avril 2018
Edito

Afrique 3.0

Par Zyad Limam
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C ’est, en particulier pour tous les pays neufs, en demande d’information et d’ouverture, une formidable fenêtre sur le monde, un moyen impressionnant d’expression. Internet, les réseaux sociaux, ont eu en Afrique, comme ailleurs, un impact inouï sur la vie publique, déverrouillant la parole, l’accès au savoir aussi. Une sorte de désenclavement massif des mentalités et des idées. Une évolution spectaculaire, au même titre que la téléphonie mobile. Cette révolution digitale africaine est d’autant plus significative qu’elle n’en est qu’à ses débuts, aux origines. Le taux de pénétration moyen du Net aujourd’hui tourne autour de 25 à 30 %. Soit aux alentours de 350 millions d’Africains connectés (sur une population de 1,2 milliard). C’est malgré tout le taux de progression d’accès à Internet le plus élevé au monde. Avec des fortes disparités régionales. L’Afrique centrale reste en queue de peloton… Partout, les tarifs sont souvent prohibitifs, les connexions aléatoires, le haut débit une rareté, les campagnes et les zones rurales à peine raccordées. Mais quelque chose de fondamental est en marche. Il faut aller « chercher » les 800 millions d’Africains sans accès, ce qui n’est pas impossible si l’on s’appuie plus encore sur les opérateurs mobiles et les énergies décentralisées (solaire en particulier). Il faut utiliser toutes les opportunités du Net et des technologies digitales pour gagner des années de développement, moderniser les services publics (dématérialisation, transparence), imaginer des applications dans les domaines de la santé, de l’éducation, du commerce. L’Afrique est vierge et ici peut se construire une formidable machine à rattraper le temps perdu, à se projeter plus vite dans l’avenir. Passer à l’Afrique 3.0 ! Des milliers d’entrepreneurs et d’entreprises peuvent s’engouffrer dans le secteur.
Évidemment, les obstacles sont nombreux, les falaises du progrès hautes et escarpées… Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours 1.0. Il faut réveiller des États qui au-delà du discours convenu se méfient d’un instrument trop efficace d’émancipation des populations. Il faut aussi trouver les moyens de financer des infrastructures lourdes sans tomber sous la coupe des « very big » géants du Net (les fameux GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon). Et qui regardent petit à petit dans notre direction. Enfin, ce n’est pas parce que le marché en est encore à ses débuts qu’il n’héritera pas des boulets qui plombent son évolution dans le monde entier. Ici comme ailleurs, la liberté digitale s’accompagne de tous les excès possibles couverts par l’anonymat : voyeurisme, violences verbales, haine raciale, religieuse, homophobie, sexisme… Plus grave, les progrès réalisés en termes d’accessibilité génèrent une cybercriminalité active et inventive. Qui coûte cher aux économies locales et qui focalise l’attention des organismes de sécurité internationaux. La protection des données est devenue un sujet majeur, y compris en Afrique. Nous ne sommes pas à l’abri des manipulations politiques. Les tripatouillages sophistiqués sur Facebook ou d’autres réseaux sociaux afin d’orienter les choix électoraux (Russie, Brexit, etc.) déstabilisent des démocraties anciennes, établies. Elles peuvent évidemment concerner plus encore l’Afrique avec ces processus fragiles. Dans les registres de Cambridge Analytica, la société britannique soupçonnée d’avoir siphonné les données privées de 50 millions d’utilisateurs de Facebook à des fins électorales peu recommandables, apparaissent (déjà) deux pays africains : le Kenya et le Nigeria…
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