mars 2017
Passé colonial

Achille Mbembe: “L’arrogance et la mauvaise foi font bon ménage”

Par Sabine CESSOU
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À l’image de l’historien et philosophe Achille Mbembe, nombreuses sont les voix qui s’élèvent contre la confiscation du débat sur le colonialisme par les mêmes acteurs habituels.
 
Difficile, à l’approche de la présidentielle d’avril, de ne pas faire le rapprochement entre la retentissante affaire Théo et le débat en cours sur la colonie. Comme le rappelle l’acteur et dramaturge rwandais Dorcy Rugamba, installé à Bruxelles, dont les pièces (Rwanda 94, Bloody Niggers, Market Place) traitent de la violence, le viol subi par ce jeune homme renvoie à un « non dit, un impensé en France sur l’époque coloniale ».
 
Il s’explique : « Les brutalités policières à l’oeuvre dans ce cas ne sont ni une bavure isolée, ni des méthodes nouvelles. Un article intéressant remonte à celles que la France a utilisées en Algérie pour mater la révolte. Le viol, on le sait, est une arme de guerre qui vise à briser les gens, les communautés. Or, les jeunes Noirs et Arabes incarnent dans un imaginaire français qu’on retrouve partout – presse, télévision, cinéma – une forme de virilité.  Même un métier comme le mien n’est pas épargné. Le cinéma et le théâtre n’ont fait que transmettre l’archétype, avec des rôles de frappes, de brutes, un registre tellement intériorisé qu’en Europe, on s’attend à ce qu’un Noir incarne une force de la nature. Ce qui explique la logique du viol : la meilleure manière de casser une trop grande assurance ! L’impensé colonial fait qu’il n’y a même pas débat sur cette question, parce que la France n’a jamais fait de travail de remise à plat, d’examen pour regarder les dispositifs ayant permis à un ancien empire colonial de dominer beaucoup de gens en étouffant la révolte. » 
 
UN EX-EMPIRE, ET NON UNE RÉPUBLIQUE AVEC DES COLONIES
 
Pour la philosophe algérienne Seloua Luste Boulbina, auteur de Les Arabes peuvent-ils parler ? (Black Jack Editions, Paris, 2011, la guerre d’Algérie fonctionne comme un verrou dans le débat français : « Elle empêche de parler avec discernement de ce qui n’était pas une (belle et bonne) République avec des colonies, mais d’un ancien empire qui excédait, de loin, l’Algérie et les départements d’outre-mer. La question coloniale est le plus souvent réduite à l’Algérie, parce qu’elle était la dernière colonie de peuplement en Afrique, avec l’Afrique du Sud… »
 
Impliquée dans de nombreux débats, Seloua Luste Boulbina s’étonne des réactions largement anachroniques, ultra émotionnelles, ou purement idéologiques (bilan positif, mission civilisatrice) plus de cinquante ans après les Indépendances. 
 
« Le monde entier s’accorde à dire que les Français sont  arrogants mais ils ne l’entendent pas, poursuit-elle. Aujourd’hui, le passé colonial est une blessure narcissique, une tache sur la grandeur de la France et un passé envisagé comme glorieux. Cette image joue aussi dans les relations avec les ex-colonisés: les immigrés, eux non plus, ne correspondent pas à l’image du Français idéal. Elle joue enfin dans les rapports entre “l’Hexagone” et “l’Outre-mer”. La cécité domine. »
 
"OPERATION DE BLANCHIMENT DE L'HISTOIRE"
 
Achille Mbembe, philosophe et historien camerounais, a la dent encore plus dure. Depuis Johannesburg, il s’exprime en ces termes : 
 
« Ces controverses, devenues épisodiques, n’ont strictement rien à voir avec la recherche de la vérité historique. À gauche, certains veulent ménager la chèvre et le chou. À droite, mais aussi dans les milieux ultra-laïcistes, on cherche purement et simplement a instrumentaliser l’expérience que fut la colonisation dans l’espoir de ramener à soi tous ceux et toutes celles qui ne veulent pas d’une identité française ouverte sur le large. D’un bout à l’autre, il s’agit donc d’une opération tout a fait cynique de blanchiment de l’histoire - exactement dans le sens ou l’on parle de blanchiment de l’argent sale. Dans ce tohu-bohu ou l’ignorance, l'arrogance et la mauvaise foi  font bon ménage, le plus frappant est le nombre de Francais, y compris parmi les élites politiques, qui n’ont aucune connaissance de l’histoire de leur pays outre-mer. C’est la raison pour laquelle des initiatives comme celle de Patrick Boucheron et son Histoire mondiale de la France sont absolument importantes. »
 
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