novembre 2017
Interview

Cellou Dalein Diallo : « Ce qui ne va pas avec Monsieur Alpha Condé »

Par Julien WAGNER
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Économiste, ancien Premier ministre, chef de l’opposition guinéenne, il évoque en toute liberté et sans concession son combat. Et conclut que, oui, il sera président un jour, si Dieu le veut !
 
Début octobre, hôtel Atala, rue Chateaubriand, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Au moment de débuter cet entretien, l’ancien Premier ministre de la République de Guinée (2004-2006) et chef actuel de l’opposition, Cellou Dalein Diallo (65 ans), n’est pas seul. Quelques aficionados guinéens vivant en France sont venus voir leur « leader » et prendre des photos. Surtout, le président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UDFG) est entouré de son premier cercle de conseillers. L’économiste passé par la Banque centrale de Guinée, tour à tour ministre des Transports, de l’Équipement, des Travaux publics, de la Pêche, n’a pourtant pas vraiment besoin qu’on lui tienne la main.
 
Ce Peul né à Labé (centre de la Guinée) a la réputation d’être « un homme de dossier » apprécié des institutions internationales. Au cours de notre rencontre de plus d’une heure (et qui aurait pu en durer deux si cela n’avait tenu qu’à lui), pas une demande, un conseil, ni même un regard vers son aréopage. Petit col roulé serré, couleurs sombres, avec une montre en or pour seul bijou, « Cellou » a le regard perçant et déterminé. Il n’est plus le « technocrate », il est l’« opposant irréductible ». Le massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry (157 morts et des centaines de blessés), l’élection « imperdable » de 2010 (il avait 25 points d’avance au 1er tour) face à Alpha Condé dans une atmosphère de guerre civile, les manifestations incessantes contre le pouvoir, ont forgé un autre homme.
 
Dans sa ligne de mire, une seule et unique cible. Pas Moussa Dadis Camara, pourtant soupçonné d’avoir commandité les événements du 28 septembre qui ont coûté la vie à des membres de son parti et qui auraient pu lui coûter la sienne propre. Pas la France, qui a pourtant soutenu son adversaire en 2010. Pas la communauté internationale et son impuissance. Non. Une seule et unique cible : le président Alpha Condé. Ou plutôt « Monsieur Alpha Condé » car jamais au cours de l’entretien, pas une fois il ne l’appellera « président ».
 
AM : Quand vous voyez ce qui se passe aujourd’hui au Gabon, au Kenya, ce qui s’est passé en Gambie ou ailleurs, regrettezvous d’avoir reconnu si vite votre défaite au profit d’Alpha Condé lors des élections de 2010 ?
Cellou Dalein Diallo : Comment regretter ? Le pays aurait pu sombrer dans la guerre civile. Il y avait des tensions ethniques très fortes alimentées par mon adversaire. Alors qu’il avait réalisé un score minable de 18 % et que moi je trônais avec 44 % *, il a choisi de tribaliser le débat politique en stigmatisant la communauté à laquelle j’appartiens (peule, NDLR). Si j’avais refusé les résultats, les conséquences auraient pu être dramatiques. Mais attention, je n’ai pas reconnu la défaite tout de suite, j’ai d’abord introduit des recours. C’est seulement après le rejet de la Cour suprême que j’ai décidé d’accepter cette décision. Bien entendu, si à l’avenir les conditions de transparence des élections devaient à nouveau ne pas être respectées, je réfléchirais. Je ne peux pas accepter éternellement que le vaincu soit déclaré vainqueur.
 
Quel bilan tirez-vous des sept ans de pouvoir d’Alpha Condé ?
Le bilan est négatif sur tous les plans. Mais je voudrais avant tout parler de l’état de la démocratie dans notre pays. Depuis sept ans, le mandat des élus locaux a été supprimé. Monsieur Alpha Condé a catégoriquement refusé d’organiser des élections locales. Il a remplacé tous les élus par des militants zélés de son parti pour diriger les quartiers, les districts et les communes. Ceux-ci sont devenus autant d’auxiliaires précieux de sa propagande et de la fraude électorale. Nous nous sommes battus. Nous avons obtenu au cours d’un dialogue politique l’organisation des élections locales. Mais jusqu’à présent, cet engagement n’a jamais été respecté. Les élections législatives étaient quant à elles prévues pour mars 2011.
 
Là encore, il a systématiquement refusé qu’elles aient lieu. Pendant deux ans et demi, nous avons manifesté pacifiquement, et avons été réprimés dans le sang. Le bilan est très lourd : 57 jeunes manifestants ont été tués sans que jamais aucune enquête ne soit diligentée, qu’aucun procès n’ait lieu, qu’aucune sanction administrative ne soit prononcée à l’encontre des criminels. Il les a protégés et leur a garanti l’impunité. De telle sorte que nous avons assisté à des récidives. Car l’impunité encourage le crime. Et lorsqu’enfin, en 2013, les élections législatives ont eu lieu, celles-ci ont été entachées d’irrégularités et de fraudes que le pouvoir avait organisées avec la complicité de la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Voilà la situation de notre pays. La démocratie a reculé, les droits humains aussi.
 
Vous avez signé quatre accords politiques avec le gouvernement depuis 2010. Le dernier, celui du 12 octobre 2016, n’est toujours pas appliqué dans son intégralité. Certains vous qualifient de « naïf ». Quel est votre sentiment ?
Si j’ai le sentiment d’être roulé en permanence dans la farine ? (Il sourit) Oui en effet. J’ai décidé d’utiliser les moyens légaux mis à ma disposition pour protester contre le refus de Monsieur Alpha Condé d’appliquer la Constitution. C’est la Constitution qui dispose que les collectivités locales doivent être dirigées par des élus et non par des gens nommés par dérogation spéciale. Ce n’est pas légal. En plus de ça, Monsieur Alpha Condé refuse de respecter les accords politiques. Lorsqu’on organise des manifestations, il nous appelle à la table des négociations pour retrouver le calme. Nous venons de bonne foi, nous faisons des concessions. Des décisions sont prises de manière consensuelle par le gouvernement et l’opposition. Mais, au final, rien n’est appliqué. Alors à intervalle régulier, nous retournons manifester. C’est notre unique recours légal.
 
La communauté internationale ne vous apporte aucun soutien ?
Ces quatre accords sont revêtus de la signature de l’Union européenne, des États-Unis, des Nations unies et de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Ils en sont les témoins et les garants. Lorsque nous constatons un retard ou un refus d’appliquer des dispositions, nous nous tournons bien évidemment en premier vers eux. Généralement, ils nous disent « nous allons faire passer le message » et ainsi de suite. Mais il n’y a jamais aucun résultat. Nous sommes dans un cercle vicieux. C’est la nature de l’homme et de son pouvoir [il parle d’Alpha Condé]. Il n’a d’égards ni pour la Constitution ni pour la parole donnée. Face à un tel pouvoir, l’opposition est dans une situation difficile et le pays se retrouve en état de crise permanente.
 
Attendiez-vous une attitude différente de la part de la communauté internationale lors des élections de 2010 ?
Il s’est déroulé plus de quatre mois (27 juin 2010-7 novembre 2010) entre le 1er et le 2nd tour. Ce qui est contraire à la Constitution. La communauté internationale a soutenu le report du 2nd tour à plusieurs reprises. Nous voulions que la Constitution soit respectée, que l’on puisse aller au 2nd tour deux semaines après la proclamation des résultats du 1er, comme prévu. Nous n’avons pas compris et nous ne comprenons toujours pas pourquoi nous n’avons pas obtenu le respect de la Constitution.
 
Pensez-vous que, malgré la limitation constitutionnelle à deux mandats, Alpha Condé se représentera pour un 3e mandat ?
Je ne sais pas. Ce que je constate, c’est qu’aujourd’hui, ses lieutenants font naître un peu partout des comités de soutien en faveur d’un 3e mandat et des gens demandent qu’on le laisse continuer son travail. Je remarque aussi que lui-même maintient une ambiguïté à ce propos et ne répond jamais à cette question. Pourtant, la réponse est simple. Il suffit de dire, comme les présidents Issoufou au Niger ou Ouattara en Côte d’Ivoire : « Je respecterai la Constitution de mon pays. »
 
 
N’êtes-vous pas parfois fatigué de la vie d’opposant ?
Non. Je suis un homme de conviction. Je mène certes un combat pour accéder au pouvoir mais je me bats aussi pour la démocratie, le respect des droits humains, pour l’égalité des citoyens devant la loi, pour l’application de la Constitution… J’organise des manifestations. Je prends des risques. Ce combat que je mène entre deux élections, c’est pour que la Guinée ne retombe pas dans la dictature.
 
Vous aimez cette vie-là ?
(Il fait la moue) Oui. Bon, il y a les risques et les contraintes du métier… mais je l’ai choisi librement. Le combat aurait été plus fair-play si on avait en face de nous un gouvernement qui avait à coeur de respecter les lois de la République. Ce n’est pas le cas. Pour moi, il s’agit de dénoncer et combattre cette dictature qui s’instaure insidieusement dans notre pays. Et je n’ai pas de regrets par rapport à ça.
 
Comment réussissez-vous à financer ce combat, vos déplacements, vos frais courants ?
J’ai beaucoup de militants. Les adhérents du parti payent une cotisation. Je reçois aussi des aides directes de sympathisants, d’opérateurs économiques. Beaucoup de gens croient en moi. J’ai quand même fait 44 % en 2010 et il faut ajouter à cela tous les déçus et les désabusés d’Alpha Condé.
 
On a appris récemment que vous touchiez 1,25 milliard de francs guinéen (environ 117 000 euros) par trimestre de la part de l’État. Qu’en est-il exactement ?
Un statut de chef de file de l’opposition a été créé dans de nombreux pays africains. C’est un phénomène relativement nouveau. En 2014, Monsieur Alpha Condé a décidé de proposer une loi à l’Assemblée, adoptée à l’unanimité, créant un statut officiel de chef de l’opposition. Avec un budget dédié comme au Burkina Faso ou au Mali, et comme dans d’autres pays d’Afrique. Cette loi devait prendre effet en 2015, mais il n’y a eu aucun décaissement. Pareil en 2016. Pour 2017, un budget a enfin été alloué.
 
Existe-t-il un risque qu’en 2020, à nouveau, tous les autres partis s’unissent contre les Peuls ?
Ce risque est moindre aujourd’hui. Dans toutes les communautés, dans tous les partis politiques, les gens ont pris conscience que, face aux engagements non tenus, face à la pauvreté qui s’est accentuée, notre problème n’est pas ethnique mais que c’est une question de gouvernance. Les erreurs et les incohérences de la politique d’Alpha Condé ont contribué à détribaliser le débat. Les citoyens sont confrontés à des problèmes de droit, de sécurité, de bien-être ; ils sont prêts à se battre pour exiger la transparence et une meilleure gouvernance afin que leurs conditions de vie changent.
 
Vous étiez arrivé en tête au 1er tour des élections de 2010 avec presque le double des voix de votre adversaire. En 2015, vous étiez battu dès le 1er tour avec près de 20 points de moins que lui. La dynamique ne semble pas en votre faveur. 2020 ne serait-elle pas l’élection de trop ?
En 2015, il n’y a pas eu d’élection. C’était un « coup KO », annoncé et préparé un an à l’avance par Alpha Condé en trafiquant les fichiers d’électeurs avec la complicité de la CENI. D’après les chiffres officiels, 53 % de la population a voté, contre 39 % seulement en 2010. C’est le résultat d’un enrôlement massif de jeunes dès l’âge de 10 ans dans les fiefs d’Alpha Condé. Le corps électoral s’y est accru de façon démesurée. Si vous regardez les scores en Haute-Guinée, vous observez 96 % de participation, dont 95 % des suffrages pour Alpha Condé, alors que la participation est entre 50 et 60 % dans tout le reste du pays. Pour accomplir ces résultats soviétiques, nos représentants dans les bureaux de vote ont été chassés, battus, parfois même emprisonnés, et à la place, ils ont promu assesseurs des gens issus du RPG Arc-en-ciel (parti d’Alpha Condé).
 
Comment comptez-vous faire pour que ce que vous décrivez ne se reproduise pas en 2020 ?
Lors du dialogue avec le pouvoir, nous avons émis différentes revendications qui peuvent concourir à ce que les élections soient plus transparentes. Si ces réformes sont menées à bien, alors nous aurons des chances de lutter contre la fraude. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas prêts à accepter de nouveau une mascarade électorale.
 
Vous faites depuis 2014 partie de l’Internationale libérale, dont vous êtes devenu membre du bureau exécutif en mai dernier. Est-ce un choix politique ou dans l’espoir de nouer des soutiens à l’étranger ?
C’est une conviction. Je suis pour le libéralisme, contre le communisme, et même le socialisme. Je crois qu’il faut donner plus de libertés à l’homme et aux entreprises dans un cadre où les règles du jeu sont claires. L’État doit être un régulateur et laisser le secteur privé jouer son rôle.
 
Vous avez été reçu par Franck Paris, le conseiller chargé des questions africaines du président Emmanuel Macron le 9 octobre dernier. Quelle a été la teneur de vos discussions ?
La France est un partenaire important de la Guinée. Elle accompagne le pays dans son processus démocratique. Puisqu’il y a une nouvelle équipe à la tête de l’État français, il était important de prendre contact et de partager notre lecture des choses sur la situation en Guinée et dans la sous-région. Notamment concernant les menaces qui pèsent sur la paix, la stabilité et la sécurité. Nous souhaitons que la France continue de soutenir la consolidation de la démocratie et l’instauration de l’État de droit dans notre pays.
 
Jugez-vous le rôle de la France impartial dans les affaires guinéennes ?
Dans le passé, on a soupçonné une certaine solidarité entre partis frères (le RPG Arc-en-ciel d’Alpha Condé et le Parti socialiste français, NDLR). Monsieur Alpha Condé a toujours été un socialiste. Il a fait de l’agitation politique à gauche. De ce fait, il s’est fait beaucoup d’amis en France et disons que, certainement, ce réseau d’amis a cherché à le privilégier.
 
Comment expliquez-vous que plus de huit ans après les faits, ni Moussa Dadis Camara, ni Mamadouba Toto Camara, ni Abubakar Toumba Diakité n’aient encore répondu devant une cour de justice de leurs responsabilités pour le massacre du 28 septembre 2009 (157 morts et des centaines de blessés dans un stade lors d’une manifestation politique contre le pouvoir du capitaine Camara) ?
Monsieur Toumba Diakité a été extradé du Sénégal vers la Guinée en mars. Il est en train d’être interrogé sur son rôle mais je ne sais pas exactement ce qu’il en est. Je ne suis pas dans les secrets de la justice guinéenne. En revanche, je sais qu’on a empêché Monsieur Dadis Camara (qui a soutenu Cellou Dalein Diallo aux élections de 2015, NDLR) de rentrer au pays pour s’expliquer. Lui en tout cas avait exprimé le désir de rentrer pour, disait-il, « contribuer à la manifestation de la vérité ». Mais il en a été empêché.
 
Certains appellent à ce que Moussa Dadis Camara soit traduit devant la Cour pénale internationale (CPI). Reconnaissez-vous la compétence de la CPI en général et la lui reconnaissez-vous dans le cas d’espèce ?
La CPI peut être utile. Mais elle aurait aussi pu être plus objective et plus professionnelle dans les dossiers qu’elle a eu à traiter jusqu’ici. Concernant cette affaire, les trois personnes que vous avez citées sont toutes pour le moment présumées innocentes. Ce dossier est complexe. Et il est clair que si la CPI l’avait instruit, l’influence négative exercée aujourd’hui sur les juges guinéens n’aurait pas existé.
 
Vous avez vous-même été blessé lors de ces événements. Quel souvenir en gardez-vous ?
J’étais au stade comme tout le monde. Des militaires sont arrivés. Ils ont fermé les portes et ont commencé à tirer sur la foule. J’ai vu des gens tomber. Puis des militaires sont montés à notre tribune. L’un d’entre eux qui s’appelait Sankara, le propre chauffeur de Moussa Dadis Camara, a pris une arme à feu qu’il avait attachée derrière sa jambe, m’a pointé et a tiré. Mon garde du corps, Abdoulaye Sylla, s’est jeté sur moi et a reçu la balle dans l’épaule. Peu de temps après, j’ai senti un violent coup derrière la tête et j’ai perdu connaissance. J’ai été évacué en urgence par des membres de mon parti et quand je me suis réveillé, j’avais quatre côtes cassées.
 
Pensez-vous que ces militaires avaient des consignes précises pour vous tuer ?
En tout cas, on me tenait pour l’un des responsables de ce rassemblement puisque la grande majorité des gens présents appartenaient à mon parti. D’ailleurs, par la suite, ils ont refusé que je sois exfiltré pour me soigner. Il a fallu d’âpres négociations menées par le président du Sénégal Abdoulaye Wade et avec le concours du conseil interreligieux guinéen pour qu’on m’autorise à sortir du pays.
 
De nombreux témoignages affirment qu’en plus des 157 morts, plus d’une centaine de femmes ont été violées sur place. En avez-vous été le témoin ?
Oui. J’ai vu beaucoup de femmes de mon parti se faire violer. C’est la réalité. 
 
Cette journée a-t-elle changé quelque chose dans votre manière de voir les choses ?
Elle a été éprouvante pour nous tous. En plus, le même jour, des militaires sont venus piller mon domicile et ont détruit tout ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Mais cette journée ne m’a pas fait dévier de ma course si c’est ce que vous voulez dire.
 
Repensez-vous souvent à ce jour ?
Oui, bien sûr. J’ai failli perdre la vie.
 
Avez-vous eu peur ?
Non.
 
Vous n’avez pas peur de mourir ?
Bon… Je suis un croyant. Je mourrai quand Dieu le décidera.
 
Vous croyez qu’il existe quelque chose après la mort ?
(Il sourit) Oui. Il y a le paradis.
 
Et vous irez au paradis ?
Ceux qui ont été honnêtes et pieux iront au paradis.
 
Et donc vous irez au paradis ?
Je ne sais pas. Je pense que oui.
 
Comment expliquez-vous qu’un pays aussi riche que la Guinée constitue depuis si longtemps un tel scandale économique ? C’est un problème de gouvernance ? D’ethnicisme exacerbé ?
De gouvernance, de qualité des politiques publiques. Comme beaucoup d’autres pays, nous nous sommes engagés à l’indépendance dans la voie du « socialisme scientifique ». On a tout nationalisé, créé des coopératives, des entreprises d’État et supprimé le commerce privé. Le moins que l’on puisse dire est que les résultats ont été maigres. Puis Lansana Conté est arrivé en 1984. Il a libéralisé l’économie et la Guinée a connu quelques bonnes performances. Entre 1990 et 2000, la croissance était proche de 5 %. Un programme d’investissements économiques ambitieux a été engagé grâce à nos partenaires techniques et financiers internationaux. On a construit des centres de santé un peu partout et le taux d’inscription à l’école primaire a crû jusqu’à 80 % d’une classe d’âge.
 
Il y a aussi eu l’avènement de nouvelles libertés, du multipartisme, de la liberté d’expression, de la liberté d’entreprendre, l’ouverture des frontières. Cela doit être mis au crédit de Lansana Conté. Après… disons qu’il y a eu un concours de circonstances. À partir des années 2000, nous avons subi des agressions rebelles à nos frontières à partir du Liberia et de la Sierra Leone (la Guinée a accueilli des rebelles libériens durant les années 90). On est entrés dans une économie de guerre. Et en 2002, le président a commencé à être très malade. L’État s’est affaibli. Certains en ont profité. Et l’élan que nous avions observé dans les années 90 a été rompu.
 
Quel est votre diagnostic sur la situation économique actuelle ?
D’abord, il faudrait faire un bilan de la gestion par Monsieur Condé de l’exploitation des mines. Quand il est arrivé au pouvoir, il y avait beaucoup de méga-projets envisagés. Les prix étaient bons, le fer était à près de 180 dollars la tonne. Le massif de Simandou (Guinée forestière) était convoité par toutes les multinationales du secteur. Des conventions avaient été signées. Chaque partie attendait la transition pour lancer les investissements. Mais l’inexpérience et parfois l’incompétence de ce monsieur leur auront été fatales (voire encadré).
 
Y a-t-il un pays en Afrique aujourd’hui qui vous semble un bon modèle pour la Guinée ?
(Instantanément) La Côte d’Ivoire. Et pour au moins deux raisons. D’abord parce que nous avons besoin d’une croissance forte. Et avec ces 9 % de croissance, c’est clairement le pays à suivre. Ensuite, parce que comme en Côte d’Ivoire, notre pays a besoin d’une réconciliation crédible. Nous devons lire les pages sombres de notre passé pour pouvoir les tourner. Il y aura la vérité, le pardon ou non, puis la réconciliation. Nous devons mettre un terme à la violence. Il nous faut une justice forte et indépendante pour dire le droit et redonner de la confiance. Depuis trop longtemps, la confiance entre les citoyens guinéens et l’État est rompue. Il faut la restaurer
 
Croyez-vous à l’émergence d’ici 2025 ou 2030, comme beaucoup de chefs d’État l’ont promis à leur peuple ?
Oui, c’est possible. Même si la croissance a globalement ralenti ces derniers temps. Le poids d’économies comme le Nigeria ou l’Angola, qui ont fortement pâti de la chute des cours du pétrole, est très important, et a impacté la performance du continent dans son ensemble. Mais d’autres économies, de plus petites tailles, ont connu une croissance très satisfaisante. Le Sénégal est autour de 7 %, la Côte d’Ivoire est à 9. Si les politiques publiques en Afrique de l’Ouest continuent à être de plus en vertueuses, nous pouvons y arriver. D’une certaine façon, nous sommes en train de récolter les fruits des ajustements structurels des années 90. Ils ont eu leurs mauvais côtés mais la gestion macroéconomique a été vertueuse. Les déficits budgétaires comme l’inflation demeurent faibles.
 
Vous louez l’inflation faible et une politique budgétaire restrictive, est-ce à dire que vous êtes plutôt favorable au franc CFA ? Si vous étiez élu président,chercheriez-vous à intégrer cet espace monétaire ?
J’envisagerais clairement d’intégrer l’UEMOA . L’objectif de l’intégration sous-régionale est un objectif partagé. Le fait d’avoir une monnaie commune est un pas important. Avoir un droit des affaires commun, une Banque centrale commune, un contrôle de l’activité bancaire commun, une bourse régionale, ce n’est pas négligeable. D’ailleurs, la plupart des pays membres sont plus avancés que nous.
 
Le débat sur le franc CFA est pourtant de plus en plus aigu en Afrique francophone. Certains veulent le quitter, d’autres le réformer, d’autres en changer le nom…
La zone franc, c’est quoi ? Quoi qu’on en dise, c’est une monnaie africaine. Et quel que soit son nom, c’est une monnaie qui bénéficie aux pays qui l’utilisent. Les portes du CFA sont ouvertes à ceux qui veulent entrer comme à ceux qui veulent sortir. La Guinée équatoriale est entrée en 1985, la Guinée-Bissau en 1997. Ils n’étaient pas obligés de le faire. Madagascar et la Mauritanie en sont, eux, sortis (en 1973). Chacun fait son choix.
 
Après, effectivement, des réformes méritent d’être menées et des choix doivent être opérés. Par exemple, le taux de change du CFA devrait être défini par rapport à un panier de monnaies et non plus par rapport au seul euro. Avant, l’Europe, et particulièrement la France, était le principal fournisseur et le principal client de la zone. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La structure du commerce extérieur a changé. En résumé, le franc CFA ne me gêne pas en soi, mais il faut le réformer.
 
Pensez-vous sincèrement que vous serez effectivement un jour président de la République de Guinée ?
J’en suis persuadé. Avec l’aide de Dieu et la confiance des Guinéens.
 
* 18,25 % et 43,69 % selon les chiffres de la CENI.
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