juillet 2017
Dubaï

À la recherche de sa réinvention

Par Sylvie A. Briand
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C’est la ville de tous les superlatifs. Ici, peu de pétrole mais des projets gigantesques et une ambition sans limite. Sauf que la chute du prix du baril, les tensions géostratégiques et un certain essoufflement du modèle poussent l’émirat à trouver de nouvelles sources de croissance. Notamment dans les technologies et « l’économie mondiale du savoir ».

C’est l’histoire d’une ascension fulgurante, celle d’un petit port de pêche adossé au désert, qui ne comptait pas 60 000 âmes en 1969, devenu une métropole financière, touristique et commerciale de 2,7 millions d’habitants au sein de la fédération des Émirats arabes unis (EAU). Dubaï veut faire rêver. Rien ne semble vouloir arrêter ses projets gigantesques d’îles artificielles, de gratte-ciel futuristes et de centres commerciaux au luxe clinquant.

Pas même une économie mondiale au ralenti qui a assombri le ciel émirati en provoquant depuis un peu plus d’un an plusieurs milliers de licenciements dans les seuls secteurs bancaire et aéronautique. Si la croissance ne semble pourtant pas menacée à court terme, avec une « prévision de 3 % par an en moyenne jusqu’en 2020 », souligne Khatija Haque, chef économiste pour la région Moyen-Orient/Afrique du Nord à la banque Emirates NBD, Dubaï doit se réformer pour assurer son avenir. Et c’est en « Silicon Valley » du Moyen-Orient qu’elle veut se réinventer. L’entrée en fonction récente du premier robot policier au monde, affecté à des missions d’accueil et de surveillance dans un centre commercial de l’émirat, illustre cette volonté d’innovation tous azimuts.

Rien de moins que 81 milliards de dollars (72 milliards d’euros) doivent être investis d’ici 2030 pour faire passer Dubaï, mais aussi Abu Dhabi, la capitale fédérale et de très loin l’émirat le plus riche en pétrole, dans l’ère « post-hydrocarbures » d’une « économie mondiale du savoir » centrée sur le développement des sciences et des technologies de pointe. Dans cette course à l’innovation entre les pays du Golfe, les Dubaïotes ont déjà une longueur d’avance.

Ne disposant que de très peu de ressources pétrolières, Dubaï a depuis longtemps misé sur la diversification de son économie pour devenir la ville de tous les superlatifs. L’émirat a su se transformer en une destination touristique prisée autant par les Russes que par les Européens et les Asiatiques, se classant juste derrière Paris avec près de 15 millions de visiteurs en 2016, mais aussi en une plate-forme globalisée de la finance et du transport aérien et maritime : le port de Jebel Ali fait partie des dix plus grands au monde pour le trafic de conteneurs, et l’aéroport de Dubaï est le premier en nombre de passagers sur les vols internationaux avec 83,6  millions de voyageurs en 2016, une hausse impressionnante de 423 % en seulement seize ans.

Dubaï compte aussi une vingtaine de zones franches – le plus grand nombre per capita au monde – dans les domaines de la santé, de l’éducation, des médias, des technologies. Et, pour héberger tous les travailleurs étrangers qui affluent, un parc immobilier tentaculaire de tours et de villas a été édifié à une vitesse phénoménale et continue de s’étendre grâce à une main-d’œuvre peu onéreuse venue principalement d’Inde et du Pakistan.

 

DAVANTAGE DE PROFILS HAUTEMENT QUALIFIÉS

Cet essor faramineux a connu un couac majeur en 2009, lorsque la crise financière mondiale a provoqué l’effondrement des prix sur le marché de l’immobilier. Sans un prêt de 20 milliards de dollars (17,7 milliards d’euros) d’Abu Dhabi, Dubaï aurait sans doute été acculé au défaut de paiement auprès de ses créanciers. Ceux qui prédisaient sa fin se sont pourtant trompés. Les affaires ont repris et les projets grandioses aussi. La croissance reste portée par les secteurs du tourisme et du bâtiment en préparation de l’Expo 2020, dans une ville où les travailleurs peu ou pas qualifiés représentent la grande majorité des actifs.

Or, l’objectif de « progresser dans des secteurs d’activité plus innovants, comme les industries de pointe ou la recherche et le développement, est lié à la nécessité de réduire l’importance de la main-d’œuvre bon marché dans son modèle économique », notait, en 2016, l’Oxford Business Group dans un rapport. Bref, « l’avenir de Dubaï », pointait le cabinet d’intelligence économique et de conseil, se joue dans sa capacité à attirer davantage de profils hautement qualifiés si elle veut rattraper son retard en matière d’innovation.

Si les Émirats arabes unis sont passés en un an de la 47e à la 41e position dans le « Global Innovation Index », ils se classent derrière la Grèce et bien loin de Singapour (6e) et Hongkong (14e), les deux villes modèles pour Dubaï. Pour grimper dans les échelons, les Émirats entendent tripler le nombre de salariés qualifiés ou diplômés, qui devraient former 40 % de la main-d’œuvre expatriée d’ici 2021. Et, pour les attirer, Dubaï continue de faire valoir un environnement sans taxe, sécurisé et confortable.

« Ce qui marche plutôt bien », estime Khatija Haque. L’émirat de Dubaï n’est pourtant pas exempt de taxes, directes ou indirectes, qui alourdissent les factures d’électricité, les notes de certains restaurants et les loyers, qui n’ont rien à envier à ceux de Paris ou Londres. Et la chute des cours du pétrole a contraint tous les pays du Golfe, à commencer par le géant saoudien à revoir leur copie en matière d’imposition et de subsides. À partir du 1er janvier 2018, les Émirats deviendront le premier pays de la région à instaurer progressivement une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 5 %, qui doit, à terme, rapporter plus de 5 milliards de dollars par an à l’État. Si la création d’un impôt sur le revenu n’est pas à l’ordre du jour, le sujet n’est plus tabou, même si sa mise en œuvre reste très improbable.

Le coût de la vie à Dubaï est déjà élevé pour les expatriés, notamment pour les familles qui ont des enfants à l’école. C’est dire qu’à moins d’avoir un salaire et des avantages conséquents, un professionnel de haut niveau ne risque guère d’être tenté par l’aventure. Ce sont ceux originaires de Russie, d’Asie ou d’Afrique, qui recherchent souvent moins une rémunération qu’une stabilité, que Dubaï pourrait avoir le plus de mal à recruter.

De fait, aux Émirats, sauf cas exceptionnel, les expatriés – majoritairement indiens et pakistanais avec une minorité d’Arabes et d’Occidentaux – demeurent toujours soumis aux aléas de l’obtention du visa, peu importe le nombre d’années passées sur le territoire. Le permis de résidence est lié au travail, ce qui veut dire que perdre son emploi entraîne automatiquement l’annulation de sa carte de séjour. Donc, entre la possibilité de travailler à Dubaï et celle d’occuper un poste ou de poursuivre des études supérieures dans un pays occidental, qui offre un passeport et des avantages sociaux au bout d’un certain nombre d’années, le choix ne laisse souvent guère de place à l’hésitation.

Sur ce point, un jeune et influent commentateur issu de la famille régnante de l’émirat de Sharjah, Sultan Sooud Al Qassemi, avait proposé de naturaliser « des entrepreneurs, scientifiques, universitaires et autres travailleurs » contribuant de façon exceptionnelle au rayonnement des EAU. Sa tribune, publiée fin 2013 dans un journal anglophone de Dubaï, avait suscité un tollé au sein de la société. C’est que les Émiratis se sentent parfois menacés dans leur identité, dans un pays où ils ne représentent plus qu’environ 12 % de la population. Une situation délicate que le gouvernement tente d’apaiser par l’octroi de nombreux avantages financiers en matière de logements, santé et éducation. Reste que le poids des nationaux dans le marché du travail est minime, surtout dans le secteur privé, où ils ne représentaient en 2016 autour de 0,5 % de la main-d’œuvre totale, selon des chiffres officiels et en dépit d’un programme visant à favoriser leur embauche. 

« La grande difficulté est de trouver un équilibre entre la population locale et expatriée », résume l’économiste Nasser Saïdi, ancien ministre libanais de l’Économie installé depuis plusieurs années à Dubaï. « Les Émirats ont tout à fait conscience de la nécessité d’attirer des professionnels pour donner du souffle à l’économie, mais aussi de les garder sur place », ajoute-t-il. Et ce, sans mécontenter les nationaux, ni perturber l’ordre établi. Car, dans cette monarchie quasi absolue, qui interdit les partis politiques et les manifestations, on est prêt à accueillir en masse des talents de tous les horizons, à condition qu’ils ne se mêlent pas de politique et qu’ils se gardent bien de critiquer les Émirats sur les réseaux sociaux. C’est le prix, croit-on, de la stabilité et du développement. C’est aussi pour cela que la naturalisation d’étrangers ne semble pas, pour le moment, une option pour les Émirats, qui préfèrent réformer leur régime de visas. Une nouvelle mouture facilitant le séjour des entrepreneurs, scientifiques et chercheurs a récemment été approuvée et devrait entrer en vigueur à une date encore non précisée.

 

ESPOIR AU MOYEN-ORIENT

La cité émiratie pourrait enfin profiter des mesures protectionnistes et anti-immigration prônées par le président américain Donald Trump, ainsi que des tensions en Europe dues au Brexit et à l’afflux de réfugiés, pour attirer des entrepreneurs arabes, africains, asiatiques, voire européens et américains. « Je pense que le marché émirati offre davantage d’opportunités pour de jeunes talents que l’Europe ou les États-Unis, qui sont déjà passablement saturés, estime Nasser Saïdi. Et il ne faut pas oublier que Dubaï reste le seul endroit au Moyen-Orient qui donne de l’espoir. Dans une région en plein tumulte, les nouvelles générations peuvent ici se construire, se réaliser. » À Dubaï, on peut en effet créer des start-up, inventer des applications pour téléphone et faire de la recherche sur les énergies vertes en toute liberté… ou presque.

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