novembre 2018

Désirs d’avenir

Par Emmanuelle Pontié
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Pour ce septième mandat, le président devra trouver les bonnes réponses aux inquiétudes de ses compatriotes, notamment pour ce qui est de la consolidation de la concorde nationale et de l’accélération de l’insertion des jeunes.
 
Enthousiaste pour certains et inquiète pour d’autres, la presse camerounaise s’est abondamment épanchée sur la victoire de Paul Biya le 7 octobre dernier à l’élection présidentielle, avec en toile de fond une question récurrente : Paul Biya va-t-il changer pour ce septième mandat ? Ce président au verbe rare sera-t-il enfin plus disert sur les grandes affaires de son pays ? Ce chef peu visible sur le terrain va-t-il renouer avec les tournées des régions comme à l’orée de son pouvoir ? Ou va-t-il cette fois organiser régulièrement des conseils des ministres comme on le voit ailleurs ? Pour Robert, haut cadre d’une entreprise publique, « il faut que le président écoute le message que ses compatriotes lui ont envoyé à l’occasion de cette présidentielle, qu’il soit attentif au mécontentement de certains. Il doit en tenir compte pour réussir ce qui n’a pas pu l’être pendant le mandat précédent ». Et Robert d’égrener de nombreux chantiers du président sur les plans économique et social, qui n’ont pas encore porté les fruits escomptés. Il faut dire que les circonstances n’ont pas particulièrement souri au président Biya lors de son mandat précédent. Son sixième septennat démarrait pourtant sous les meilleurs auspices avec des finances publiques assainies, un endettement modéré, des matières premières bien vendues à l’export, et surtout, en interne, un climat sociopolitique apaisé. Le président se faisait fort de pouvoir enfin tenir sa promesse : celle d’entrer dans l’histoire comme celui qui a apporté la démocratie et la prospérité au Cameroun. En prêtant serment le 3 novembre 2011, le président de la République, nouvellement réélu, promettait alors de transformer le Cameroun « en un chantier de l’émergence, c’est-à-dire : en un pays qui crée des richesses et les redistribue de manière équitable ; en un pays qui offre à tous des opportunités égales d’épanouissement ; en un pays à la croissance économique forte et durable ; en un pays à la sécurité alimentaire renforcée ; bref en un pays du bonheur de tous et de chacun ». Il s’engageait à matérialiser les grands projets inscrits dans le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), notamment dans les secteurs des infrastructures, de l’agropastoral, de l’énergie, de l’éducation, de la gouvernance, et du bien-être social, particulièrement des jeunes et des femmes.
C’était sans compter avec le retournement inattendu de la conjoncture économique, et même sociopolitique. D’abord la montée en puissance de la menace Boko Haram dans l’Extrême-Nord, ce qui a obligé le gouvernement à consacrer de colossales ressources à la guerre contre cette secte islamiste installée au Nigeria, mais qui menait des attaques récurrentes et ravageuses en territoire camerounais. Puis vint la crise des devises due à la chute des cours des matières premières. La zone Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) qui jouissait d’une stabilité macroéconomique enviée avec une croissance forte, une inflation faible et des réserves de change abondantes a dû faire face à un tarissement subit de ses réserves de change et un ralentissement de la croissance. Le recours au Fonds monétaire international (FMI) s’est donc avéré inévitable. Là encore, le répit fut de courte durée, car dès la fin 2016, la crise anglophone surgit à son tour, et depuis, le pays est confronté à une situation particulièrement tendue dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
À la différence de la guerre de l’Extrême- Nord, qui opposait les forces camerounaises à des hordes de terroristes étrangers, dans le cas de la crise anglophone, il s’agira pour Paul Biya de ramener à la raison des compatriotes qui ont pris les armes, certes à tort, contre leur propre pays, sous prétexte d’exprimer un mécontentement. Dans les débats politiques comme dans la presse, la résolution de la crise en cours dans ces deux régions est considérée comme la priorité essentielle de ce début de septennat. Même les chancelleries occidentales qui ont félicité Paul Biya pour sa réélection ne manquent pas de l’encourager à poursuivre le dialogue, à l’instar de l’Union européenne, préoccupée par la situation qui prévaut dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. « Il demeure important que les autorités soient à l’écoute des propositions de la société civile et des autorités religieuses pour une résolution pacifique et durable de la crise, et qu’un processus de dialogue soit lancé au plus tôt avec tous les acteurs en faveur de la paix. » Un dialogue également recommandé par les acteurs camerounais de la société civile, et qui a commencé par les missions de bons offices diligentées dans ces deux régions, conduites tant par le Premier ministre Philémon Yang et d’autres élites de ces régions que par Peter Mafany Musonge dans le cadre de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme, dont il est le président. « La paix est le premier terme de la devise de notre pays. C’est aussi l’un de nos principaux défis. Face aux menaces récurrentes qui pèsent sur la paix, nous devons tout faire pour la préserver », indiquait d’ailleurs le président lors de sa campagne électorale, s’engageant par ailleurs à « consolider la paix dans les coeurs et dans les esprits en créant les conditions de développement de la culture de la paix à l’école et dans les familles », puis à « continuer à garantir la diversité culturelle, ethnique, linguistique et confessionnelle, dans le respect de l’unité nationale ». Mais surtout, pour réussir, le chef de l’État devra remettre son administration en ordre de bataille, concentrée sur ses objectifs prioritaires et non plus dans l’affairisme et « la course effrénée à l’enrichissement » maintes fois dénoncée par Paul Biya lui-même. « Notre administration reste perméable à l’intérêt particulier. Ce dernier est le plus souvent incompatible avec l’intérêt de la communauté nationale. Dans un État moderne, cette dérive ne doit pas être tolérée », disait-il avant d’ajouter qu’il faut « moderniser notre fonction publique et la rendre plus efficace. La fonction publique doit être au service du public. Elle doit tourner le dos à l’attentisme, à l’inertie, à l’immobilisme, et à l’affairisme, pour devenir plus efficace, se redonner une éthique, hisser ses performances à la hauteur des enjeux, et se tourner résolument vers la satisfaction de l’intérêt général ». Un saut qualitatif qui sera indispensable pour relever le défi du développement, aussi bien dans la mise en oeuvre des infrastructures que dans l’exécution des réformes nécessaires à une meilleure compétitivité de l’économie.
 
Pour les générations futures
Il restera alors à convaincre la jeunesse. Impatiente à raison, elle représente la moitié de la population et se trouve confrontée au chômage. Elle a parfois l’impression d’être laissée pour compte. Pourtant, d’année en année, à l’exemple du Plan triennal spécial jeunes doté de 102 milliards de francs CFA, des programmes spécifiques sont mis en place pour faciliter leur insertion socio-économique, en les formant et en finançant leurs activités. Mais Paul Biya est d’avis qu’il faut en faire davantage : « Mieux que par le passé, nous devons accorder aux femmes et aux jeunes une juste place dans la société, non seulement au regard de leur poids démographique, mais aussi en considération de l’énergie dont ils sont porteurs. » Raison pour laquelle il a annoncé une meilleure planification de l’éducation et de l’apprentissage, compte tenu des nécessités du monde en mutation et des « besoins des générations futures » dans l’élaboration des politiques publiques.
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