dans la Cité et qu’elle relève tout en étant lucide quant à l’étroitesse du marché de l’art local mais convaincue qu’il demeure un bastion de liberté.
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