octobre 2016
A’SALFO (MAGIC SYSTEM)

« NOUS ALLONS PARVENIR À LA RÉCONCILIATION »

Par Baudelaire MIEU
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Le prince du zouglou entre dans l’ère de la maturité. Marqué aussi par le décès de Papa Wemba lors du Femua 2016, et celui du batteur du groupe, Pépito. Il veut agir sur le terrain social. Et partager. Le groupe fêtera ses vingt ans l’année prochaine.

Salif Traoré, désormais célèbre sous son nom d’artiste d’A’Salfo, est le leader vocal de Magic System. Un quatuor né en 1996 et qui a popularisé le zouglou, genre musical typiquement de Côte d’Ivoire. Le parcours international de ce groupe de musique urbaine, originaire du quartier populaire de Marcory Anoumabo (au sud d’Abidjan), fait la fierté des Ivoiriens, car leur succès rappelle qu’on peut réussir en partant de presque nulle part.

A’Salfo, qui n’imagine pas de carrière en dehors du groupe composé de Manadja, Goudé et Tino, souhaite lui aussi jouer un rôle dans la nouvelle Côte d’Ivoire. Pour cela, la fondation Magic System, qui bénéficie d’un statut d’utilité publique, s’investit dans des projets sur le terrain. Rencontre.

 

AM : Quelle est l’actualité de Magic System ces temps-ci ?

A’SalfoLes deux principaux maux de l’Afrique sont l’éducation et la santé. Avec la fondation Magic System, nous nous sommes investis dans des actions envers les populations. Une caravane du Magic Festival Tour nous a permis de sillonner la Côte d’Ivoire afin de faire bénéficier les populations de matériels éducatifs et sanitaires.

Avec certains partenaires, nous contribuons ainsi à la construction d’écoles et à la fourniture d’équipements, de dons matériels pour les hôpitaux, de réfections et réhabilitations… C’est autour de ces activités que nous consacrons actuellement notre temps.

 

Partager est donc un choix ?

Non, c’est un devoir. On ne choisit pas de partager, ça doit être une valeur morale, quelque chose de naturel. L’adage dit : « Donner, c’est recevoir. » Il y a tellement d’inégalités dans ce monde que lorsqu’on a un peu, on doit en faire profiter ceux qui n’ont rien. D’ailleurs, comment faire de musique si on n’a pas le partage pour valeur ?

 

Au printemps dernier, vous avez été confronté à deux décès en dix jours : celui de Papa Wemba alors qu’il se produisait au festival Femua*, le 24 avril à Abidjan, puis celui de votre batteur, « Pépito », décédé le 3 mai en tentant de sauver de la noyade une personne dans la station balnéaire de Jacqueville. Comment appréhendez-vous ces épreuves ?

Notre moral est meilleur qu’il y a quelques mois. Il fallait avoir beaucoup de soutiens pour sortir d’une épreuve que l’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi. Je n’ai jamais pensé que le Femua devait alors s’arrêter : c’est comme si l’on annulait une Coupe du monde de football parce qu’un joueur aurait été victime d’un arrêt cardiaque lors d’une rencontre. 

Arrêter le Femua aurait été une insulte à la mémoire de Papa Wemba, quelqu’un qui, deux jours plus tôt, souhaitait longue vie à ce festival, lui prédisant un beau futur. Donc, rien que pour honorer sa mémoire, il nous fallait continuer. Alors, oui, j’ai été touché émotionnellement, car c’était un monument, mais aussi parce que j’ai pensé aux personnes qui lui étaient chères, comme sa femme et ses enfants. Cela m’a plus tourmenté que la continuité immédiate du festival.

Quant à Pépito… Vous savez, c’était vraiment le cinquième membre de Magic System. C’était notre batteur, notre chef d’orchestre qui coordonnait tout le groupe. Après le décès de Papa Wemba, je suis parti à Kinshasa et il n’arrêtait pas de m’envoyer des SMS de réconfort. Et c’est depuis la RDC que j’ai appris son accident début mai, alors qu’il tentait de sauver une personne de la noyade.

J’étais tellement habitué à sa présence que, cet été, quand on est remontés sur scène, je me suis surpris à me retourner et demander à Pépito de nous faire un roulement sur sa batterie. Alors qu’il n’était plus là…

 

Vous semblez toujours affecté par ces tristes épisodes…

Je m’interroge encore : pourquoi cela nous est-il arrivé ? Pourquoi est-ce durant ce festival-là que Papa Wemba a choisi de partir ? On se pose des milliers de questions. Lorsque j’ai appris sa mort, j’ai gardé pour moi cette terrible nouvelle pendant près de deux heures. C’était lourd. Il a fallu que je m’adresse à des personnes d’expérience qui pouvaient m’apporter leur soutien, leur réconfort, parce que j’étais un peu perdu.

Quand l’un de vos proches est malade, on peut se préparer au pire. Mais là, ça a été tellement soudain… Je veux donc profiter de cette occasion pour remercier le ministre de la Culture, le ministre des Affaires étrangères, le Ministre d’État, ministre de l’Intérieur, et surtout le président de la République qui, dès les premières heures, m’ont permis de porter cette lourde charge. Sans eux, je me serais perdu…

 

Aujourd’hui, Magic System fait un. Chaque fois que vous vous exprimez, vous mettez en avant le groupe. Vous n’avez jamais été tenté par une carrière en solo ?

Barack Obama a dit un jour que ce sont les institutions fortes qui font la force d’un pays. Si je suis A’Salfo aujourd’hui et que tout le monde parle de moi, c’est parce que j’ai essayé de rendre plus fort Magic System en mettant en avant ma propre personne. Je ne serais peut-être pas celui que je suis aujourd’hui si j’avais quitté le groupe. Un leader, c’est celui qui fédère.

Celui qui, à travers ses idées et convictions, arrive à mener un groupe pour pouvoir atteindre des objectifs communs. Je suis bien dans cette entité, c’est plus beau et plus familial que de tenter d’aller faire carrière de mon côté. J’ai des valeurs morales : l’amitié, c’est sacré. Nous étions déjà amis quand nous avons démarré à Anoumabo et là, on se séparerait pour des histoires d’argent ?

Non… Mieux vaut partager 1 000 francs CFA à quatre que de vouloir un pactole pour soi et… ne pas aller bien loin. Quand on est seul, on va vite. Mais quand on est ensemble, on va loin.

 

À quand le prochain album de Magic System ?

Nous sommes en studio pour préparer l’album des vingt ans de carrière qui sera suivi d’une tournée, à partir d’octobre 2017, dans 14 pays en Afrique, dans les grandes capitales qui nous ont accueillis à nos débuts. Et pour marquer le coup des vingt ans, on devrait commencer le 20 octobre à 20 h 20 à Abidjan, bien sûr ! Puis on enchaînera avec Ouagadougou, Niamey… Exactement comme lorsqu’on a commencé.

 

Cela augure un calendrier 2017 chargé…

Oh, oui… Il y a les vingt ans de Magic System, la sortie de l’album mais aussi la 10e édition du Femua qui inclura un grand hommage à Papa Wemba, un an après le drame. Ainsi que des dates européennes…

 

Est-ce que Magic System aura du temps spécifique à consacrer à la Côte d’Ivoire avec quelques dates ?

Oui, parce que le pays ne se résume pas qu’à Abidjan. Donc, après cette tournée africaine, nous en ferons une nationale qui nous emmènera aux quatre coins du pays, comme à nos débuts. Daloa, Man, Korhogo, Abengourou…

Nous retournerons dans toutes ces villes, on en a envie, c’est une tout autre ambiance, qui nous manque, et que l’on n’a pas connue depuis quinze ans…

 

Votre groupe représente beaucoup pour la jeunesse. Vous avez connu le succès en France et en Europe… Que vous inspirent le phénomène de l’immigration clandestine et, notamment, son lot de jeunes Africains qui meurent lors de traversées en Méditerranée ?

Il faut s’estimer fiers de pouvoir être le miroir d’une génération. Des milliers de jeunes s’identifient à notre parcours, même ceux qui ne comptent pas embrasser une carrière musicale. Notre expérience a donné de l’espoir à certains qui étaient prêts à baisser les bras, et en a rendu d’autres persévérants. En 2001, on parlait déjà d’immigration avec Un Gaou à Paris…

Mais la réalité, aujourd’hui, est plus poignante parce que rien n’est fait dans nos pays pour retenir la nouvelle génération. La vie est dure, on croit encore que l’Europe est synonyme d’eldorado. Or, les difficultés sont les mêmes. C’est pourquoi les gouvernements doivent mettre en place les réformes qui garantiront l’avenir de la jeunesse dans leur pays afin d’éviter l’exode vers d’autres cieux.

Il ne faut pas que cela reste au stade des promesses électorales. C’est pourquoi nous encourageons toutes les ONG et les structures qui soutiennent les jeunes dans l’entreprenariat, y compris à travers la microfinance afin qu’ils réalisent leurs projets ici même, en Afrique.

 

Aujourd’hui, avec le recul, à l’époque où la situation était difficile entre vos deux pays de coeur, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, aviez-vous envisagé un rôle de médiation ?

Je ressens avec fierté le fait d’appartenir à ces deux pays. Leurs liens sont forts et historiques. Mais quand la situation s’envenime entre les deux États, comme lors des crises de 2002 ou de 2015, on se trouve fort embarrassé. J’avoue que durant les événements de septembre 2015, j’étais très mal à l’aise.

Chaque fois que je pouvais voir les autorités burkinabè, en raison de ma position d’ambassadeur à l’Unesco, on essayait de parler des choses… Ma chance a été d’avoir des amis comme Alpha Barry, désormais ministre des Affaires étrangères, avec qui l’on peut aborder des discussions délicates. La Côte d’Ivoire aussi compte des dirigeants avec lesquels on peut parler. Mais je reste lucide quant à l’influence, tout de même limitée, que Magic System pourrait avoir en politique…

 

On vous dit proche de plusieurs personnalités politiques de premier plan. Comme Hamed Bakayoko, l’actuel ministre de l’Intérieur et de la Sécurité…

Autant nous pouvons parfois être des exemples pour les jeunes générations, autant Hamed Bakayoko a été un exemple pour la nôtre. C’est un grand frère et un ami. Hamed Bakayoko a toujours été mes côtés chaque fois que j’ai eu besoin de lui. Il a toujours répondu à nos sollicitations… C’est quelqu’un qui fait partie de ma famille.

 

Charles Blé Goudé, l’ancien ministre de la Jeunesse sous Laurent Gbagbo, actuellement en procès devant la Cour pénale internationale (CPI)…

C’était un ami et… il le reste. La politique a fait que nos positions respectives ont pu sembler opposées. Moi, je ne souhaitais pas m’impliquer davantage quand il était au pouvoir ni après. J’avais un devoir de neutralité, mais parce que je ne m’engageais pas ouvertement pour lui, on a cru qu’il s’agissait de défiance de ma part. Cette incompréhension entre nous a fini par être levée. Il a toujours été loyal. Je n’ai pas eu l’occasion d’aller le voir depuis son incarcération à la CPI, mais je ne raterais pas l’occasion s’il m’était permis de lui rendre visite. Il faut mettre la politique de côté. Les amitiés, on ne les trahit pas…

 

Le président de la République, Alassane Ouattara ?

Le président est comme un père, je suis fier de le connaître, c’est quelqu’un qui a toujours eu l’amabilité de me recevoir. Même avant d’être élu, il a toujours été disponible. J’ai d’excellentes relations avec son épouse, si bien que je me sens proche de lui. Il n’a jamais hésité à aider Magic System dans les actions que nous souhaitions entreprendre.

Je suis fier de voir le combat qu’il mène pour redonner à la Côte d’Ivoire son lustre d’antan, je l’estime et le respecte beaucoup parce que c’est un travailleur.

 

Blaise Compaoré, l’ancien chef de l’État burkinabè…

Quand il était au pouvoir, Blaise Campaoré m’invitait souvent à Ouagadougou. Il est aussi comme un père pour moi. J’ai gardé d’excellentes relations et ne manque pas l’occasion de lui rendre visite quand je suis de passage à Abidjan.

 

Laurent Gbagbo ?

C’est aussi un très bon ami. Je crois qu’à un moment, il a incarné une lueur d’espoir pour les Ivoiriens. Il nous a montré – et je l’ai dit dans une chanson – qu’on peut naître enfant de pauvre et devenir président de la République. Donc, c’est quelqu’un que nous avons aimé. Quand il était au pouvoir, il a soutenu et décoré Magic System…

Et aujourd’hui, nous sommes en contact aussi bien avec le président Ouattara qu’avec Laurent Gbagbo. Des gens pensent que si l’on est avec Ouattara, c’est parce qu’on déteste Gbagbo. Et vice versa. Or c’est faux. Certaines personnes ne comprennent pas que lorsqu’on atteint un certain niveau dans une carrière, on n’a pas d’autre choix que celui d’être proche des autorités de son pays.

 

Vous semblez être ami et bienveillant avec tous…

Chacun peut avoir ses idéologies. Mais jusqu’à preuve du contraire, je ne me suis jamais engagé politiquement pour une personne, un président ou un parti. Ça, c’est mon droit de réserve.

On a des millions de fans qui nous suivent : si l’on s’engageait en politique, on diviserait une frange de notre public. Nous préférons nous appuyer sur notre statut pour rassembler plutôt que de nous adonner à des querelles politiques qui diviseraient nos fans.

 

Vous étiez sur tous les fronts de 2002 jusqu’en 2010 et aussi récemment par rapport à la réconciliation. Que faut-il faire pour parvenir à une paix véritable en Côte d’Ivoire ?

En 2012, l’Unesco m’a nommé ambassadeur chargé de l’alphabétisation et de la promotion de la culture et de la paix, et cela m’a donné une force pour mener des actions en faveur de certaines causes. Certains ont pensé que c’est à partir de l’arrivée du président Ouattara qu’on a commencé à se manifester. Mais non, c’est parce qu’à partir de 2012, nous avons eu une caution officielle pour nous exprimer.

La paix, la Côte d’Ivoire l’a obtenue. J’y ai pris ma part en organisant le Femua dès 2008, alors que la tension était encore présente à Abidjan. Nous avons contribué à décrisper la situation. Mais pour la réconciliation durable, je pense qu’il faut encore un peu de temps. D’autres pays dans le monde qui ont connu des guerres de divisions ne sont pas encore réconciliés à ce jour…

Nous allons donc progressivement vers la réconciliation. Ceux qui sont encore dans des idéologies politiques mènent leurs batailles à leur manière. Mais je crois qu’au niveau du peuple, le vivre ensemble est important, et c’est ce à quoi nous, les musiciens, artistes ou footballeurs, nous attelons afin de resserrer les liens entre les populations.

 

Ce serait un bel épilogue… Un dernier mot, alors ?

L’Afrique est en train de trouver sa place dans le concert des nations et c’est à la jeunesse de concrétiser cet espoir. Je voudrais adresser un mot aux jeunes, ceux qui s’identifient à nous mais aussi aux sportifs, médecins, entrepreneurs ou politiciens… Cette jeunesse doit prendre conscience que tous, Ivoiriens, Burkinabè, Béninois, Togolais, sont d’abord africains et qu’ils doivent se battre pour le continent.

Nous devons entrer dans une période de stabilité. Grâce aux technologies de l’information, on peut être au courant de tout, on ne peut plus feindre l’ignorance lorsque l’on arrive à faire ou déjouer un coup d’État grâce aux réseaux sociaux. Alors, donnons à l’Afrique la stabilité qu’elle mérite et qu’elle pas encore eue.

Et, enfin, à tous les fans de Magic System qui nous soutiennent depuis tant d’années, je les remercie pour ces vingt années de carrière et leur donne rendez-vous en 2017.

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