février 2017

Black (Power) Is Beautiful

Par Sophie Rosemont
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Si l’Amérique de Trump semble avoir choisi un retour au conservatisme, la cause noire s’impose au cœur de l’actualité culturelle internationale. 
 

Alors que Donald Trump vient de poser ses valises à la Maison-Blanche, récemment quittée par Barack Obama, premier président noir de l’histoire des Etats-Unis, la pop culture semble enfin voir plus loin que ses habituels sujets de type caucasien. Si on se félicite actuellement d’un meilleur taux de présence des mannequins ou des comédiens de couleur, il s’agit cette fois de témoigner de la lutte pour la cause noire.

Le fait que les Black Panthers, formés en octobre 1966 en Californie, aient fêté leurs 50 ans d’existence n’est sans doute pas un hasard. En 1967, année particulièrement cruelle de la guerre du Vietnam, envenimée par la politique étrangère du président Johnson, la contre-culture émergeait pour de bon. En 2017, l’arrivée de Trump devrait peut être inciter un nouveau langage artistique, moins lisse et plus engagé. Et, surtout, plus lucide face aux casseroles du passé. Il serait temps : dans son dernier documentaire en date, Where to Invade Next (2016), Michael Moore soulignait avec amertume le fait que les Américains échouaient à regarder en face leur passé d’esclavagistes.

L’heure aurait-elle sonné ? L’industrie la plus visible du paysage artistique mondial, en l’occurrence Hollywood, laisserait-elle enfin la parole au Black Power ? On peut l’espérer au vu de la sortie, en l’espace de quelques mois, de films comme The Birth of a Nation de Nate Parker, Loving de Jeff Nichols ou Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi. Dans ce dernier, Taraji P. Henson, Janelle Monae et Octavia Spencer se partagent l’affiche. Henson incarne Katherine Johnson, informaticienne de génie de la NASA qui permit de mener à bien la mission Apollon 11. Pour ce, elle dut travailler de longs mois à l’écart avec ses collègues Dorothy Vaughan et Mary Jackson, noires comme elle. Lorsqu’en février 1962, John Gleen est sacré premier Américain à effectuer un vol orbital autour de la Terre, la NASA peut (enfin) leur dire merci.

Avec Loving, Jeff Nichols met de côté ses habituelles ambitions poétiques pour signer un film à la mise en scène classique. Ce qui lui permet de mettre en lumière l’amour liant Mildred et Richard Loving, mariés en 1958 dans l’état de Columbia afin d’échapper aux lois raciales de Virginie. De retour au bercail, ils sont arrêtés, et doivent s’exiler s’ils veulent vivre ensemble. Plaidant une violation de leurs droits civiques, le couple décide de se battre. Après des années de bataille juridique, la Cour Suprême des Etats-Unis déclare enfin, le 12 juin 1967, anticonstitutionnelle toute loi apportant des restrictions au droit au mariage en se fondant sur la couleur de peau des époux. Un immense pas pour la tolérance.

The Birth of A Nation, lui, retrace le destin exceptionnel de Nathaniel Turner. Né en 1800 en Virginie, il est vu par ses congénères esclaves comme un prophète. Ayant appris à lire très tôt, doué d’une passion religieuse hors norme, il décide de mener une révolte, sous forme de Jugement dernier. En août 1831, lui et quelques uns de ses disciples pénètrent dans plusieurs plantations et en tuent les propriétaires. La mutinerie se fait rapidement écraser par les Blancs, mieux armés et mieux organisés. Retrouvé au bout de quelques mois, Turner est condamné à la peine de mort, pendu avant d’être écorché et démembré. Entre temps, les Sudistes auront procédé à de grandes sessions de lynchages, histoire de décourager les esclaves récalcitrants. Une rébellion rentrée dans l’histoire du Black Power, et un film unanimement salué à Sundance… avant que Nate Parker ne soit rattrapé par une accusation de viol (dont il fut pourtant innocenté à l’époque des faits) dans les années 90. Du jour au lendemain, il a été blacklisté (sic) des Golden Globes et des Oscars où il devait être nominé. De quoi flatter le cliché cultivé par le Ku Klux Klan depuis sa naissance en 1865, selon lequel l’homme noir est assoiffé de sang et de sexe, danger imminent pour la femme blanche.

Plus proche de la réalité que les biopics, le genre documentaire actuel semble aussi s’inscrire dans cette plongée dans le passé afro-américain. Produit par Arte, I’m Not Your Negro, qui sera diffusé d’ici cet été, revient sur le parcours du poète James Baldwin (1924-1987), né à Harlem, mort en France où il s’exila volontairement, excédé par le racisme américain.

Réalisé par Raoul Peck, il a remporté le prix du meilleur film documentaire au dernier Festival International du Film de Toronto. L’objectif : retranscrire, avec les mots de Baldwin, l’historie d’une société malade obsédée par la question de la race. Avec, en voix off, Samuel L. Jackson en V.O. et JoeyStarr en V.F. A noter que pour la version française, le titre a été traduit en Je ne suis pas votre nègre, ce qui laisse planer une ambigüité quant au choix du vouvoiement et, traduction oblige, ne rend pas justice à la force du titre original.

Dans la musique mainstream aussi, les voix s’élèvent – elles qui se faisaient jusqu’ici entendre dans le hip hop, la soul ou un certain genre de blues, comme celui de Ben Harper, qui dénonce ardemment les violences policières faites aux Noirs dans son dernier disque, Call It What It Is. Avec son album Lemonade (2016), Beyoncé affirme (assume ?) enfin son statut de star féministe ET afro-américaine tandis que sa sœur Solange rencontre un succès inattendu avec le très engagé A Seat at The Table. Enregistré entre Long Island et la Louisiane avec la crème de la black music actuelle (Raphael Saadiq, A Tribe Called Quest, Devonte Hynes ou encore Quest Love), il s’agit d’une déclaration d’indépendance, la chanteuse n’hésitant pas à inviter ses parents à témoigner sur le racisme. Un manifeste de black empowerment qui a fait mouche.

Enfin, les musées ouvrent davantage leur programmation à la question dite noire. A Paris, récemment, The Color Line, organisée par le Musée du Quai Branly exposait les artistes engagés à l’époque de la ségrégation ; à Londres, Art in the Age of Black Power, présentée à la Tate Modern (12 juillet au 22 octobre 2017), proposera un diaporama de la création afro-américaine entre 1963 et 1983, revenant sur l’ébullition artistique suscitée par les grand mouvements des droits civiques. Après avoir été programmée au Metropolitan Museum de New York, la première rétrospective consacrée au travail du peintre Kerry James Marshall s’installe, elle, du 12 mars au 2 juillet, au MOCA de Los Angeles.

« On ne peut pas être né dans l’Alabama, en 1955, avoir grandi près du QG des Black Panthers sans avoir le sens des responsabilités sociales », déclare Marshall. En effet, ses portraits pénètrent l’intimité des foyers afro-américains tout en questionnant leur identité, partagée entre un amour de l’American Dream, un passé souvent lié à l’esclavagisme et à des racines africaines malmenées. Une histoire collective mésestimée qui, aujourd’hui, semble trouver de multiples moyens d’expression. Black is beautiful, enfin ?

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