avril 2017
Bob Collymore PRÉSIDENT-DIRECTEUR GÉNÉRAL DE SAFARICOM

« L’objectif premier n’est pas de faire du profit »

Par Sabine CESSOU
Partage

Il dirige le groupe leader du secteur des télécoms au Kenya et a créé le système de paiement mobile M-Pesa, aujourd’hui connu sur l’ensemble du continent. Chantre de l’innovation, ce patron pas comme les autres appelle à bâtir un nouveau capitalisme, respectueux de l’environnement et de l’humain.

Né en 1958 en Guyane d’une mère britannique, Bob Collymore a d’abord été élevé par ses grands-parents, avant de rejoindre sa mère à Londres à partir de 1974. Le Britannique y a passé son Bac, exercé divers petits métiers et s’est pris de passion pour la peinture surréaliste. N’ayant pas obtenu de bourse, il a dû renoncer à une place à l’université de Warwick, à son grand regret. Sa mère l’a alors poussé à intégrer British Telecom, où il a gravi les échelons à la vitesse de l’éclair. Puis, en 1993, il intègre le groupe de téléphonie mobile Cellnet, dont il dirige la stratégie « handset », et, l’année suivante, le détaillant d’équipements électriques anglais Dixon Stores, comme directeur des achats internationaux. En 1998, il entre chez Vodafone, premier opérateur de télécommunications au Royaume-Uni. Un groupe dont il devient, à partir de 2003, le directeur marketing pour l’Asie, basé à Tokyo. Nommé trois ans plus tard directeur de la « gouvernance pour l’Afrique », il prend la tête, en octobre 2010, de Safaricom au Kenya – un opérateur de téléphonie mobile fondé en 1998 et racheté à 40 % par Vodafone en 2000. Avec plus de 4 000 salariés, il affiche un chiffre d’affaires de 195,7 milliards de shillings kenyans en 2016 (1,7 milliards d’euros) contre 163,4 milliards en 2015 et 144,7 en 2014. Opérant au Kenya seulement, par choix stratégique, Safaricom y détient 67 % des parts de marché, soit 26,6 millions de clients sur une population de 44 millions. Il compte 17,6 millions d’utilisateurs de M-Pesa, une plateforme de transfert d’argent via téléphone mobile dont la fréquentation ne cesse d’augmenter (12 % d’utilisateurs supplémentaires entre avril et septembre). Bob Collymore, qui a épousé en avril dernier une artiste kényane, reste un citoyen anglais, même s’il incarne désormais un succès africain. Membre du « Global Compact », une initiative des Nations unies lancée en 2000 pour pousser les entreprises à se montrer socialement responsables, il est l’un de ces présidents-directeurs généraux courtisés à travers le monde pour son apport en termes de réflexion et d’innovation. Entretien.

 
AMB : Quelles leçons tirez-vous de votre expérience professionnelle ?
Bob Collymore : Le leadership repose sur des valeurs et de la confiance. Je ne peux pas attendre de l’excellence au travail si je n’exige pas la même chose de moi-même. Le tout est de montrer l’exemple. Au fil des années, j’en suis arrivé à croire en une nouvelle façon de faire du business. C’est pourquoi j’ai rejoint un groupe dénommé B Team, une initiative globale à but non lucratif lancée par le Britannique Richard Branson, PDG du groupe Virgin, et l’Allemand Jochen Zeitz, ex-patron de Puma, qui rassemble des PDG internationaux et des décideurs du secteur privé pour faire en sorte que « les affaires marchent mieux ». Il nous semble que la façon dont les entreprises ont été gérées pendant des décennies est devenue obsolète. Le « plan A » ne fonctionne plus. Tout ce que nous voyons, c’est la dégradation du climat, des violations des droits de l’homme et de la corruption. Nous devons trouver un « plan B », une nouvelle manière de faire, avec des sociétés qui affirment haut et fort que leur objectif premier n’est pas de générer des profits, mais d’améliorer le sort de la communauté dans laquelle elles opèrent. L’objectif consiste à favoriser l’épanouissement des gens afin que les générations futures ne souffrent pas.
 
Safaricom dit vouloir « transformer la vie » de ses clients…
C’est notre raison d’être et cela ne relève pas d’un simple slogan. Avoir un réel impact sur le quotidien de nos clients implique de redéfinir nos objectifs : nous ne sommes pas là juste pour vendre du crédit téléphonique et faciliter les communications, mais pour restaurer la dignité des laissés-pour-compte, améliorer le sort des marginalisés et débloquer le potentiel qui existe aussi bien dans le secteur privé que public au Kenya. Notre soif d’innovation est portée par ce désir d’améliorer la qualité de la vie et de renforcer la sécurité. Nous avons à plusieurs reprises plaidé pour une meilleure gouvernance, pour se mobiliser contre le changement climatique et en faveur des droits des enfants. Nous croyons tout simplement que c’est la bonne chose à faire.
 
Comment passer des paroles aux actes ?
Cela implique d’écouter avec attention nos clients au sujet de leurs besoins et de leurs expériences, de les mettre au centre de notre stratégie. Les partenariats, aussi peu confortables puissentils être, sont la seule manière de fournir plus de services, mieux et parfois plus vite. L’initiative Chakula Chap-Chap, par exemple, est utilisée par les réfugiés, nombreux à venir de pays voisins vers le Kenya, pour avoir accès à des fonds alimentaires grâce à un partenariat avec le Haut Commissariat des Nations unies aux réfugiés (UNHCR) et le Programme alimentaire mondial (PAM). Nous prenons des décisions à long terme au détriment de gains à court terme, car nous sommes persuadés que c’est la meilleure stratégie possible.
 
À quoi a tenu le succès de M-Pesa, qui a montré la face pionnière d’une Afrique innovante ?
Il s’explique simplement par son efficacité et les possibilités qu’il représente. M-Pesa reste d’abord et avant tout, pour nous, une plateforme de transfert d’argent, qui permet aux gens d’envoyer et de recevoir des sommes. Mais, en réalité, c’est beaucoup plus, car le système permet l’inclusion financière de personnes autrefois exclues du système bancaire, avec la possibilité d’épargner et d’emprunter dans la dignité. L’effet d’échelle sur les femmes chefs d’entreprise notamment, qui sécurisent ainsi leurs revenus, permet de réduire les inégalités à la base. À partir du concept initial, M-Pesa a développé des solutions qui améliorent l’accès à des services essentiels, comme M-Kopa avec l’énergie solaire dans les zones non électrifiées à travers le modèle pay as you go (on règle ce que l’on consomme). Ce qui permet d’éclairer 500 foyers par jour par exemple. M-Tiba rend lui possible le financement, par le biais du téléphone portable, des soins et des médicaments au niveau local.
 
Quelle vision vous paraît-elle cruciale en termes de ressources humaines ?
Il faut pouvoir anticiper sur le chemin que va prendre votre entreprise, puis recruter pour ses besoins. Les talents qui ont le plus de valeur à mes yeux ne sont pas purement liés aux télécommunications, mais à d’autres compétences comme le marketing ou la logistique. Je recrute désormais des professionnels de différents horizons, qui ne viennent pas forcément de la filière télécom, et je me soucie en tant que PDG de leur bien-être. C’est important car cela a un impact sur leur productivité. Notre initiative « 100 % humain » essaie justement de donner à nos équipes le traitement qu’elles méritent, afin de retenir nos salariés en leur offrant des formations et des perspectives de carrière. Ce qui nous a valu de remporter le premier Prix de l’employeur de référence en Afrique et celui de la responsabilité sociale des entreprises, décerné en 2015 par le magazine Africa Business et le cabinet de recrutement Global Career Company à Johannesburg.
 
Comment pensez-vous assurer la croissance de Safaricom ?
Nous restons un opérateur leader sur le marché des télécommunications. Nos revenus proviennent à 53 % des appels téléphoniques, 23 % de M-Pesa, 13 % des services Internet et 9 % des SMS. Nous avons 67 % des parts de marché au Kenya, une position gagnée avec une gestion prudente, une connaissance profonde du client et des investissements massifs dans les infrastructures. Nous apportons aussi des financements de manière continue à l’écosystème de l’innovation au Kenya pour contribuer à la croissance d’un pays auquel nous restons attachés. Nous voulons également créer des opportunités de partenariats avec le gouvernement, la société civile, de jeunes entrepreneurs, des PME comme de grands groupes. Notre réseau peut générer de nouvelles sources de croissance, à mesure que le Kenya tire avantage de la quatrième révolution industrielle. Sans compter que les solutions TIC peuvent permettre aux entreprises d’être plus efficaces.
 
L’essor de la classe moyenne en Afrique est-il un rêve ou une réalité ?
Elle a longtemps fait le « buzz » mais sa taille réelle fait débat. Selon un rapport du cabinet Deloitte, elle a triplé ces trois dernières décennies, avec un Africain sur trois vivant désormais au-dessus du seuil de pauvreté, sans faire partie des nantis. La trajectoire actuelle suggère que la classe moyenne africaine va passer à 1,1 milliard de personnes (42 % de la population) en 2060. Les économies se trouvant en forte croissance – sept pays africains figurent parmi les dix connaissant la plus forte expansion au monde –, la richesse se partage mieux et les sociétés locales comme globales montrent un intérêt de plus en plus marqué pour les opportunités sur le continent.
 
Les hommes d’affaires doivent-ils s’impliquer plus dans les questions de politique ou de gouvernance, comme Patrice Talon au Bénin, Moïse Katumbi en RDC ou Mo Ibrahim ?
Tous les hommes d’affaires ne peuvent pas faire de bons dirigeants pour un pays. Cela dit, je pense que ceux qui choisissent de participer à la vie politique apportent quelque chose de spécial, une énergie nouvelle à la sphère publique. Ils viennent d’un écosystème guidé par l’urgence de produire des résultats mesurables. Les politiciens intègrent ces concepts dans leurs discours pour paraître malins, mais pour les hommes d’affaires, les résultats sont une question de vie ou de mort. Ces derniers sont soumis aux attentes des actionnaires sur la création de valeur, la transparence et la responsabilité. Pour la plupart des capitaines d’industrie, ces exigences sont devenues une façon normale de fonctionner. Rendre des comptes devient une seconde nature. Ils savent que chaque centime compte et qu’ils peuvent insuffler cette culture au service public.
 
Se doivent-ils aussi d’être philanthropes ?
Plutôt que d’adopter une perspective philanthropique, les hommes d’affaires devraient avoir pour objectif de gérer leur société de manière durable. Par le passé, les entreprises n’ont pas été des acteurs centraux pour s’attaquer aux enjeux globaux, abordés par le biais de la responsabilité sociale. Ce type de contribution est bienvenu, mais des opportunités plus grandes existent, si l’on veut générer un impact plus fort sur les défis du moment – du climat aux inégalités, en passant par la pauvreté et les Objectifs de développement durable (ODD). En offrant des rémunérations décentes à leurs employés, et non pas le salaire minimum, les entreprises peuvent, par exemple, aider à lutter contre l’extrême pauvreté, l’ODD numéro 1.
 
Quel est votre rôle au sein de Global Compact, une structure des Nations unies ?
Son conseil d’administration compte 30 membres, présidé par le secrétaire général des Nations unies. Il représente la plus importante initiative mondiale de citoyenneté des grandes entreprises. Notre rôle est d’apporter un conseil de haut niveau sur la relation qu’entretiennent les Nations unies avec le secteur privé. Je suis en charge du « pilier » anticorruption et je me suis engagé avec différents interlocuteurs pour étoffer le réseau de Global Compact sur le continent. Nous agissons de manière personnelle et à titre gratuit. Safaricom, en tant qu’entreprise, doit obtenir des résultats sur quatre cibles : les droits humains, le travail, l’environnement et la lutte contre la corruption. Elle a délégué du personnel à temps plein auprès de l’antenne kényane de Global Compact.
 
Que pensez-vous de l’afro-optimisme qui peut prévaloir dans l’hémisphère Nord ?
Un réel espoir existe, sur l’immense potentiel d’un « temps » africain. Le succès implique cependant une vision à long terme et des partenariats authentiques avec la génération des « millenials » (nés au tournant du siècle), qui ne demande pas forcément des emplois, mais des initiatives ayant un fort impact social et environnemental. La réussite n’ira pas non plus sans collaborations transparentes entre les gouvernements, les sociétés civiles et le secteur privé, afin d’améliorer les vies des populations. Pour citer mon ami le Dr Mukhisa Kituyi, secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), « les ODD vont prendre essor ou s’effondrer en Afrique ».
 
Quel est le préjugé sur le continent qui vous irrite le plus ?
Celui, très répandu, qui veut qu’il ne soit qu’un pays, alors qu’il en compte 54 avec des différences très notables, voire uniques au monde. Divers magazines parlent de « l’essor africain » ou des potentiels de croissance « en Afrique ». Si les investisseurs étrangers ne sortent pas de cette approche, ils risquent tout bonnement de manquer les vastes opportunités que les États en question ont à offrir !
 
Rêvez-vous d’un monde dans lequel on parlerait du Nigeria, du Kenya et de l’Afrique du Sud en tant que tels, comme on le fait de la Chine et de l’Inde, sans évoquer l’Asie d’un seul bloc ?
Le continent est en train d’écrire un chapitre de son histoire dans lequel le Kenya, pays où Safaricom opère, construit un nouveau récit autour de la technologie et de l’innovation. Au lieu d’essayer de nous comparer aux autres, nous devons définir notre propre chemin, trouver notre marque et notre place. Le Kenya, par exemple, est déjà considéré comme le numéro 1 mondial des transferts d’argent par téléphone mobile, en grande partie grâce à M-Pesa.
Partage
À lire aussi dans AM BUSINESS
AM BUSINESS Moyen-Orient Iran : le réveil contrarié
AM BUSINESS Économie Les quatre ouvrages du moment à ne pas rater
AM BUSINESS Portrait Pierre Thiam : un chef sénégalais à New York
AM BUSINESS Maroc - groupe BCP Kamal Mokdad : « Nous avons les moyens de nos ambitions »

Suivez-nous