avril 2018

Donald et « Emmanouuuel »

Par Zyad Limam
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Retour aux États-Unis, après quelques années d’abstinence. J’y ai fait une partie de mes études, il y a déjà un moment, à Georgetown University, Washington D.C. Et chaque voyage me donne cette sensation particulière d’être un peu de retour chez moi, vers mes ambitions et mes rêves de jeunesse. Et à chaque fois aussi d’une expédition en terre étrangère. Plus encore depuis que l’Amérique se ferme au monde, repliée sur ses certitudes, sa sensation de toute-puissance, ses craintes et ses angoisses. Je traverse l’Atlantique avec le président Macron (pas dans le même avion évidemment…) qui se rend chez Donald Trump pour la première visite d’État que le fantasque locataire (pas pour longtemps on l’espère…) de la Maison Blanche accorde à un dirigeant étranger.
Atterrissage à Washington, cette capitale presque modeste de la superpuissance américaine. Avec très vite cette image toujours stupéfiante, mais pas nouvelle, des cohortes de sans-abri et de demi-fous qui quémandent et qui errent à quelques blocs de la Maison Blanche. 
L’Amérique m’apparaît, convulsive, divisée, aux prises avec une formidable guerre civile intérieure, une bataille qui vient déjà de loin, stérile mais ardente pour l’âme de la nation. Libéraux, démocrates, conservateurs, républicains se déchirent sur tous les aspects de la vie publique, sociale, politique. Télévisions, radios, sont l’écho quotidien, permanent, de ce débat infernal. On n’échange pas ou peu. On tente de couvrir la voix, le son de l’autre. Sans parler de la guérilla généralisée sur les réseaux sociaux. Les ultra-réacs, les extrêmes droites, les « Tea Party » et leurs successeurs multiples ont le vent en poupe. Le « suprématisme blanc » n’est plus tabou. La question identitaire, comme ailleurs, est obsessionnelle. Musulmans, immigrés, migrants sont les victimes des murs et des « ban », les interdictions. Les tueries de masse dans les écoles (ou ailleurs) ne provoquent que de fortes émotions passagères sans véritable refonte de la législation sur les armes. Les grandes villes, côtières, cosmopolites, relativement ouvertes, sont à des années-lumière de la périphérie middle class fragilisée et d’une ruralité repliée sur ellemême. Dieu est de retour, l’évangélisme gagne chaque jour du terrain, l’ordre moral cherche à imposer sa loi contre les élites « mondialisées », alors même que le pays est secoué par la violence masculine soulignée par le mouvement « me too ». Et le retour de la violence raciale, quotidienne, celle qui frappe les minorités, et la plus importante en particulier, celle des Afro-Américains, cible trop fréquente d’une police rarement condamnée pour ses excès tragiques. Après deux mandats de Barack Obama, la race fait un retour explosif au cœur du débat américain.  Quelque chose ne tourne pas rond dans la démocratie du pays le plus puissant du monde. Quelque chose ne tourne pas rond au point que cette démocratie a élu à sa tête un personnage comme Donald Trump. 
Conférence de presse à la Maison Blanche avec Emmanuel Macron justement. L’ambiance n’a pas l’air très sereine dans ces vénérables murs. Un technicien télé américain m’interpelle : « it is as crazy inside as it looks outside » : « c’est aussi dingue à l’intérieur que cela paraît à l’extérieur ». Direction l’apparat de la East room pour la conférence proprement dite. Je vois le président Trump pour la première fois, en réalité, de près. Il est costaud, physiquement lourd. On dirait balèze en français. Il a ce geste typique quand il parle, la main en l’air, avec l’index replié sur le pouce. Son regard est constamment en mouvement, à gauche, à droite. Il scanne. Il n’a pas l’air très sérieux, et pourtant étrangement, il en impose. Il interpelle, il provoque, il menace, cette fois-ci de détruire l’Iran, si jamais il venait à l’idée au régime de Téhéran de reprendre les processus d’enrichissement de l’uranium. Le président français a l’air nettement plus construit, plus smart, intelligent, réfléchi. « Emmanouuuel », comme l’appelle Trump, fait face, tente la séduction, résiste aux éclats populistes. Pourtant la sensation est là, désagréable, dérangeante, que la force est du côté d’un président américain sans limites, sans inhibitions ni de langage ni de pensée et qui se comporte quasiment comme un véritable parrain.
Encerclé par les enquêtes de justice, dont celle du procureur spécial Robert Mueller sur les liens de sa campagne avec la Russie, Trump se défend, donne des coups, tweete ses colères et ses frustrations. Il aime la bagarre. Il vit avec depuis si longtemps. C’est sa nature. Il a l’habitude des procès, il en a connu tellement. Pourtant, il ne faudrait pas le sous-estimer. Son bureau ovale est vide de dossiers, il ne lit pas beaucoup, passe des heures devant la télé, change de ministres et de conseillers sur des coups de tête (« you are fired »), s’entoure de gens assez peu recommandables ou carrément non qualifiés, il est essentiellement préoccupé par son image, l’argent et les rapports de force. Mais le président fait bouger les lignes. Il communique avec sa base, en faisant exploser tous les codes de bonne conduite à l’ancienne. Il bouscule l’establishment médiatique, avec la théorie des fake news et des élites contre le peuple. Il a capturé le cœur du parti républicain en marginalisant l’establishment traditionnel du GOP (Grand Old Party). Il a imposé en partie son « muslim ban » et ses politiques anti-immigration. Il croit à son mur et il en parle chaque semaine ou presque. Il a fait voter une réforme fiscale majeure, véritable don du ciel pour l’Amérique fortunée. Son administration déréglemente à vitesse grand V l’État, en particulier sur les questions d’environnement, de protection sociale. Il a ouvert la grande bataille commerciale avec la Chine. Il avance sur la protection des purs intérêts américains en menaçant d’imposer des sanctions ici et là. Il est sorti de l’accord de Paris sur le climat. Il s’est aligné massivement sur les positions israéliennes, a annoncé le transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. Il est contre la normalisation avec l’Iran (héritage insupportable des années Obama…) et entend bien mener une politique dure, radicale, vis-à-vis de Téhéran. Un conflit majeur au Moyen-Orient n’est pas exclu, mais cela ne le préoccupe pas. Il vend des armes à tour de bras aux alliés, et entend désengager la puissance américaine des fronts où elle est présente, OTAN inclus, à moins qu’on ne paye rubis sur l’ongle. Bref, il déconstruit, les yeux fermés, comme un éléphant massif dans un magasin de porcelaine,  l’ordre patiemment mis en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’où l’intérêt de la visite d’Emmanuel Macron à Washington. Devant le congrès des États-Unis, le président français a proposé de bâtir « un nouvel ordre mondial pour le XXIe siècle ». Une proposition qui apparaît comme l’antithèse du « America first ». Multilatéralisme rénové, commerce, climat, Iran…, ce fut un (long) discours de démantèlement du trumpisme, du populisme, le tout adouci par une belle déclaration d’amour à l’Amérique. Pour les libéraux américains, les anti-Trump, les démocrates d’ici et d’ailleurs, le phénomène Macron interpelle. Voilà peut-être « la solution
politique » face à la montée des populismes identitaires, des « démocraties illibérales », voire d’un nouveau fascisme plus ou moins soft. L’antithèse possible de Trump, d’Erdogan, de Poutine, de Xi, d’Orban et d’autres… Un homme jeune qui a rompu avec l’ancien monde, s’est affranchi des vieux clivages, pour mieux protéger la démocratie libérale.Qui a réussi à contenir les extrêmes, les discours populistes.Qui a réussi à se faire élire. Une version modernisée,plus efficace que le « centrisme obamanesque »ou la social-démocratie épuisée.
En reprenant l’avion de retour vers Paris, on se ditque la mission paraît tout de même bien périlleuse pourun président français audacieux mais isolé, y compris dansune Europe en perte de repères et d’ambition. Et on se ditque pour sauver le système, il faudrait d’autres Macroncertainement, et surtout, que le cœur du systèmese sauve lui-même. Que l’Amérique retrouve une partde sens et d’équilibre. Les élections de mi-mandat sontdans quelques mois, en novembre 2018. La prochaine présidentielle américaine en novembre 2020.La bataille est déjà en cours… 
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