mars 2017

Côte d'Ivoire : La nouvelle étape

Par Zyad LIMAM
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Le début de l’année a été difficile. Mais pour le pouvoir, le cap doit être maintenu : croissance et modernisation sociale avec une meilleure répartition des richesses. Un agenda ambitieux sur une toile de fond très politique, avec une Constitution et un gouvernement remaniés. Et pour certains, déjà, 2020 en ligne de mire…

Fin février 2017, Abidjan. Comme à son accoutumée, la capitale économique du pays s’active : embouteillages et circulation dense où se croisent berlines de luxe et fameux taxis oranges à l’âge indéterminé, travailleurs et commerçants affairés qui se bousculent sur les trottoirs. La nuit tombée, les « sorteurs » se dirigent vers les restaurants, les bars, les maquis de Marcory ou des deux Plateaux. En ville, on construit de nouveaux hôtels et on rêve de la future marina sur la lagune (dont les travaux avancent à vue d’oeil), au 4e pont, et un jour, demain, au fameux tramway. À l’aéroport, les compagnies aériennes font le plein de visiteurs, résidents et entrepreneurs tentés par l’aventure ivoirienne. Et au port, c’est la noria des camions et des bateaux. Partout dans le pays, les chantiers de routes, chemins de fer ou barrages avancent et progressent.
 
Le président Alassane Ouattara a été réélu très confortablement en octobre 2015 pour un second mandat. Une nouvelle Constitution, novatrice à plus d’un titre, a été adoptée en novembre 2016. Des élections législatives libres et disputées ont eu lieu en décembre 2016. Un gouvernement renouvelé s’est installé, mené par Amadou Gon Coulibaly, fidèle du président et personnalité respectée tant en Côte d’Ivoire qu’auprès des partenaires internationaux. L’émergence est en marche ! Et pourtant, on le sait, l’ambiance de ce début d’année est circonspecte. Le pays est au travail, mais aussi comme en attente. Les mutineries localisées qui ont secoué certains corps militaires en début d’année, la colère bruyante et menaçante d’hommes en uniforme, sont venues rappeler à quel point l’édifice pouvait être encore fragile. Une grève difficile a touché l’ensemble de la fonction publique, rappelant l’urgence des questions sociales. Une ambiance prudente donc, accentuée par la chute des cours du cacao (même si les surplus de la caisse de stabilisation sont disponibles pour en atténuer les effets).
 
« Il faut sérier les problèmes », constate un observateur averti. « La question militaire est spécifique. Certains hommes de troupes ne voient que leurs intérêts financiers à court terme, d’autres veulent récupérer ce que les gradés ont pu prendre, le tout sans se rendre compte des dégâts qu’ils infligent à l’image du pays. » Mais on ne peut que constater la concomitance des événements. Une partie de l’armée s’agite au moment où la République se modernise avec de nouvelles institutions. Comme si certains avaient peur de rentrer dans le rang, de sortir de la culture de la rébellion… Et ces incidents militaires renvoient à une anxiété profonde du pays. Les événements de début 2017 s’inscriraient dans une logique qui aurait commencé fin 1999, avec « le coup d’État de Noël ». On espérait être sorti de ce cycle. Et on découvre que les militaires restent une force « déstructurante ».
 
On peut certes critiquer l’action du gouvernement, souligne un journaliste, mais « d’une manière ou d’une autre, elle aura permis de circonscrire progressivement la crise ». Des messages à la fois de fermeté et d’écoute ont été envoyés. Des sanctions et des promotions ont été prises. À plus long terme, « le défi est de passer d’une armée composée de militaires de métier et d’anciens rebelles – qui ont été intégrés à la suite de la crise de 2010 – à une force plus homogène et professionnelle », indique une source proche de la Grande Muette. Pour la première fois dans l’histoire du pays, une loi de programmation militaire a été votée.
 
Elle prévoit ainsi, pour la période 2016-2020, « la réorganisation du commandement et la consolidation du cadre institutionnel, l’amélioration des conditions de vie et de travail des militaires, l’augmentation progressive de la part des budgets consacrés aux investissements et aux équipements, et le rajeunissement ainsi que la réduction progressive des effectifs », selon un communiqué du ministère de la Défense. Un chantier décisif pour assurer la stabilité du pays qui se poursuivra sur plusieurs années, comme celui de la justice et de la réconciliation.
 
La question sociale est tout aussi complexe. Et paradoxale. Sur le plan macroéconomique, tout va bien. Et, une fois n’est pas coutume, à ce niveau, il y a un large consensus. Des agences de notation aux institutions internationales, tous parient sur la Côte d’Ivoire, qui a connu une reprise économique fulgurante avec un taux de croissance du PIB de 8,5 % par an en moyenne entre 2012 et 2015, soit l’une des meilleures performances en Afrique subsaharienne. Mieux, le pays figure dans le dernier rapport de la Banque mondiale sur les « Perspectives économiques », publié le 10 janvier dernier, comme le champion de la croissance, avec l’Éthiopie, en Afrique subsaharienne. Un véritable exploit compte tenu de la situation qui prévalait au sortir de la crise post-électorale de 2011. Et certains ont peutêtre la mémoire courte. Le pays revient, on l’a dit, de très loin. Beaucoup a été fait dans le domaine social et parasocial (voir encadré ci-contre), à l’encontre de l’image un peu facile d’un pouvoir à l’inspiration économique ultralibérale.
 
UNE MEILLEURE RÉPARTITION DES RICHESSES
 
Cependant, le malaise demeure, alimenté en partie par le comportement ostentatoire d’une nouvelle élite rapidement enrichie. Mais aussi et surtout par la réalité des chiffres et les dures lois de la macroéconomie. Si l’on prend un taux de croissance moyen de plus de 8 % par an depuis 2012, on peut estimer que la richesse nationale globale du pays a presque doublé. C’est particulièrement impressionnant. L’indice de la pauvreté recule : il est passé d’environ 51 % en 2011 à 46 % en 2015. Mais le phénomène est lent. Et la répartition a mal suivi. Les effets de l’attractivité ne sont pas tous positifs (prix, coût de la vie…). Les revenus modestes ne suivent pas la courbe de la croissance. Les paramètres sociaux (comme l’indice de pauvreté) restent toujours faibles par rapport au dynamisme de l’économie. Comme le souligne ce professeur d’économie, les bonnes politiques « macro » sont essentielles.
 
L’investissement dans les infrastructures est un préalable indispensable. La bonne gestion aussi. Mais il y a des sacrifices à faire de la part de tous. Et malgré tout, il faut du temps pour sortir progressivement les gens de la pauvreté ou de la précarité. Les classes moyennes renaissantes se sentent fragilisées. Dans l’entourage du président et de son Premier ministre, la priorité est claire. Il faut une meilleure répartition des fruits de la croissance. C’est l’un des principaux défis de la période qui s’ouvre. Le succès et la stabilité de la Côte d’Ivoire reposeront sur l’émergence d’une classe moyenne forte (et une classe moyenne qui ne soit pas uniquement abidjanaise). Démocratie, stabilité et développement vont ensemble.
 
À ce titre, le cap reste l’émergence à l’horizon 2020. Pour le pouvoir, conformément à sa feuille de route, la solution demeure d’ordre économique. Il s’agit ainsi d’accélérer le rythme de la croissance et des grands chantiers, pour générer des surplus. Avec deux priorités plus affirmées : les jeunes et les populations rurales, là où se trouvent les plus grandes poches de pauvreté. Et créer des nouveaux jobs, des emplois. Les autorités ivoiriennes se sont engagées à en créer deux millions d’ici à 2020. Déjà, près d’un million a été attribué, en milieu rural notamment, et en faveur des jeunes en premier lieu. Des résultats obtenus grâce à la reprise économique, à l’amélioration du climat des affaires et à des mesures spécialement destinées à faciliter l’embauche des jeunes. Pour accélérer le rythme, selon la stratégie suivie, c’est en augmentant la productivité de la « machine ivoirienne » que de nouvelles places seront créées. Dans l’agrobusiness, l’industrie, mais également les nouvelles technologies et les services – des secteurs en pleine ébullition.
 
C’est également l’objectif qui s’inscrit dans le cadre du Plan national de développement (PND) 2016- 2020, dont la deuxième phase est en cours, confortée par un fort taux de croissance qui doit se confirmer dans les années à venir (9,8 % en 2016 à 8,9 % en 2017, de 8,4 % en 2018 à 8,3 % en 2019 et enfin de 8 % en 2020 selon les prévisions de la ministre du Plan, Nialé Kaba). Le défi est immense. Maintenir des taux de croissance élevés, lutter contre les inégalités, accentuer la redistribution, moderniser encore plus le cadre économique, favoriser l’entrepreneuriat, réconcilier le pays, ambitieux, globalisé, qui s’ouvre sur le monde, avec celui qui se ressent précaire, fragile. Certes, la Côte d’Ivoire n’est pas un petit paradis sur terre. C’est un pays complexe, en reconstruction, où les équilibres sont encore instables. Où certains pourraient encore être tentés de revenir en arrière.
 
Mais tous ces points ne doivent pas faire oublier l’essentiel. L’action menée depuis 2011 a transformé la Côte d’Ivoire. La société a changé. Dans sa grande majorité, elle aspire à la paix, à la prospérité. Le pays s’est rajeuni, s’est ouvert au monde extérieur. Il apparaît comme une terre d’opportunités. Y compris pour beaucoup de ces jeunes qui ont pu être formés. L’âge de la population (les trois quarts des Ivoiriens ont moins de 35 ans), le numérique, l’urbanisation bousculent les modèles traditionnels et la société patriarcale. La société civile s’organise, « la bourgeoisie » fait de la politique et tous veulent avoir leur mot à dire dans le destin du pays. Il y a ici un modèle d’avenir, modèle encore rare en Afrique, et particulièrement en Afrique francophone. Il faut le rappeler pour mesurer les enjeux. Les fondations ont été mises en place. Il y a une matière phénoménale à construire.
 
Rien ne sera simple. La période qui s’ouvre s’annonce exigeante et la politique va vite imposer son calendrier. Car 2020, octobre 2020 plus précisément, date de la prochaine élection présidentielle, est déjà au centre de tous les raisonnements politiques. La réforme constitutionnelle a voulu baliser le chemin. Paradoxalement, elle a accentué les ambitions et les calculs. Bref, on s’agite et on rêve beaucoup sur les bords de la lagune… La plupart des clés, évidemment, restent entre les mains du président. ADO a certainement été heurté par les mutineries de début 2017. Il y a certainement eu un moment d’introspection.
 
Les années du pouvoir peuvent peser. Mais l’homme a du sang-froid, de la continuité, des plans qu’il cherche à inscrire dans le long terme. Et surtout politiquement, le « PR » est au centre du jeu. Il demeure une formidable force de ralliement et de mobilisation des troupes (comme le montre d’ailleurs son score électoral à la présidentielle de 2015). Le président a plusieurs fois annoncé son intention de ne pas se représenter. Il n’a pas non plus caché sa volonté de dessiner l’avenir proche du pays et de faire prévaloir son choix. Les nouvelles générations politiques sont ambitieuses, les oppositions diverses et plus ou moins déclarées, intérieures et extérieures, cherchent un passage entre ces deux « balises ». Mais le patron du pays, de son parti et de sa mouvance, sait ce qu’il veut…
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