mai 2018

Bolloré, l’automne du patriarche?

Par Zyad Limam
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Formidable entrepreneur, il a créé un groupe de taille mondiale à partir de l’HÉRITAGE familial, une usine de papier à cigarettes. Confronté à des difficultés inédites et à une mise en examen pour ses affaires africaines, Vincent Bolloré cherche à préserver son groupe et assurer sa succession.
 
25 AVRIL 2018.
Vincent Bolloré, 66 ans, fortune estimée à 7 milliards d’euros, dixième rang français, sort d’une éprouvante garde à vue de près de 48 heures dans les locaux de la police judiciaire de Nanterre. Bâtisseur d’un grand groupe international qui va du transport à la communication, construit à partir d’un héritage familial et d’une entreprise de papier à cigarettes, entrepreneur africain avec son empire portuaire et logistique, le « patron », le « Breton », a été mis en examen pour « corruption d’agent public étranger », complicité « d’abus de confiance » et « faux et usage de faux ». C’est lourd. Le groupe Bolloré est soupçonné d’avoir sous-facturé des conseils en stratégie de communication par le biais de son agence Havas en Guinée et au Togo pour favoriser l’élection des présidents Alpha Condé et Faure Gnassingbé. Et décrocher ensuite les contrats de gestion des ports de Conakry et Lomé. 
Pour certains, l’accusation est vénielle, du business as usual, et surtout, de quoi parle-t-on, de deux ports assez mineurs sur la côte Atlantique. Pour d’autres au contraire, l’affaire est emblématique. Elle concerne la tristement fameuse Françafrique, ces liens sulfureux entre pouvoirs politiques et pouvoirs d’argent. Pour Vincent Bolloré, qui s’exprime quelques jours plus tard dans une tribune publiée par un quotidien parisien du dimanche, les charges des juges d’instruction reposent avant tout sur le préjugé quasi raciste que les pays africains L’AUTOMNE DU PATRIARCHE ? sont une « terre de non-gouvernance, voire de corruption ». Et il ajoute : « Je crois que dans un avenir proche, la France aura plus besoin de l’Afrique que l’inverse. J’espère que la France des Lumières que j’aime va ouvrir les yeux sur l’Afrique que je connais. »
 
UN RÉSEAU D’AMIS ET D’OBLIGÉS AU SEIN DES ÉTATS
Difficile d’imaginer que l’on puisse faire des affaires à cette altitude et sur l’échelle d’un continent sans avoir un relationnel politique de haut niveau. En particulier dans des métiers qui exigent de lourds investissements et des emplois par dizaines de milliers. Cette relation entre l’État, le pouvoir politique et la grande entreprise n’est pas nouvelle. Et l’Afrique n’est pas, dans ce domaine, la « mauvaise exception » par rapport à d’autres régions du monde. Ce qui vaut ici vaut assez largement pour le reste de la planète business, y compris les pays riches. Ce qui est sûr, c’est que le groupe Bolloré, plus que d’autres certainement en Afrique, soigne son « relationnel de terrain ». Des cadres locaux sont cooptés en interne et exercent très souvent des responsabilités. D’anciens ministres deviennent administrateurs de filiales, des personnalités obtiennent des postes honorifiques. Le groupe investit aussi dans le caritatif. Vincent Bolloré, lui, traite au niveau des chefs d’État. Ce job-là n’est pas toujours facile, en particulier en période électorale, par Zyad Limam DENIS ALLARD/REA AM380 TFO BOLLORÉ partie1.indd 33 02/05/2018 22:29 COVER STORY BOLLORÉ : L’AUTOMNE DU PATRIARCHE ? 34 AFRIQUE MAGAZINE I 380 – MAI 2018 où il faut faire des choix qui peuvent impacter la pérennité de l’investissement. Un réseau assez impressionnant d’amis et d’obligés se tisse ainsi. Et le réseau est souvent efficace pour faire tourner la machine, obtenir des marchés. 
« Françafrique », « réseaux », « retour d’ascenseur », relations avec des personnalités politiques exposées… Évidemment, tout est possible. Mais on peut aussi reconnaître à Vincent Bolloré le mérite d’avoir parié sur l’Afrique à un moment où personne ou presque n’y croyait. Au tout début des années 90. Quand le continent était celui « de la crise, de la dette, de l’ajustement… », loin des promesses d’émergence d’aujourd’hui. Un investissement constant de près de trente ans. Le groupe y gagne beaucoup d’argent, 25 % de son chiffre d’affaires, et les marges sont élevées, dit-on. Et les risques aussi. La stratégie Bolloré a été d’investir tout le secteur du transport et de la logistique, devenant un acteur majeur, incontournable, oligopolistique diront certains, du commerce africain, en particulier dans le golfe de Guinée. Et en quelques années, le groupe s’est positionné seul ou en partenariat, sur les ports, en début et bout de la chaîne : Douala et Kribi (Cameroun), Abidjan (Côte d’Ivoire), Cotonou (Bénin), Tema (Ghana), Tincan (Lagos, Nigeria), Pointe-Noire (République du Congo), Lomé (Togo), Conakry (Guinée)…
La logistique, c’est évidemment important, mais le grand business, l’axe stratégique, en effet, ce sont les ports. L’Afrique de l’Est s’impose comme la façade idéale du commerce de l’Asie vers le continent et l’Europe, comme le montrent l’émergence de Djibouti et la bataille assez rude menée pour le contrôle des ports de la région, en particulier par DP World, l’opérateur de Dubaï, mais aussi par les Chinois, qui s’y investissent progressivement. L’Afrique atlantique, en particulier dans le golfe de Guinée, ouvre les portes de l’hinterland profond. Le port, c’est aussi évidemment un élément fort d’influence politique et économique dans chaque pays : douanes, flux financiers, contrôle de l’entrant et du sortant… « L’Afrique est comme une île, reliée au monde par les mers, expliquait un ancien du groupe Bolloré en 2006 cité par Le Monde diplomatique. Donc, qui tient les grues tient le continent ». 
 
LES OCCIDENTAUX DÉSAVANTAGÉS
L’enjeu portuaire est central au moment où l’Afrique change de dimension économique et apparaît comme l’un des vecteurs majeurs de la croissance du XXIe  siècle. Et au moment, on l’a dit, où arrive sur la scène continentale de nouvelles puissances, Chine en tête, mais aussi d’autres nations émergentes : Turquie, Brésil, pays de l’Asie du Sud-Est, pays du Golfe… Avec une structure comme le groupe Bolloré, la France dispose d’une marge d’avance dans les grandes batailles commerciales du futur. D’un autre côté, la loi est la loi, elle doit être respectée. Mais comme le signale cet influent acteur africain du secteur : « Les autres grands pays, Chine en tête, ne respectent pas les mêmes règles de transparence pour gagner des parts de marché. Avec uN environnement réglementaire plus contraignant, les entreprises occidentales sont désavantagées. Et les poursuites contre Vincent Bolloré risquent de refroidir certains de ses partenaires locaux. » Une bonne partie de cette lutte pour l’Afrique se jouera sur ce terrain. Comment interpeller les « acteurs émergents » pour qu’ils respectent les mêmes règles que les acteurs « installés » ?  Et l’Afrique alors, justement ? La faiblesse des intérêts africains dans ce secteur essentiel (combien de ports sont opérés par des entreprises locales ?) souligne une fois encore le statut de continent « client ». La plupart des entités sont passées sous contrôle privé au fil des années, mais sous contrôle privé très largement étranger. Plus que jamais, le secteur portuaire est appelé à jouer un rôle majeur dans le développement du continent. Et il faudrait donc des acteurs africains pour occuper des places majeures sur la chaîne de valeur : du port à l’hinterland, etc. Des entreprises de taille suffisante, capables de créer de la richesse. Et d’assurer une forme d’indépendance. Le pari est immense et il supposerait une part de concertation et d’intégration régionale. La concurrence frontale entre pays limitrophes, pose déjà la question de la pérennité des plus fragiles. 
 
UNE PASSATION HISTORIQUE
Pour revenir à Vincent Bolloré, les enjeux sont multiples, à la fois à court terme et à plus long terme. La procédure judiciaire marque assez brutalement la fin de carrière d’un grand capitaine d’industrie. Elle peut durer des années et va mobiliser l’énergie des équipes et des proches de Vincent Bolloré. Une sorte « d’automne du patriarche » contentieuse. Mais pour le patron de l’empire, les priorités sont peut-être ailleurs. Bolloré a annoncé son intention de passer progressivement les rênes d’ici février 2022, veille de ses 70 ans et année du bicentenaire de la création de l’entreprise familiale. Mais le groupe accumule les déconvenues. En Afrique, on l’a vu, en France, avec les difficultés du secteur de la télévision, ou en Italie (conflit avec le groupe Mediaset de Silvio Berlusconi). La baraka du patron est mise en doute et son management « à l’ancienne », également. Visiblement, l’objectif est donc à la mise en ordre générale pour assurer la pérennité du groupe et la transmission vers ses proches, tout particulièrement ses enfants (la 7e génération des Bolloré !). Son fils Yannick a pris la tête du conseil de surveillance de Vivendi. Dans ce processus de passation historique, le groupe sera peut-être tenté de modifier et d’infléchir son rapport à l’Afrique. Même si Cyrille Bolloré, patron de BTL (Bolloré Transport & Logistics), a souvent réaffirmé l’engagement africain du groupe. Et qu’en août 2017, l’entreprise a racheté les actifs de son concurrent défait Necotrans pour une bouchée de pain… 
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