octobre 2016

Demain sera plus drone

Par Cédric GOUVERNEUR
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Délivrer des colis, surveiller les parcs nationaux, mesurer l’érosion des côtes… Les États et entreprises parient sur ces petits aéronefs pour pallier les problèmes d’infrastructures du continent.

Dans les années 2000, le téléphone mobile avait conquis l’Afrique, se substituant au réseau inachevé de téléphonie fixe. Un phénomène similaire est en passe de se produire avec les drones, bouillonnant marché qui pourrait atteindre, selon le très sérieux cabinet d’audit et de conseil PwC, pas moins de 127 milliards de dollars à travers le globe en 2020* ! Ces petits aéronefs suppléeront au manque d’infrastructures routières et, sur les terrains les plus accidentés, remplaceront autant que possible l’hélicoptère, très onéreux.

Partout sur le continent, les initiatives se multiplient. En République démocratique du Congo, dans la région sensible de Goma, les Nations unies utilisent, depuis 2013, des drones pour surveiller le comportement des groupes armés : les caméras thermiques pouvant repérer les hommes, leurs armes, et même le point d’origine d’un tir de mortier… Au Rwanda, les médicaments et les produits sanguins sont délivrés par drones aux dispensaires ruraux. Les autorités du bien nommé « pays des mille collines » parient sur le drone pour remédier aux problèmes de transports : le premier « droneport » du globe est en construction sur la rive rwandaise du lac Kivu, et devrait voir le jour en 2018. Au Malawi, les nouveau-nés se voient désormais livrer par drone des tests HIV : la prise d’antirétroviraux peu après la naissance peut sauver des milliers de vies. En Afrique du Sud et au Malawi, des drones surveillent les parcs nationaux contre le braconnage. Au Sénégal, en mars dernier, des images recueillies par un drone ont permis de démontrer l’ampleur du trafic de vène – un bois précieux – entre la Casamance et la Gambie, au profit de trafiquants chinois.

Beaucoup de projets sont liés à la lutte contre le réchauffement climatique et ses effets : au Ghana, des drones sont utilisés afin de mesurer au plus près l’érosion des côtes. L’Institut international pour la gestion de l’eau (IWMI) veut équiper des drones de caméras infrarouges afin de repérer le « stress » des plantes (manque d’eau, parasites…) bien avant que ces anomalies ne soient visibles à l’oeil nu, et qu’il ne soit trop tard : on pourrait ainsi mieux prévenir les mauvaises récoltes. L’International Potato Center (CIP, centre de recherches agronomiques basé au Pérou) se sert de drones pour évaluer les parcelles agricoles. Selon la Banque mondiale (2015), recueillir des données précises est crucial afin d’élaborer des politiques agricoles efficaces, notamment en Afrique subsaharienne. Le CIP a ainsi constaté, grâce au drone, que l’Ouganda sous-estimait de moitié la superficie de ses cultures de pommes de terre et de patates douces ! Au Sénégal, les drones pourraient aider l’agropastoralisme en répertoriant les pâturages, les points d’eau saisonniers et la densité de la végétation. Les éleveurs pourraient même recevoir des notifications par SMS. En Afrique du Sud, une start-up britannique, BioCarbon Engineering, rêve même d’une « reforestation à l’échelle industrielle », à grand renfort de flottes de drones…

La profusion des projets – plus ou moins aboutis –, l’engouement du public et des investisseurs envers les drones et les taux de croissance astronomique promis par les analystes incitent cependant à la prudence : comme chaque innovation technologique majeure, les drones suscitent de fortes attentes. Le marché reste pour l’instant embryonnaire, et ses acteurs ont encore tout à prouver.

Christian Viguié
PDG DE DELTA DRONE
« Ce n’est que le début... »

CRÉÉ À GRENOBLE EN 2011, Delta Drone vient d’ouvrir une filiale en Afrique du Sud. Agriculture, mines, forêts, panneaux solaires : son PDG Christian Viguié nous parle de ses projets, et des interrogations des États face à ces intrigants aéronefs, dans un contexte géopolitique tendu. Mais il invite aussi à relativiser : limités en autonomie comme en charge, les drones ne pourront pas totalement se substituer aux autres véhicules ou aux satellites.

AM : Parlez-nous de vos projets.
Christian Viguié : On s’efforce de se concentrer sur des secteurs d’activité relativement restreints, pour ne pas s’éparpiller. En France, nous travaillons avec Airbus sur le développement de l’agriculture raisonnée, moins gourmande en engrais et pesticides. On travaille aussi, en Savoie, sur le patrimoine forestier, avec un algorithme qui permet de géolocaliser chaque arbre, de connaître sa hauteur, son diamètre, et ainsi de mesurer le cubage de la forêt ! C’est assez bluffant. RocketMine est spécialiste de la cartographie minière. Aussi, un drone couplé à une caméra thermique peut permettre de surveiller un parc de panneaux solaires. La miniaturisation de certains scanners, pour l’instant utilisables seulement avec des hélicoptères, ouvrira encore de nouvelles perspectives.

Est-ce le « couteau suisse » du futur ?
Le drone est un outil extrêmement intéressant pour travailler à basse altitude, sur une surface restreinte – quelques centaines d’hectares – et transporter un poids maximum de quelques centaines de grammes. Ce n’est donc pas toujours l’outil le plus pertinent : il intervient en complémentarité avec d’autres moyens – satellite, hélicoptère –, et là, l’effet combinatoire est formidable.

Il suscite aussi de nombreuses craintes…
Risque terroriste, espionnage… Le sujet est anxiogène. Dans certains pays du continent, la simple évocation du mot « drone » fait froncer les sourcils. Nous sommes encore au balbutiement de cette technologie, et il est compréhensible qu’elle puisse être perçue comme perturbante et dérangeante. Mais beaucoup de gens confondent tout, les petits drones de loisir chinois qui ont inondé le marché, les drones professionnels comme les nôtres, où le pilote doit se trouver physiquement présent lors du vol, et les drones militaires qui sont, eux, pilotés à des milliers de kilomètres de distance ! Nous entretenons des liens extrêmement réguliers avec les autorités locales. Au Maroc, où le survol de drone est pourtant interdit par la réglementation, les autorités nous font confiance, et elles nous accordent les dérogations nécessaires.

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