juillet 2017
Dubaï

Business as usual ?

Par Zyad LIMAM
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Courant mai 2017, à quelques jours du début du ramadan, la chaleur écrase rapidement la ville. Un petit 40 °C s’affiche dès les premières heures de la matinée. Dubaï n’en perd pas pour autant son activité fébrile. Les embouteillages sont en passe de devenir légendaires, les hôtels de luxe et restaurants classy font presque le plein et les superjumbo A380 d’Emirates s’apprêtent à décoller ou atterrir en provenance ou à destination des quatre coins du monde.

On regarde avec stupéfaction tout de même cette ville grandir en largeur, en hauteur, et on ne peut s’empêcher de repenser à ces photos en noir et blanc du début des années 1980, où quelques petits immeubles s’élevaient dans le désert, non loin du vieux port et de la vieille ville où s’élève Burj Dubaï. Ici, maintenant, l’ambition, l’optimisme, le volontarisme, le gigantisme restent de rigueur. Dubaï multiplie les projets et les objectifs pour maintenir la machine sous pression.

Il y a évidemment l’exposition universelle 2020 qui mobilise, malgré quelques rares critiques intérieures, toutes les énergies. Trop coûteux disent certains, avec une clientèle potentielle peu adaptée aux prix et au luxe de la ville disent les autres. Il y a la volonté aussi d’accentuer la stratégie de hub mondial, en présentant de nouveaux axes comme le concept de « getaway to Africa ». De se poser en interface entre l’Asie et le continent. Il y a la volonté d’investir dans le savoir et la technologie. La multiplication des zones offshore, des réceptifs hôteliers, des congrès…

Comme le souligne ce spécialiste, résident de la ville, « le modèle doit se réinventer en permanence pour fonctionner, pour attirer visiteurs et investisseurs. Il faut une idée nouvelle tous les jours ou presque… » La baisse des prix du pétrole, la surcapacité immobilière, les tensions régionales jouent évidemment, avec un ralentissement perceptible, que les chauffeurs de taxi et autres résidents plus humbles de l’Émirat ressentent davantage. Dans le contexte, certains analystes évoquent des vrais défis à affronter pour maintenir l’attractivité de la cité. Le coût de la vie, celui du business, le « global cost » dans son ensemble est devenu très élevé, même pour les résidents expatriés, qui s’en plaignent abondamment.

Et la perspective de l’introduction progressive de la TVA et d’autres taxes risquent de refroidir ceux qui cherchent avant tout à optimiser leurs charges. La stratégie de hub nécessite aussi une certaine rationalisation. Et aussi une réflexion au niveau fédéral, au niveau des Émirats arabes unis (et donc d’Abu Dhabi) : est-il vraiment utile et raisonnable de maintenir deux compagnies aériennes à l’ambition mondiale (dont une, Etihad, est mal en point) ? De construire des méga-aéroports à cinquante kilomètres de distance ? Il faut également régler les problèmes de management et de gouvernance dans la sphère du pouvoir et de l’administration, où s’entrechoquent sophistication des projets, méthodes ancestrales, liens de familles : complexité d’un émirat traditionnel confronté aux enjeux du monde moderne et se voulant global.

Enfin, la situation géostratégique et les tensions régionales pèsent lourdement sur la stratégie de la ville et sa volonté de servir de pont. Le « Ruler » Mohamed El Maktoum, « Sheikh Mo », a toujours cherché une position d’équilibre et de neutralité dans la région, position mise à mal par les décisions nettement plus tranchées d’Abu Dhabi, véritable maître de la fédération. La guerre au Yémen (et son cortège de tragédies civiles et de pertes pour l’armée émiratie), et surtout la rupture profonde entre l’Arabie saoudite et l’Iran, ont déstabilisé un émirat largement ouvert aux capitaux iraniens et où un certain nombre de grandes familles sont issues du chiisme.

Comme le souligne  un important chef d’entreprise, « l’intérêt de l’émirat se trouve au moins autant vers son très grand et inévitable voisin de l’est et ses 90 millions d’habitants que vers une Arabie saoudite en crise, crispée, tentée par une volonté hégémonique sur toute la péninsule arabique et le Golfe ». En attendant, dans les palais princiers de Dubaï, la prudence est de mise, plus encore avec la mise au ban du Qatar. L’heure est à la solidarité nationale, à la discrétion politique, à la retenue. Avec un concept finalement essentiel : the show must go on and it is business as usual…

 

 

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