avril 2017
Classement

Comment les Africains vivent leurs villes

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Pour la première fois, des chercheurs ont étudié la qualité de vie des citadins sur le continent. Il en ressort un palmarès inédit avec des résultats surprenants. Un travail réalisé par l’École polytechnique fédérale de Lausanne et publié en exclusivité par AMB.

C’est un nouveau venu parmi les multiples ranking sur les villes du continent : le classement sur la qualité de vie dans les 100 premières agglomérations africaines, édité par l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et dévoilé par Afrique Méditerranée Business (AMB). Ce palmarès EPFL-AMB est innovant. Il s’attache à évaluer les conditions de vie de l’ensemble des habitants de ces centres urbains : ceux qui vivent et font la ville, qu’ils soient issus des quartiers huppés, des banlieues, des zones les plus défavorisées. C’est Jérôme Chenal, directeur de la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire (CEAT), une unité de recherche de l’EPFL, qui a conduit ce travail, accompagné de quatre autres chercheurs, Kamil Hajji, Armel Kemajou, Marti Bosch et le docteur Dimitri Noukakis. Pour ce faire, l’équipe a collecté, pendant toute l’année 2016, un nombre très important de données, réparties en sept grandes catégories : société, habitat, développement spatial, infrastructures, environnement- écologie, gouvernance et économie. La moyenne des résultats obtenus pour les sept critères a permis d’attribuer à chaque ville une note finale sur 100. Pour chacune des sept catégories, les chercheurs ont réuni les indicateurs les plus larges possibles. L’item société, par exemple, recoupe toutes les questions d’exclusion sociale, liées à l’éducation, au taux de pauvreté, à l’insécurité. Les indicateurs retenus sont l’indice de développement humain, le coefficient de Gini, un indice composite sur l’insécurité, un autre sur l’école qui considère le taux de scolarisation par sexe en milieu urbain, le niveau de dépenses publiques dans l’éducation, la scolarisation dans le primaire, dans le secteur public et privé. On y trouve aussi le taux de mortalité, le nombre de lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants, entre autres. Bien entendu, cet exercice comporte des difficultés : la disponibilité des données, leur ancienneté et leur qualité. Ainsi, certaines ont déjà plus de dix ans quand d’autres ont été tirées d’une collecte à l’échelle nationale et non au niveau des agglomérations. Autre précision méthodologique d’importance, pour établir sa liste de 100 villes, l’équipe a sélectionné les cités les plus peuplées, en y intégrant toutes les capitales. Ce qui explique, par exemple, la présence de Port Louis (149 000 habitants) ou Praia (127 000 habitants). Par souci de clarté, nous avons décidé de publier uniquement les résultats des 60 premières villes. De façon assez classique, celles d’Afrique du Nord et du Sud arrivent en tête, ce qui correspond au poids économique des pays représentés, notamment le Maroc, l’Égypte et l’Afrique du Sud. La surprise, toutefois, vient de la performance singulière du royaume dirigé par Mohammed VI, avec quatre entrées dans le top 10. Devant Johannesburg, Marrakech occupe la première position. La Ville ocre, destination touristique réputée, n’a pas ménagé ses efforts pour confirmer son positionnement comme hôte d’événements internationaux et elle s’est refait une beauté pour accueillir, en novembre dernier, la COP 22, la conférence des Nations unies sur le climat. Depuis fin 2015, elle est dirigée par le « PJDiste » Mohamed Larbi Belcaïd, un maire ultra-conservateur qui entend s’attaquer à la corruption de l’administration locale et tente de rassurer les opérateurs du secteur hôtelier. Pour autant, la ville n’arrive en tête dans aucune des sept grandes catégories. Elle est classée en 3e position pour l’habitat et les infrastructures, 4e pour l’environnement et l’économie, 7e dans la catégorie société, 9e pour la gouvernance et 26e pour le développement spatial. C’est donc la performance globale et la cohésion de développement de cette agglomération de moins d’un million d’habitants qui expliquent sa réussite. Les autres grandes cités marocaines, Casablanca, Rabat et Fès, occupent respectivement les 5e, 8e et 10e rangs. « Elles s’en sortent très bien. Je ne pensais pas qu’elles feraient un tel tir groupé, souligne Jérôme Chenal. Il s’agit de villes qui ne sont pas gigantesques, dans lesquelles il y a un vrai travail pour améliorer les infrastructures, le cadre de vie des gens, le logement, dans un contexte politique stable. Autrement dit, tout ne s’arrête pas à chaque élection. » Et l’universitaire d’ajouter : « C’est peut-être là le grand paradoxe, la démocratisation et la décentralisation poussées ne vont pas forcément avec l’amélioration des indicateurs sociaux. » Autre enseignement surprenant, Casablanca, 5e, est mieux classée que Le Cap, à la 9e position. Toutes deux situées sur le littoral, elles présentent une population de taille comparable, entre 3,5 et 4 millions d’habitants. A priori, la cité sud-africaine, destination touristique prisée, offre un visage plus séduisant. Mais, envers du décor, elle est aussi l’une des plus dangereuses du continent. Les inégalités y sont criantes. Conséquence, pour le critère société, elle pointe à la 20e position, contre 10 de moins pour Casablanca. Cette dernière, qui a mené un vaste programme de relogement des habitants des bidonvilles, arrive en 2e place dans la catégorie habitat. Pour Le Cap, c’est la 9e. Celle-ci est, en revanche, loin devant pour les infrastructures, occupant le 9e rang, quand la Ville blanche se hisse au 19e. « Ce résultat peut étonner. Parce que l’on a tendance à voir en premier lieu la ville des élites, des plus riches, commente Jérôme Chenal. Dans ce classement, nous nous intéressons à la perception du cadre de vie par la population locale, notamment celle issue des classes populaires et de la classe moyenne. Un public sensible à l’amélioration des conditions sociales, au dynamisme économique. »

 
D’autres résultats méritent un coup de projecteur. Johannesburg, numéro 2 du classement, reste un laboratoire captivant. Dirigée jusqu’en 2016 par Mpho Parks Tau, membre de l’ANC, elle a connu des changements importants ces dernières années : la renaissance de Soweto, le développement de la Smart City de Modderfontein, l’écomobilité à Sandton, le train Gautrain qui relie Pretoria. Autant de réformes qui expliquent sa performance. Depuis août dernier, la capitale économique de l’Afrique du Sud est administrée par un nouveau maire, Herman Mashaba, élu sous les couleurs de l’Alliance démocratique. Une alternance dont il est encore difficile de mesurer les conséquences. Alexandrie, sur la troisième marche du podium, occupe les premiers rangs pour les questions environnementales et de développement spatial. De son côté, Tunis pointe en 6e position, se démarquant sur deux plans, la catégorie société, où elle arrive en tête, et celle tenant aux infrastructures (6e rang). On remarque également que l’Algérie place deux villes dans le top 20, avec Alger en 11e position et Oran à la 16e place, alors que le Gabon et sa capitale Libreville décrochent la 20e position. Pretoria, 13e, se distingue dans la catégorie économie où elle est en « pole position » Autant de points que nous détaillons dans la suite du dossier. Au-delà du top 20, des villes d’Afrique subsaharienne tirent leur épingle du jeu. Dakar, dirigée par le dynamique Khalifa Sall, est en 23e position : son meilleur score concerne la gouvernance (13e). Pour Jérôme Chenal, Douala, classée à la 26e position, mérite également que l’on s’y arrête. La capitale économique du Cameroun obtient un score très honorable sur le développement spatial et l’habitat. Surtout, elle devrait bénéficier d’importants financements dans les huit prochaines années, après la conclusion d’un troisième Contrat de désendettement-développement (C2D) avec la France. Près de 600 millions d’euros seront mobilisés pour des projets d’infrastructures, de développement urbain et social.
 
LES HABITUELLES STARS EN DIFFICULTÉ
 
Autre leçon à tirer de ce travail, les villes qui bénéficient d’une bonne image brillent, dans notre classement, par leurs résultats médiocres. Ainsi, la capitale kényane Nairobi, présentée comme la cité montante de l’est africain, ne se classe qu’en 27e position. Relativement bien située sur le plan économique (22e), elle dégringole dans les catégories société (58e), habitat (45e) et gouvernance (41e). Sa voisine éthiopienne, Addis-Abeba, occupe, elle, la 35e place. Elle enregistre ses meilleurs résultats sur les questions économiques (33e), d’environnement (28e) et de gouvernance (21e) mais perd des points dans les items habitat (au-delà de 60), infrastructures (54e) et société (52e). Lagos, la plus grande ville du Nigeria et du continent, ne pointe qu’à la 43e position. Relativement bien placée dans les catégories infrastructures (25e), économie et habitat (30e), elle recule nettement sur les questions de société (au-delà de 60), environnementales et de gouvernance (48e). Kigali, souvent citée comme l’un des « lions africains » pour son dynamisme économique, doit se contenter de la 54e place du classement général. La capitale rwandaise se distingue en économie (29e), mais obtient de piètres résultats sur les questions d’habitat (52e), d’infrastructures et de développement spatial (au-delà de 60)
 
En bas de classement, on trouve des villes en difficulté en raison de conflits, de situation politique autoritaire ou de tensions sécuritaires. Passée la 60e place, les chercheurs ont présenté les résultats par groupe de 20 pays. De la 60e à la 80e position, figurent notamment Bamako, Kinshasa, Niamey, Nouakchott, Tripoli et Maputo. Dans le peloton de fin (80-100e places), on note Pointe-Noire, N’Djaména, Bangui, Lubumbashi, Malabo et São Tomé pour l’Afrique centrale et de l’Ouest ; Asmara, Bujumbura, Mogadiscio et Victoria, la capitale des Seychelles, pour la partie orientale. « Victoria est un cas un peu limite car c’est une très petite ville, située sur une île. Il suffit que l’on y trouve un important bidonville et peu de projets pour aboutir à un mauvais classement, explique Jérôme Chenal. L’autre problème est le manque de données. »
 
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