juin 2018

Doraleh : Le retour de la souveraineté

Par Cherif Ouazani
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Pendant près de dix-huit ans, l’État djiboutien a confié la gestion de son port de commerce, poumon économique du pays, au groupe émirati DP World. Une bien mauvaise affaire. Depuis la résiliation du contrat au mois de février dernier, l’activité du port à containers a déjà été multipliée par cinq.
 
Le 22 février 2018, les autorités de Djibouti ont procédé à la résiliation du contrat de concession attribué au Doraleh Container Port (DCT) géré par la multinationale DP World, mettant fin à un partenariat entamé en 2000, quand la gestion du port de Djibouti, poumon économique du pays, est confiée au groupe émirati. D’autres opérateurs portuaires avaient manifesté leur intérêt, mais le choix du président Ismaïl Omar Guelleh (IOG) s’est porté sur un « partenaire fiable » et disponible. Une structure alors relativement modeste, en pleine ascension, originaire d’un pays ami.
Pour comprendre l’ampleur de cette affaire, il faut évidemment mesurer l’importance du port dans la vie de Djibouti. Un pays pratiquement né avec cette première l’infrastructure construite entre 1897 et 1917 par la France coloniale, doublée par la réalisation d’une voie de chemin de fer desservant Addis-Abeba, capitale du Négus. Les populations qui nomadisaient dans le désert se sont sédentarisées autour de la nouvelle enceinte portuaire et les pasteurs sont devenus dockers ! Dénuée de toute ressource, avec un climat semi-désertique, Djibouti a pour seule richesse son positionnement stratégique, sur une ligne droite entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Et sa situation de porte d’entrée vers l’Éthiopie, marché émergent de 100 millions de consommateurs, et vers l’Afrique de l’Est et ses 250 millions d’habitants. Un contexte qui a favorisé la mise en place progressive d’une plateforme logistique et commerciale majeure. Et pourtant, le choix de DP World a constitué une erreur. Pourquoi ce partenariat stratégique s’est avéré être une si mauvaise affaire ?
Abdillahi Adaweh Sigad est le nouveau directeur général de la Société de gestion du terminal à conteneurs de Doraleh (SGTD) qui a succédé à DCT. Il explique la supercherie. « Le deal avec DP World consistait à partager les bénéfices engendrés par le marché éthiopien contre une augmentation du commerce international et du marché de transbordement.
 
En 2004, nous traitions annuellement 200 000 tonnes pour l’Éthiopie et autant pour l’international. Dix ans plus tard, le marché éthiopien est passé à 700 000 tonnes, alors que le marché international est resté à 200 000 tonnes. Au même moment, Jebel Ali [le grand port d’attache de DP World à Dubaï, NDLR] a décuplé sa production, passant de 200 000 à près de 2 millions de tonnes. » En clair, la politique de DP World aura donc consisté à s’implanter à Djibouti et dans toute la zone afin de favoriser les activités d’importexport directes et surtout de protéger l’activité stratégique de transbordement de Jebel Ali sur laquelle Djibouti est pourtant géographiquement mieux placée. Le contrat de concession comprenait par ailleurs une clause d’exclusivité sur toute l’activité portuaire de Djibouti et rendait quasiment impossible la création de nouvelles unités. Les demandes et les tentatives du gouvernement de Djibouti de renégocier les termes du contrat de concession ont toutes été rejetées par les Émiratis. En novembre 2017, le parlement de Djibouti a adopté une loi relative aux contrats d’infrastructures stratégiques, autorisant le gouvernement à réviser toutes opérations portant atteinte à la souveraineté nationale. Trois mois plus tard, un décret présidentiel mettait fin à la concession et à l’existence juridique de DCT.
Depuis, DP World menace de représailles juridiques les entreprises qui signeraient un contrat avec l’État djiboutien impliquant le terminal de Doraleh. « La concession a été résiliée au terme d’un processus juridique transparent, relève Hassan Issa Sultan, inspecteur général de l’État. DCT n’a plus de droit sur le Port de Doraleh, puisque la concession n’existe plus. Les parties seront indemnisées conformément à la loi, et nous ne sommes pas impressionnés par les menaces et le tapage médiatique. » Abdillahi Adaweh Sigad insiste de son côté : « L’exécution de ce contrat était contraire aux intérêts supérieurs de la nation et portait préjudice aux impératifs de développement du pays. » La page de DP World sera définitivement tournée quand l’indemnisation sera effective. Qui en bénéficiera ? Les deux actionnaires de DCT : le Port de Djibouti SA (PDSA, actionnaire majoritaire à hauteur de 66,6 % du capital) et DP World, partenaire minoritaire. En attendant, Doraleh reprend des couleurs. En janvier 2018, avant la résiliation du contrat, DCT tournait au rythme de 23 conteneurs traités par heure. Après le départ des Émiratis, ce chiffre est passé à 40 unités par heure. Résultat : la production est passée de 4 800 conteneurs en janvier à plus de 24 000 en avril. En mars dernier l’armateur singapourien PIL a signé un accord pour accroître la capacité de transit du port de plus d’un tiers. Et d’autres discussions sont en cours.
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