août 2017
Bassem Loukil, PDG du Groupe Loukil

« Nous devons nous dépasser nous-mêmes avant de penser à la concurrence »

Par Frida DAHMANI
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Il incarne l’avant-garde tunisienne sur le continent. Une stratégie motivée par un solide bon sens économique. Mais aussi par la nécessité de protéger ses entreprises. Droit dans ses bottes, il ne mâche pas ses mots sur la situation de son pays.

En Tunisie, sa voix est entendue et son autorité reconnue. Et pour cause. Bassem Loukil, 51 ans, est aux commandes, avec son frère, d’un groupe qui a réalisé 440 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an passé. Fondé par leur père dans les années 70, celui-ci opère dans l’équipement agricole, l’agriculture, l’automobile, l’immobilier et la communication, représentant également sur place les marques Citroën, Mazda et Samsung. Présent dans sept pays d’Afrique et du Moyen-Orient, il réunit 37 filiales et emploie plus de 4 000 personnes. Titulaire d’un doctorat en management industriel, d’un bachelor en informatique et d’un MBA en finance de la Georgia State University, Bassem Loukil rejoint le groupe familial en 1992 après une expérience au sein du géant américain Coca-Cola. Depuis, il aurait pu se limiter à la gestion de ses affaires. Mais il a choisi de s’imposer comme un promoteur de l’ouverture vers l’Afrique. Avec des opérateurs économiques et d’anciens diplomates, il a ainsi lancé en 2015 le Tunisia-Africa Business Council (TABC), une association qui entend jouer un rôle de passerelle entre les entreprises tunisiennes et le reste du continent. Une mission aussi ambitieuse que difficile.

AMB : Vous avez conclu un accord avec le groupe chinois Foton Motor pour produire et commercialiser des véhicules utilitaires légers en Tunisie. Comment s’est noué ce partenariat ?

Les négociations ont duré plus de six mois pour une finalisation en avril dernier. Nous avons mis en avant notre expérience. Nous avions préparé, sous l’ancien régime, un projet de montage de pick-up Mazda que nous avions été contraints d’abandonner. Foton était lui à la tête d’une unité de montage en Égypte, qu’il était sur le point de fermer à cause de la dévaluation de la monnaie nationale. Or, pour approvisionner les pays de l’Afrique de l’Ouest, qui ont un réel besoin en véhicules utilitaires, il avait identifié deux implantations possibles : au Maroc et en Tunisie. Ils nous ont finalement choisis. Dans un premier temps, nous lançons donc une unité de montage pour les pick-up et véhicules légers. Puis nous passerons aux voitures pour particuliers et, in fine, aux minibus de neuf à douze places.

Comment avez-vous fait la différence ?

Foton cherchait un partenaire pour accompagner son projet, nous avons réussi à répondre au mieux à ses critères. Les coûts de transport depuis la Chine jusqu’en Afrique de l’Ouest ont une incidence importante. Un Shanghai-Abidjan revient à 3 400 dollars le conteneur, contre seulement 1 500 dollars en moyenne pour un Tunis- Abidjan. Ça compte. L’unité de montage, dont le financement est assuré par l’Afreximbank, sera construite par notre filiale Economic Auto. Le montant de l’investissement est estimé pour le moment entre 15 et 20 millions de dinars. Le site de production doit être opérationnel à la fin de 2018.

L’entrée programée de la Tunisie dans le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa) permet aussi de se tourner vers l’est…

C’est le sens de notre relation avec Djibouti, qui nous offre aussi, en tant qu’opérateur et fournisseur de produits tunisiens, l’accès au Comesa, et notamment à l’Éthiopie, pays en plein essor, avec un marché de 100 millions d’habitants. Il y a aussi un important besoin en véhicules utilitaires pour assurer les potentialités de Djibouti en matière de transport. Tout s’est mis en place à partir de rencontres lors de la conférence Tunisia 2020, en novembre dernier. Nous allons fournir des remorques fabriquées dans nos usines à Sfax – nous faisons des plateaux depuis vingt-cinq ans – et des camions Renault Trucks montés en France mais avec une intégration de composants effectuée dans notre site de Ben Arous, près de Tunis. Ensuite, nous enverrons des véhicules Foton. C’est un marché extrêmement important. De plus de 300 millions d’euros, pour lequel nous entrerons en production au mois d’octobre.

Quels sont les autres projets du groupe ?

Nous allons développer notre activité dans l’électroménager. Actuellement, nous sommes revendeurs de la marque égyptienne Unionaire en Afrique de l’Ouest, plus précisément au Cameroun, en Sierra Leone, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Autrement dit, nous importons des appareils d’Égypte, que nous commercialisons à partir d’une plateforme logistique en Tunisie. Nous voulons maintenant monter l’ensemble de la gamme de produits sur le territoire national avant de l’exporter sur les marchés du continent. C’est le sens de la création d’une filiale, Unionaire Tunisie, que nous mettons sur pied en partenariat avec le groupe de Mohamed Fathy. Par ailleurs, nous lançons en périphérie de Tunis, à Raoued, le plus grand centre commercial d’Afrique, d’une superficie de 200 000 mètres carrés, un investissement de 65 millions de dinars réalisé en association avec l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC). Il mettra en avant les produits locaux de l’ensemble des pays du continent.

Ces dernières années, vous êtes devenu le monsieur Afrique en Tunisie. Pourquoi ?

Les Tunisiens ont toujours eu tendance à regarder vers le nord sans qu’ils en soient vraiment conscients. La preuve, nous nous présentons comme des Nord-Africains, des Méditerranéens, des Arabo-Musulmans, mais rarement comme des Africains. Or, le Nord veut nous vendre ses produits mais il ne veut pas de nous. Alors, pourquoi insister ? Surtout quand nous avons au sud un continent en plein essor, qui suscite beaucoup d’intérêts. Cela fait quinze ans que nous le sillonnons. Nous avons commencé par la Mauritanie, le Togo, le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, des économies qui ont accéléré leur rythme de croissance. À chaque fois, nous avons constaté que le potentiel était là. À chaque fois, en faisant preuve de persévérance, nous parvenions à conclure un contrat.

Est-ce que les entreprises tunisiennes sont outillées pour percer sur le continent ?

Par rapport aux acteurs marocains et turcs, elles partent avec de nombreux handicaps, dont la longueur des démarches administratives et le manque de logistique. Pour compenser, elles doivent utiliser leurs points forts. C’est ce que nous faisons. Nous ciblons les pays desservis par Tunisair et ceux avec lesquels la Tunisie a une tradition d’échanges en matière d’enseignement, de médecine et de formation. Parmi ceux-là, nous privilégions les États qui ont des plans d’investissements et qui ont besoin de produits que nous sommes à même de fournir dans les infrastructures, le BTP et l’agroalimentaire. Cette formule fonctionne si bien que nous avons convaincu Tunisair d’ouvrir des liaisons vers Conakry depuis Dakar. Deux mois après l’ouverture du vol, il était complet en permanence et les échanges avec la Guinée étaient en progression constante.

N’est-il pas un peu tard ?

Il n’est jamais trop tard, même si c’est vrai que le Maroc a pris beaucoup d’avance. Les Tunisiens doivent d’abord se dépasser eux-mêmes avant de songer à la concurrence. Une fois cela fait, ils pourront entrer dans la course, puis faire la différence avec leurs propres atouts.

Quel est l’apport du Tunisia-Africa Business Council ?

Les entreprises tunisiennes qui veulent aller en Afrique ont besoin d’être guidées. En tant qu’association, le TABC mobilise des opérateurs, des hommes d’affaires et d’anciens diplomates pour identifier les pays et les secteurs cibles. Il nous sert également à faire du lobbying auprès du gouvernement tunisien pour demander des ouvertures d’ambassades, relancer d’anciens accords bilatéraux et inviter des personnalités africaines en Tunisie. Le TABC travaille enfin à l’élaboration d’accords tripartites entre notre pays, l’Allemagne ou la Turquie et certains États africains.

Quels sont les secteurs porteurs pour les Tunisiens ?

En matière de services, ce sont les formations et, en règle générale, toutes les prestations médicales. En lien avec cela, l’industrie pharmaceutique est également bien placée. Dans le domaine agroalimentaire, la demande est aussi très forte. Nous travaillons donc à améliorer le transport cargo pour être compétitifs. Au-delà des produits industriels traditionnels, il nous faut mettre l’accent sur un marché d’avenir, l’énergie solaire. À titre d’exemple, nous sommes en train de démarrer, via notre filiale Sodex, une unité de production au Mali.

Comment décidez-vous de parier sur un projet ?

C’est simple, pour un bon investissement destiné à l’export, je n’hésite pas une seconde. En revanche, je me refuse à tout investissement visant le marché tunisien. Mais, le jour où je serai rassuré sur la contrebande, la contrefaçon et la corruption, j’y reviendrai. Évidemment.

Est-ce que les dernières mesures du gouvernement dans ce domaine visant à démanteler les réseaux sont suffisantes ?

Non, et elles pourraient même se retourner contre le chef du gouvernement, Youssef Chahed. L’économie parallèle, qui réalise près de 60 % du produit intérieur brut (PIB) national, est animée par des centaines de personnes. Il faut donc agir à plusieurs niveaux. D’une part, il faut arrêter tous les barons connus dans chaque région et dans chaque secteur. D’autre part, il faut détruire les réseaux pyramidaux que ces personnes ont constitués. Si on veut mettre à terre ces filières, il faut également s’attaquer à la police, aux douaniers, à l’administration, à la justice. En Italie, dans le cadre de l’opération « mani pulite », les juges ont été mutés pour déstabiliser la mafia par exemple. C’est ce que nous devons faire. Or, aujourd’hui, le coup de filet a été partiel et ceux qui n’ont pas été arrêtés sont en train de prendre leurs précautions.

Quel est l’impact de l’informel sur un groupe comme le vôtre ?

Je vous donne un exemple. Notre filiale Ateliers mécaniques du Sahel (AMS) doit faire face à des contrefaçons de ses produits, qui sont mises sur le marché par un contrebandier via le port de Sousse. Ce dernier dispose en effet d’un dépôt voisin de nos usines… Nous avons beau alerter les autorités, leur apporter des preuves, rien n’y fait. Cela représente des pertes d’environ 10 millions de dinars par an. L’autre problème, c’est l’existence d’un marché noir sur lequel des industriels écoulent leurs produits sans facture ni TVA. Ces phénomènes sont en grande partie responsables de la destruction de l’industrie nationale. Ce sont eux qui provoquent la fermeture de petites entreprises qui participaient à former des jeunes qualifiés, notamment en mécanique ou électromécanique. Pourtant, on sous-estime leurs méfaits à moyen et long terme.

Vous êtes très sévère sur la situation tunisienne…

Six ans après la révolution, les problèmes à l’origine de la crise sont toujours là. Nous commençons à peine à nous y attaquer pour mettre fin à la corruption et encourager l’investissement privé. À chaque fois qu’il y a un début de stabilité et de reprise, des incidents, des grèves et des revendications sociales, comme le sit-in d’El Kammour, brisent cet élan. Le souci, c’est aussi une classe politique qui tient à rester à tout prix aux affaires, et n’accepte pas d’être dans  l’opposition pendant un mandat après avoir pris des réformes impopulaires mais nécessaires. On demande les avantages de la démocratie mais on n’est pas prêt aux sacrifices qu’elle impose, ni à adhérer à ses obligations et à ses règles. Si on continue sur cette lancée, d’ici un an ou deux, il n’y aura plus rien à sauver.

Comment sortir de cet immobilisme ?

Ce qui manque, aujourd’hui, c’est une équipe compétente, cohérente, courageuse et sans arrière-pensées politiques pour mettre en application les réformes. Pour les deux années à venir, il faut un gouvernement de choc qui applique une politique et une stratégie. Et non qui pense aux prochaines échéances électorales : les municipales, en décembre, puis les législatives et la présidentielle, en 2019. Et il faut prendre le problème du chômage à brasle- corps. Chaque année, ce sont 80 000 jeunes diplômés qui entrent sur le marché du travail et peinent à trouver un emploi. À Tataouine, par exemple, l’Institut supérieur des études technologiques (Iset) est fermé, alors qu’il pourrait servir à mettre à niveau des diplômés chômeurs.

Depuis 2011, les acteurs du secteur privé s’expriment plus facilement. Est-ce que la chute de l’ancien régime a libéré la parole ?

Absolument. Avant, il y avait des lignes rouges à ne pas franchir. Des pans entiers de l’économie étaient réservés à des proches du sérail. Il ne fallait pas, non plus, dépasser un certain volume d’activités au risque de devenir une proie. C’est bien fini. Mais les handicaps sont autres. L’administration est un frein, comme si elle voulait justifier sa présence. Elle en fait voir de toutes les couleurs aux promoteurs de projets, sauf s’ils ont des appuis politiques ou s’ils acceptent le jeu de la corruption. Les lois dont nous avons hérité présentent beaucoup de zones d’ombre, elles se prêtent à de mauvaises interprétations. Les démarches sont complexes, peu claires et découragent les initiatives. La situation est telle qu’il vaut mieux exporter les énergies, les exploiter ailleurs en attendant des jours meilleurs en Tunisie.

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