février 2017
DAVID THOMSON

"Aucun pays n'est en mesure d'éviter le retour de ses jihadistes"

Par Alexandra Gil
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Comment et pourquoi la Tunisie est-elle devenue une des principales "fabriques" de combattants de DAESH ? Le journaliste et expert du sujet David Thomson livre son analyse.

Journaliste à RFI et auteur de ‘Les Français Jihadistes’ (Les Arènes, 2014) et ‘Les Revenants’ (Le Seuil / Les jours 2016), David Thomson est devenu une figure incontournable de l’analyse du jihadisme en France.

En avril 2014, il évoquait sur un plateau de télévision la menace réelle que les jihadistes Français représentaient pour l’Hexagone, alertant sur les intentions de certains de ses contacts en Syrie ou en Irak de revenir et commettre des attaques comme celles qui finiraient par arriver à Paris en novembre 2015. Il a été correspondant pour RFI en Tunisie et en Libye entre 2011 et 2013, ce qui lui a permis de nouer les liens avec les milieux jihadistes. Afin de prendre en compte toutes les variables de ce phénomène, Thomson est allé se procurer l’information auprès d'une source privilégiée et presque inaccessible pour le reste des chercheurs : le jihadiste lui-même.

Dans votre dernier livre, certains interviewés évoquent une forme de discrimination au sein de l’Etat Islamique vis-à-vis des combattants français. Ainsi, ils seraient considérés des fois comme des « sous jihadistes » par rapport à d’autres combattants étrangers. Pourquoi ? Quelle est la place du jihadiste tunisien dans cette organisation ?

Les Français ont une mauvaise image de manière générale au sein de l'Etat Islamique parce que souvent ils ont la réputation d'avoir emporté leur jahilya de cité, c'est à dire, la vie d'avant, celle qui précède la réislamisation, donc la période « de l'ignorance » et dans ce cas-là les codes des quartiers sensibles. L' autre raison de cette « discrimination » au sein de l'État Islamique vis-à-vis des Français est que là-bas, ils restent des Français : un grand nombre d'entre eux se retrouvent le soir, jouent à la Playstation, fument des cigarettes en cachette... Un grand nombre refusent même de combattre ! Dans le livre, un Français raconte s'être volontairement foulé la cheville dans ses escaliers pour ne pas aller au combat...

Il y a une autre raison qui les empêche de monter dans la hiérarchie : la plupart d'entre eux ne parle pas bien l'arabe. Certains parlent le darija, mais l'arabe littéraire, l'arabe syrien... Peu le connaissent bien. Or, pour prendre du jalon, il est indispensable de le maîtriser parfaitement. Et l' autre raison, c'est que la plupart d’entre eux sont nouveaux dans le djihad. Et dans le djihadisme au sein de l'Etat Islamique, comme dans toute organisation, on grimpe dans la hiérarchie après avoir fait ses preuves, dans la durée.

Les Tunisiens, eux, parlent bien l'arabe, ils sont dans le jihad depuis plus longtemps. Il y a beaucoup de cadres très importants, qui étaient déjà au sein de l'ancêtre de l'Etat Islamique dès 2003, dès le premier jihad irakien, qui sont passés par les prisons américaines en Irak. Je pense notamment à Abou Sayyaf, un Tunisien qui était "ministre" du pétrole et du gaz au sein de l'État Islamique et qui a été tué en mai 2015 par les forces spéciales américaines dans le nord de la Syrie.

Il y a une phrase célèbre que les jihadistes tunisiens aiment beaucoup partager sur les réseaux sociaux, tirée d'un message audio d'Abou Moussab Al-Zarkaoui, le père spirituel de l'État Islamique, juste après la première bataille de Falloujah contre les Américains : « Il y a une ville en Tunisie qui s'appelle Ben Guerdane. Si cette ville avait été en Irak, elle aurait libéré Falloujah ».

Le Centre Tunisien de la Recherche et des Études sur le Terrorisme a élaboré une étude quantitative appelé ‘Le Terrorisme en Tunisie à travers les dossiers judiciaires’. Près de 1.000 cas de terroristes présumés ont été analysés et on y retrouve des donnéess intéressantes. Ansi, 40% des terroristes Tunisiens ont leur Bac, et 12% un diplôme universitaire. Est-ce que cela contredit l'équation « jihadisme égal Inculture » ?

Le jihadisme n'est pas seulement une idéologie des pauvres. Certes, le phénomène concerne en majorité les classes populaires, les couches prolétarisées de la société, des gens originaires des quartiers sensibles, mais cela touche aussi des gens qui sont issus, dans une moindre mesure, des classes moyennes, et de façon beaucoup plus marginale, des classes supérieures de la société. Dans mon livre, je raconte par exemple l'histoire d'une famille de médecins qui est allée chercher son fils, qui était parti faire le jihad.  Il n'avait pourtant jamais manqué de rien, il avait eu son bac S avec mention, et avait eu matériellement tout ce qu'il voulait... Donc la clé 'économique' n'explique pas tout. Les gens ne partent pas faire le jihad uniquement parce qu'ils n'ont pas d'argent.

Ce rapport est très intéressant parce qu'il explique que 40% des détenus pour terrorisme étaient des gens qui avaient eu leur Bac, et même s’ils ont tous entamé des études universitaires, 12% les ont abouties et sont donc diplômés. C'est à dire, que le niveau d'instruction était relativement bas, même si on ramène ces chiffres au taux de réussite du baccalauréat des Tunisiens, qui tourne autour de 38% par an. Donc ça me semble correspondre à la sociologie française, ce niveau d'instruction. Mais ces chiffres montrent aussi que les jeunes qui partent là bas ne sont pas dans une démarche irrationnelle, mais plutôt le contraire. Ils lisent les textes d'idéologues jihadistes et ont une doctrine. Et l'existence de celle-ci a souvent été mise de côté dans la lecture du phénomène en France.

(...)

Retrouvez l'intégralité de l'interview de David Thomson dans notre numéro de février, en kiosque.

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