juin 2012

C’est beau, un cheval!

Par Jean-louis GOURAUD
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LE PLUS BEL ÉLOGE du cheval qu’on ait jamais fait est, paradoxalement, une mise en garde, celle que Moïse adressa à son peuple : « Méfiez-vous de cet animal », dit-il (à peu près) aux Hébreux. « Ne l’approchez pas, ne l’utilisez pas, car si vous commencez à l’employer, alors vous serez pris par d’irrésistibles désirs de conquête ! » Désirs de conquête, pas toujours. Du moins, d’aller voir ailleurs, de partir. C’est ce désir, irrésistible en effet, qui s’est emparé de moi dès que je me suis mis à fréquenter cet animal. C’est-à-dire à l’adolescence. Je ne suis ni le seul, ni le premier. Arthur Rimbaud, un jour de l’an 1881, alors qu’il se trouvait en Éthiopie, écrivit à ses amis : « Je vais acheter un cheval et m’en aller. » Moi aussi, j’ai pas mal pérégriné en Afrique, le plus souvent possible à cheval, bien sûr.

En France, la plupart des gens pensent Amérique (les cow-boys) ou Russie (les cosaques) quand on évoque cet animal. Mais c’est plutôt à l’Afrique qu’il faudrait penser. C’est de là, en effet, que vient la monture dont la descendance est la plus utilisée au monde : le cheval barbe (c’est-à-dire berbère). Utilisé par Hannibal, qui l’amena en Espagne, en Gaule, en Italie. Puis, huit siècles plus tard, par les musulmans. Hispanisé, on lui donna un nouveau nom, mais c’est pourtant bien lui – devenu genet d’Espagne – qui servit à Christophe Colomb pour peupler l’Amérique, où le cheval était inconnu, avec le succès que l’on sait. Le barbe entre aussi dans la composition de ce qu’on appelle le pur-sang anglais, qui triomphe aujourd’hui sur les hippodromes du monde entier, mais qui n’a en vérité d’anglais que la nationalité de ses premiers éleveurs.

Lorsque j’ai commencé à pratiquer l’équitation, il avait déjà disparu des villes et commençait à disparaître des campagnes. On peut dater de la Seconde Guerre mondiale, à peu près, la fin de cette monture comme animal utilitaire (transport, agriculture, armée) – et le début de sa lente reconversion en animal de loisir. Étant né à Paris, juste au lendemain de cette guerre, je n’eus donc guère l’occasion au cours de mon enfance d’en voir. Je dus longtemps me contenter d’en rêver : c’est beau, un cheval! Élégant à l’arrêt, encore plus gracieux en mouvement. À la fois fougueux et craintif, masculin et féminin, proche et lointain. Ce sont ces contradictions qui en font tout l’intérêt, qui donnent à la relation qu’on peut entretenir avec lui tant de complexité, tant de richesse.

Si j’ai été un cavalier tardif, je n’ai fait que répéter à l’échelle de ma vie ce qui s’est produit à celle de l’Histoire. L’homme admire le cheval, disons, « depuis toujours » : il y a des milliers d’années, il le représentait déjà de mille façons, peint ou gravé, sur les parois des grottes. Mais ce n’est que trente mille ans – je dis bien : trois cents siècles! – plus tard que lui est venue l’idée que, peut-être, on pourrait accaparer sa force autrement qu’en le mangeant! Ce fut le début de la domestication, voici seulement cinq ou six mille ans...

Il faut comprendre : rien, en effet, ne nous prédisposait à nous entendre, lui, le gibier, et nous, le chasseur. Le cheval est herbivore, l’homme carnivore. Son salut est dans la fuite, le nôtre dans la chasse ou la guerre. Il est dans la défense, et nous dans l’agressivité. Nous sommes son principal prédateur. Pour le lui faire oublier, il faut donc utiliser, aujourd’hui encore, toutes sortes de ruses – la plus efficace étant la douceur, assortie à la patience. Notre relation avec lui ne peut être faite de violence ou d’impatience. Il ne peut être qu’un rapport de séduction. Un peu, peut-être (je vais me faire mal voir!), comme avec une femme.

Par JEAN-LOUIS GOURAUD Écrivain, éditeur, « ancien » de Jeune Afrique, auteur d’anthologies, de romans, passionné de cheval et de Russie...

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