août 2017
Isabelle Adjani

Au nom du père, au nom de l’art

Par Fouzia MAROUF
Partage
Artiste rare au palmarès inégalé, la comédienne réputée pour son franc-parler s’est confiée à AM. De ses origines algériennes à son attirance pour l’Afrique, elle évoque ici ses combats et ses espoirs. Sans oublier le cinéma… et l’amour.
 
Elle éblouit. Fascine. Irrite. Actrice majeure, Isabelle Adjani est cette insoumise qui est passée de La Gifle (1974) à L’Été meurtrier (1983), de La Reine Margot (1994) à La Journée de la jupe (2009), s’affranchissant des décennies d’un pas léger. Entrée à 17 ans à la Comédie-Française, encensée dès ses débuts par une critique élogieuse et dithyrambique, elle affiche une cinquantaine de longs-métrages, des téléfilms, et un amour indiscutable pour le théâtre. Avec un prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes et cinq Césars de la meilleure actrice, elle est la seule comédienne à détenir ce palmarès en France. Elle s’éclipse pourtant dans les années 2000. Mère de deux garçons, ayant partagé la vie de Daniel Day-Lewis et Bruno Nuytten, elle explique en toute simplicité à son retour : « J’ai aimé ».
 
Phénomène au franc-parler jamais démenti, elle s’invite en 1987 au journal télévisé de TF1 pour faire cesser la rumeur sordide qui la dit séropositive, voire décédée. Engagée, elle défend Salman Rushdie aux Césars en 1989 plutôt que de se satisfaire de sa récompense. Invité d’honneur du 16e Festival international du film de Marrakech (FIFM), en décembre 2016, c’est une artiste tournée vers le continent, forçant le respect, qui a marqué public, critiques et profession. L’icône au regard toujours aussi hypnotique y a présenté Carole Matthieu, son premier film comme productrice. Elle est réclamée de toutes parts ; des projets avec Yamina Benguigui et Abderrahmane Sissako se profilent à l’horizon.
 
Sensible à l’appel de ses racines algériennes, par son père, elle accepte d’emblée de répondre aux questions d’AM alors qu’elle se trouve au plus fort du Festival d’Avignon. « Très honorée, dit-elle, d’être sollicitée par une publication panarabe et panafricaine », ses propos dessinent surtout une femme entière et sans concessions.
 
AM : Vous avez présenté Carole Matthieu lors de la Semaine du cinéma positif au Festival de Cannes. Comment ce drame social, qui fait plus que jamais débat, a-t-il été accueilli ? 
Isabelle Adjani : Le film a été très bien accueilli par un public français marqué par différents drames survenus ces dernières années : des entreprises ont mis une pression insupportable sur nombre d’employés, soit pour augmenter leur productivité, soit pour les pousser à la démission via le burn out et/ou la dépression. Perdre son travail est aujourd’hui synonyme de déclassement, de mort sociale. La souffrance est telle, et l’angoisse de tout perdre si profonde, que la mort peut finir par apparaître comme l’unique issue.
 
Pourquoi le rôle de cette femme médecin et ce film à la fois humain et subversif vous ont-ils autant touchée ? 
Cette femme, réduite à l’impuissance parce que son statut de médecin du travail ne lui donne pas les moyens de répondre vraiment aux attentes de ses patients, devient malgré elle un ange de la mort. Elle brise son serment d’Hippocrate. Pour soulager un mal qui détruit la vie, elle prescrit la mort. Estelle une meurtrière ? Ce n’est pas le propos du film, même si cela en constitue la trame, le suspense. C’est ce qui m’avait touchée dans le roman de Marin Ledun, dont s’inspire le film. Et j’ai aussi choisi ce rôle parce qu’une ancienne amie de mon frère s’est elle-même suicidée, de façon atroce, victime de cette souffrance au travail.
 
Vous aviez déjà incarné avec intensité une femme bouleversante et entière : Camille Claudel, dans le film du même nom réalisé par Bruno Nuytten, qui partageait alors votre vie. Après votre séparation, vous aviez dit à ce sujet que c’était « la perte artistique la plus douloureuse ». Pourtant, vous avez poursuivi votre carrière avec talent et détermination. Comment avez-vous dépassé cette perte ? 
L’analyse freudienne permet de faire un travail de deuil qui n’efface ni les blessures ni la perte, mais qui les rend supportables, et parfois même les transforme paradoxalement en une source d’énergie créative. Mais puiser à cette source n’est pas sans risque. Alors donner du temps au temps pour que les choses s’apaisent est aussi une manière de les dépasser. Ce qui ne nous tue pas nous permet de continuer à vivre, et ce n’est déjà pas mal. Le coeur des femmes apprend à vivre avec la douleur de la perte, de la séparation, de l’abandon, depuis la nuit des temps, et à l’apprivoiser.
 
Le 16e Festival international du film de Marrakech, en décembre dernier, vous a rendu un vibrant hommage. Et votre discours sur l’Afrique, le royaume du Maroc et le 7e art a été l’un des plus pétris de sens qu’on n’ait jamais entendus lors de cet événement… 
J’étais très émue par l’hommage qui m’a été rendu. La fin de l’année 2016 avait été très sombre en France et dans le monde : les frontières des pays – et les esprits – se refermaient, le repli, la peur de l’autre étaient instrumentalisés pour diviser et alimenter toutes les haines… Alors, dans cette ville de Marrakech, ouverte à toutes les cultures, à toutes les idées, le souffle de la tolérance a dû m’inspirer… (Sourire).
Abderrahmane Sissako dit à votre sujet que, chaque fois que vous prenez la parole, les causes que vous défendez ne semblent pas vaines… 
Parce que les causes sont des raisons de vivre et qu’elles sont rarement vaines, je prends parfois la parole, ou plutôt je prête ma voix pour faire entendre celle des autres. Une cause, c’est aussi et avant tout des militants qui luttent au quotidien pour défendre des valeurs, des idéaux… C’est leur courage et leur détermination qui me donnent à certains moments une force de conviction, avec mon humble capacité citoyenne.
 
Le cinéma arabo-africain affiche une belle vitalité. De jeunes auteurs comme Cédric Ido (Burkina), Lyes Salem (Algérie), Daouda Coulibaly (Mali), Hicham Lasri (Maroc), Kaouther Ben Hania (Tunisie) s’emparent de sujets sociopolitiques à travers leurs premiers films. Seriez-vous tentée de travailler avec cette relève pleine d’audace, comme actrice ou productrice ? 
Je suis prête à tenter une véritable aventure de cinéma quand il y a rencontre avec de jeunes auteurs archidoués… Je me réjouis de cette liberté de communiquer la vie, magnifique et régénérante, dans leurs films. Et ça, c’est un formidable changement !
 
 
(...)
 
RETROUVEZ L'INTÉGRALITÉ DE L'INTERVIEW DANS LE DERNIER NUMÉRO D'AFRIQUE MAGAZINE. EN KIOSQUE !

 

Partage
à lire du même auteur
À lire aussi dans TEMPS FORTS
TEMPS FORTS Agenda Les festivals et les expos à ne pas rater en ce moment
TEMPS FORTS Analyse Gabon : un an déjà...
TEMPS FORTS Agenda Quatre films à regarder en ce moment
TEMPS FORTS Tunis L'histoire d'Océane : une vie clandestine

Suivez-nous