janvier 2018
ELLES ET EUX

DJ ARAFAT : « JE SUIS IVOIRIEN ET JE MOURRAI IVOIRIEN »

Par DOUNIA BEN MOHAMED
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À bientôt 32 ans, l’enfant terrible de Yopougon et ultrapopulaire roi du coupé-décalé n’a pas dit son dernier mot : l’artiste ivoirien, qui vient d’être primé*, revient avec un nouvel album très attendu. Entretien sans langue de bois avec un entertainer aussi adulé que décrié. 
* Awards du coupé-décalé et Prix RFI Coup de coeur des auditeurs.
 
On l’aurait imaginé chichement installé dans les quartiers huppés de la ville, mais c’est à Angré, au nord-est d’Abidjan, que nous retrouvons l’icône locale. Après avoir tourné, pris une impasse, puis une autre, il faut demander aux habitants pour trouver sa maison. En dehors de deux voitures garées, un coupé sport et un 4x4, rien de « bling-bling ». Des mamas pilent dans la cour d’entrée. Dans le salon, habillé de rouge et de noir, son ami Marco accueille les visiteurs. DJ Arafat arrive dix minutes plus tard. « Désolé, il est au téléphone avec le ministre. » Le ministre ? Sans doute Hamed Bakayoko, celui de la Défense, qu’il appelle « papa ». La star arrive en toute simplicité. L’entretien commence par la traditionnelle prise de photos. L’homme se prête au jeu avec grande aise. « J’aurais dû être acteur », plaisante-t-il. Il enfile casquette et lunettes et entre dans son personnage. L’interview commence. « On peut filmer ? » demande son staff. Sa web TV affiche deux millions de vues. En cinq minutes, la vidéo enregistre 2 000 vues. Et, dans la soirée, plus de 70 000. Star aussi adulée qu’honnie, DJ Arafat inspire et agace à la fois. Présentant son nouvel album et son nouveau son, le « trap décalé », il nous parle de sa musique, Dieu, la paternité, l’Afrique… À sa façon. Décalée.
 
AM : Vous venez de recevoir le prix du « meilleur artiste de coupé-décalé ». Après plus de dix ans de carrière, comment réussissez-vous à rester « le meilleur » ?
DJ Arafat : On réussit à s’imposer grâce à Dieu. Depuis tant d’années, nous sommes là et ça ne bouge pas… Même si mon public a évolué. Ce sont des jeunes, des vieux, des tontons, des tatas issus de toutes les communautés. Pas seulement en Côte d’Ivoire. Sincèrement, je suis heureux, content que ma musique plaise.
 
Faut-il s’adapter aux nouvelles tendances pour durer ?
Oui, c’est justement parce qu’on s’adapte, on suit les rythmes de la musique, les tendances, que nous sommes toujours les meilleurs. Aujourd’hui, des styles nouveaux émergent chaque jour. Le coupé-décalé a évolué. L’afro trap fait sa place. Il faut savoir intégrer ces nouveaux genres musicaux. Ce que beaucoup d’artistes n’arrivent pas à faire… Moi, à la base, je sais tout faire.
 
Vous représentez la Côte d’Ivoire en Afrique, en Europe… Vous en êtes fier ?
J’en suis très fier ! Je suis Ivoirien et je mourrai Ivoirien. C’est un drapeau que je porte avec fierté et que je vais emmener haut et loin.
 
Vous parliez de l’afro trap, un genre qui vient d’Afrique. Le continent s’exporte et innove même dans la musique…
Oui, et c’est à encourager. Je félicite MHD qui a fait la promo de ce courant qui mêle de l’électronique avec des sonorités africaines, du hip-hop et c’est bon. Mais moi j’aime aller au-delà de mes limites. Et j’ai créé un nouveau son, le trap décalé. Et ça va cartonner !
 
Vous êtes donc également dans l’innovation, comme l’Afrique qui est en pleine ébullition. Quel rôle doivent jouer les artistes dans l’émergence du continent ?
Je vais parler de moi. À part mon art, je ne sais rien faire d’autre. Je suis tout le temps chez moi. Je travaille sur ma musique. Et c’est à travers mon art que je m’exprime et que je représente l’Afrique. Les jeunes changent la société ivoirienne de l’intérieur, ils prennent le pouvoir, sur les réseaux sociaux, comme vous. Vous êtes ultra-connecté… J’ai deux millions d’abonnés sur ma chaîne. Aujourd’hui, les réseaux sociaux font beaucoup et les illettrés s’adaptent. C’est ingénieux. Ça révolutionne nos sociétés, nos habitudes. Il faut s’adapter.
 
Profitez-vous des réseaux sociaux pour faire passer des messages ? Même si souvent les artistes rap disent qu’ils ne veulent pas jouer les prophètes. Et vous, Arafat ? Quand on choisit ce nom, c’est une forme d’engagement… 
J’ai choisi mon pseudo en hommage à Yasser Arafat et je l’assume. C’était un combattant. Comme moi. En ce qui concerne ma musique, j’ai des morceaux qui font danser et d’autres, comme vous dites, où je fais passer des messages. Je véhicule des discours comme éviter de tomber dans un cercle vicieux où tu vas voler et finir par te faire braquer. Je me base sur ma propre vie, celle d’un enfant qui n’avait rien, qui a souffert et qui s’est battu pour s’en sortir. Si j’ai un message à passer à travers ma musique, c’est celui-là. C’est pour cela que je chante beaucoup plus en français, pour toucher un public plus large. Là, je prépare un album de fou, le public va se demander ce que j’ai mangé.
 
Quelle sera la couleur de cet album ?
J’y ai mis toutes mes influences musicales, du coupédécalé forcément, de l’afro trap, du hip-hop, du trap décalé, du reggae et un morceau de zouk que je vais faire avec Danny. Nous cherchons encore une voix féminine pour accompagner ce titre. Un premier single vient de sortir : « Un enfant béni ». Il a fait un million de vues en deux semaines. C’est encourageant. Nous allons lancer le deuxième sigle, « Hommage à Jonathan », un duo avec Maître Gims (producteur d’Arafat). Et inch’Allah en décembre, l’album sera prêt. (Il fixe la caméra) La destruction est en marche, ralliez-vous !
 
« Ralliez-vous », cela signifie « suivez mon chemin ». Comment encouragez-vous les jeunes dans ce sens ?
Je les encourage en les mettant face à ma réussite. En leur montrant mes biens, mon argent, mes voitures. En leur foutant la pression. Je les encourage à suivre mon chemin et à se battre. Se dépasser, comme Arafat. Je ne me suis jamais dit, quand j’ai commencé, que des médias internationaux, comme le vôtre, s’intéresseraient à moi. Mais j’ai travaillé dur pour cela. Et je veux que les jeunes qui me suivent se battent comme moi. J’ai souffert, vous savez. Je n’oublie pas d’où je viens. Certains artistes, quand ils deviennent très populaires, pensent qu’ils ne marchent plus sur cette Terre. Parce qu’ils gagnent trop d’argent. C’est ce qu’il ne faut pas faire. Moi, je reste naturel. Je m’assois là, à manger mon aloko. Je sors en tongs dans le quartier. Je me montre tel que je suis, au naturel. C’est ça qui est important : le respect et l’humilité. Ne pas jouer la star. Ce n’est pas le comportement que je montre à mes fans. Et mes fans, ce sont des gens bien éduqués. Ils savent ce qu’ils veulent. (Regardant la caméra) « On vous salue, hé ! La gouadaou vous salue. » La gouadaou, c’est la Blanche.
 
C’est important ça ? Le fait qu’une journaliste blanche vienne vous interviewer. On doit se définir par sa couleur ?
Ce n’est pas un problème, je suis noir. C’est le meilleur accouplement. Tout le monde veut vos cheveux. Nos filles se font des tissages pour vous ressembler.
 
Que dites-vous aux filles, à vos fans, qui se blanchissent la peau et se lissent les cheveux ?
Personnellement, je préfère l’original. J’aime Dieu et Dieu t’a fait tel donc tu dois rester naturel. Tout mec veut sa métisse. Moi, perso, je suis «tout chargeur». Mais j’ai ma femme, je suis tranquille.
 
Vous êtes marié donc et papa ?
Je préfère taire ma vie privée mais je suis père de trois enfants que j’adore. Lachoina, Ezekiel, Maël. Et je serai bientôt père à nouveau. Mais je n’en dirai pas plus. Je préfère rester discret sur ma compagne pour la préserver.
 
Deux de vos enfants portent des prénoms bibliques, vous parlez beaucoup de Dieu, êtes-vous croyant ?
Je suis croyant même si je ne vais pas trop à l’église. J’ai mes raisons. Mes frères, ne vous fâchez pas. Mais je crois en Dieu parce qu’il a toujours été présent dans ma vie. Je me suis retrouvé parfois dans de très sales situations, et je m’en suis sorti, grâce à lui. Même quand c’est dur, quand je ressens trop la question, il est là. Et c’est à lui que je me confie. Mais il y a une vague, là, qui ne me plaît pas trop. Une fois, j’ai essayé d’aller à l’église, le pasteur faisait un show ! La star, ce n’est pas lui. On est là pour Dieu.
 
La Côte d’Ivoire attire le monde entier aujourd’hui…
C’est normal. Ce pays a des sommités avec lesquelles on ne plaisante pas, telles que Drogba. Qui ne connaît pas Didier Drogba ? Aujourd’hui, vous avez DJ Arafat qui s’appelle Didier. (Il s’adresse à nouveau à la caméra et à son public) « Hé, mes fans, si vous avez des enfants appelez-les Didier, je vous dis, Didier Drogba est parti de rien, il est multimilliardaire aujourd’hui. Moi aussi, j’ai souffert et aujourd’hui je suis Arafat. »
 
Elle va bien la Côte d’Ivoire aujourd’hui. Elle va mieux ?
Je n’entre pas dans certains détails. Ce que je constate : dehors, c’est chaud, mais le pays travaille. Ceux qui doivent s’occuper de ce qu’ils savent faire, le font. Des petits bobos existent encore mais on se soigne. Moi je ne suis pas politicien. Je n’ai aucun parti, aucun soutien, mais mon papa, je l’ai déjà dit et je le répète, c’est Hamed Bakayoko. C’est quelqu’un qui me soutient. Qui m’encourage. Et me gronde quand je fais des choses qui ne lui plaisent pas. Tout ce que je peux dire, c’est qu’on doit rester forts. Unis et ensemble, on deviendra plus forts. C’est le message que j’adresse à tous les Ivoiriens, à tous les Africains.
 
* L’album Ave César (Universal Music) sera disponible en décembre.
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