novembre 2018
Edito

Émergence ?

Par Zyad Limam
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Je le dis à tous les afro-sceptiques ou afropessimistes que je rencontre. Bien sûr que l’Afrique change, elle bouge, elle se transforme. C’est physique d’ailleurs, ça se voit sur le terrain. Entre les années 1980 et aujourd’hui, nous ne sommes plus sur le même continent. Des infrastructures émergent. L’urbanisation s’accélère et transforme les modes de vie. L’émancipation des femmes est une réalité progressive. Des entrepreneurs plus jeunes inventent un capitalisme africain, souvent basé sur les nouvelles technologies. Quelque chose se passe. Mais nous sommes loin de la renaissance (thème des années 2000) ou de l’émergence promise. Voici donc une tentative d’afroréalisme pour replacer dans leur contexte les discours sur l’avenir radieux. Ainsi, fin 2018, on pourrait estimer le PIB du continent aux alentours de 3 000 milliards de dollars (sachant que les statistiques continentales sont loin d’être fiables). Toute l’Afrique avec ses « géants », (Nigeria, Égypte, Afrique du Sud…), son immensité, son potentiel, ses richesses en matières premières, son potentiel agricole, bref cette Afrique avec toute cette magnitude « pèse » un peu plus qu’un pays comme la France (67 millions d’habitants) ou autant que l’Allemagne (82 millions d’habitants). Ça fait relativiser.
Plus grave, malgré les discours sur l’émergence, la pauvreté est endémique. La croissance est là, mais elle profite largement à ceux « qui ont déjà » (les grandes métropoles urbaines, costales, directement liées à l’économie mondiale). La poussée démographique fait le reste. Il suffit de sortir des capitales pour voir, à peine après quelques kilomètres, que le progrès s’arrête net. Que la lumière s’éteint, que l’eau ne coule plus et que commencent la précarité et la misère. Les différentes études estiment que plus de 500 millions d’Africains « vivent » sous le seuil de pauvreté (moins de 2 dollars par jour). 200 millions de personnes disposent, elles, de 2 à 4 dollars par jour. C’est la fameuse classe moyenne « flottante », si proche du gouffre. En clair, plus de 700 millions d’Africains sont pauvres ou très pauvres. Soit 60 % de la population du continent. Et les projections démographiques font réaliser l’ampleur du défi à venir. En 2050, la population de l’Afrique se situera entre 2 et 3 milliards d’habitants, et sera de 4,4 milliards en 2100. Aucune croissance aussi inclusive soit-elle ne pourra absorber un tel impact.
Il ne peut y avoir d’Afrique de demain avec une telle pauvreté de masse. Construire un modèle de développement uniquement basé sur la consommation de 300 millions d’Africains plus ou moins solvables, plus ou moins privilégiés, n’apportera qu’inégalités, accroissement de la pauvreté et, en fin de course, instabilités et catastrophes politiques. Le continent ne peut pas se développer en consommant de la téléphonie mobile, de la télévision par satellite ou des produits importés – souvent à bas coût et qui achèvent de détruire le faible tissu industriel existant. L’Afrique ne peut pas vivre que de ses élites, de ses privilégiés qui voyagent, qui s’« auto-reproduisent » au pouvoir et qui, plus ou moins consciemment, favorisent des politiques de classe.
Pour exister demain, elle doit mettre la lutte contre la pauvreté au coeur de sa stratégie, au coeur de ses énergies. Opérer une révolution mentale, et sortir des clichés, des modèles occidentaux de consommation importés, des investissements de prestige, ou de l’incantation démographique (« nous avons de la place, nous avons nos traditions… »). Lutter contre les ravages de la mal gouvernance et de la corruption qui imposent un prix insupportable aux sociétés. Mobiliser les énergies sur ce qui compte. L’Afrique a fait d’immenses efforts en matière d’éducation de base, mais les compétences restent limitées. Le chantier éducatif reste entièrement ouvert. La mobilisation, la créativité, les capitaux devraient se focaliser sur cette mission historique : développer le potentiel humain du continent. On parle aussi d’investissements dans des secteurs directement productifs. On parle d’agriculture. On parle d’industries portées par des marchés régionaux relativement ouverts. Avançons plus vite ! Organisons l’attractivité. Créons les cadres juridiques et fiscaux. Ouvrons des chantiers sur lesquels nous avons un avantage compétitif, une chance. Je pense à la biodiversité, à la préservation des espèces et de la faune qui pourraient attirer vers nous énergie et capitaux.
L’Afrique devra évidemment compter sur le monde extérieur (avec les risques que l’on connaît sur la dette et le nouveau néocolonialisme). Mais elle devra compter d’abord, et surtout, sur elle-même. Un chiffre pour finir et remettre « les choses dans leur contexte » : on estime le montant des capitaux africains « assis » hors du continent à près de 1 000 milliards de dollars.
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