août 2018

Femi Kuti « Je veux vivre ma vie ! »

Par Astrid Krivian
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Le saxophoniste et chanteur nigérian, fi ls de FELA KUTI, revient aux affaires avec One People One World, un 10e album qui perpétue la tradition de l’afrobeat, dans une veine militante et porteuse d’espoir. Tout en ayant digéré ses infl uences, notamment un héritage familial parfois pesant…
 
Le prince nigérian de l’afrobeat a plus de 40 ans de carrière, mais chaque nouvel album demeure pour lui un défi de se mesurer aux « forces supérieures » qui le poussent à créer, à cette haute exigence qu’il a envers la musique, à cette nécessité vitale de renouveler son art. Ce saxophoniste et chanteur (mais aussi pianiste, trompettiste), qui n’écoute plus de musique depuis 2000 pour se préserver des influences, est le digne héritier de son père Fela Anikulapo Kuti : créateur de l’afrobeat, mélange de musique traditionnelle yoruba, de high-life ghanéen, de funk et de jazz, qui dénonçait les abus de pouvoir, l’oligarchie, les injustices au Nigeria. Accompagné de son groupe The Positive Force, le fils aîné du Black President perpétue depuis ses débuts cette veine militante. Sa musique dansante et jubilatoire est une arme de résistance pour se soulever contre les profondes inégalités sociales de son pays. Dans son 10e album One People One World, il se révolte contre la corruption des gouvernants, leur égoïsme et leur indifférence à l’égard de la souffrance du peuple et du sous-développement, les militaires au pouvoir soutenus par l’Occident (comme il le chantait sur sa chanson Demo Crazy en 2008), le pillage des richesses par les dirigeants et les multinationales… Malgré tous ces fléaux, ce père de neuf enfants se doit d’être optimiste et prône un message d’espoir envers la jeunesse, dès la chanson d’ouverture Africa will be great again, ainsi qu’un appel à la paix et à l’unité, comme en témoigne le titre du disque
 
AM : One People One World est votre dixième album. Comment faites-vous évoluer votre musique ? Abordez-vous chaque nouveau disque comme un défi ?
Femi Kuti : Bien sûr, c’est un challenge constant, et il le faut ! Ce serait très mauvais et décevant de stagner, d’être monotone, de se répéter. Je suis constamment en recherche de nouveauté, de quelque chose qui me donne la motivation pour l’interpréter en live ensuite. Mes créations doivent toujours acquérir plus de profondeur, de sens, sinon ça m’ennuie et me fatigue très vite. Je travaille beaucoup pour devenir meilleur, mais ce n’est jamais suffisant ! Je suis en quête de perfection, que l’on n’atteint jamais mais qui doit rester un but. Le moment où tu te dis que tu y es, que tout est accompli, c’est probablement la fin, le temps de la retraite… Je joue de la musique au minimum six heures chaque jour. Et les jours où je ne peux pas pratiquer, ouh !… Que c’est triste, ça m’inspire la mort.
 
Comment définiriez-vous votre musique, enracinée dans l’afrobeat mais nourrie de nombreuses influences ?
Je dirais que c’est de l’afrobeat à ma façon. Bien sûr, en tant que fils de Fela, j’ai beaucoup appris auprès de lui. Le jazz m’a énormément influencé aussi. Et j’aime le funk… Mais, depuis maintenant 18 ans, je n’écoute plus de musique. Parce que je ne veux plus être influencé. Je veux trouver la musique en moi. J’ai suffisamment de connaissances. Quand j’écoute mon album, je ne veux pas constater, comme je le faisais avant, « ça me vient de mon père, ça de Miles Davis… ». Je cherche quelque chose de plus précieux à mes yeux, je me concentre pour trouver de nouvelles idées, des formes inédites, en quête de moi-même finalement. À chaque album, je m’éloigne un peu plus de mes débuts et je construis mon espace, mon propre langage dans ce chaos. Je ne veux pas imiter mon père, ce serait trop facile. Je connais l’histoire derrière chacun de ses albums, je me souviens de tout, alors pourquoi devrais-je faire comme lui ? ! Je veux vivre ma vie, avec mon propre dessein. Quand j’ai commencé ma carrière, je me suis dit : je ne peux pas être Charlie Parker ni Fela Kuti, mais je peux être Femi Kuti. Ça m’a donné le courage de continuer, et je me suis trouvé. Écouter du jazz m’a apporté les réponses à toutes ces questions existentielles, identitaires, compliquées. Si Made, mon fils aîné, qui est aussi musicien, me copiait, je lui demanderais : « Hé ! C’est quoi ton problème ? » Mes enfants doivent exister par et pour eux-mêmes, ils ont leur personnalité, leur singularité, et ne doivent pas rester dans l’ombre de Femi Kuti ou Fela Kuti. Ils ont déjà assez hérité de mon caractère comme ça !
 
L’afrobeat peut-il exister sans un message politique et social contestataire, auquel il est associé dès sa création par votre père Fela Kuti ?
Je le pense. Mon célèbre hit Beng Beng Beng n’était pas politique, Best to live on the good side, sur mon nouvel album, non plus, mais il y a une conscience sociale. Disons que sur un morceau c’est possible, mais il serait difficile de ne pas avoir une conscience politique et sociale sur tout un album. Toutefois, parler de politique devient de plus en plus ennuyant pour moi. Je serai toujours très conscient et engagé, et ça peut passer par le social, l’amour qui sait, sans forcément le politique. En grandissant, mes enfants bouleversent ma perception des choses, sur de nombreux sujets. Lentement mais sûrement, ils influencent beaucoup ma créativité, ma musique, mon mode de vie, de manière positive. Quand ils me disent « Papa je t’aime », ils me tuent ! Quand ils me serrent dans leurs bras, je pleure. C’est un sentiment très spécial, inexplicable. Leur tendresse calme mes frustrations, mes colères, ils sentent quand je ne suis pas heureux et me réconfortent. La réalité d’être père est vraiment différente de l’idée que l’on s’en fait. Et quand tu le deviens, tu n’es jamais prêt, car tes enfants sont toujours imprévisibles.
Dans la chanson Africa will be great again, où vous dites que l’inflation et l’austérité servent à dissimuler la corruption des politiques au Nigeria, vous cultivez néanmoins l’espoir…
Si mes enfants me demandent : « Y a-t-il de l’espoir pour l’Afrique ? », en tant que père, je ne peux pas leur dire non. Et nous avons tous le devoir d’améliorer les choses, du mieux que l’on peut. Il faut toujours qu’il y ait de l’espoir ! On se lève chaque matin pour se battre pour un jour meilleur, pas pour perdre la foi. Donc oui, l’Afrique sera de nouveau grande un jour. Quand ? Probablement pas de mon vivant. Mais si je ne donne pas d’espoir à la jeunesse, on n’a plus qu’à se suicider ! Aussi je m’adresse à eux en leur chantant : Don’t be tired, be inspired.
 
La chanson Dem don come again est-elle inspirée par le terrorisme actuel ?
Oui. De ces gens qui se servent de la religion pour créer des conflits. Dans l’histoire, c’est ce que l’Europe a fait, quand le christianisme était le prétexte pour le pouvoir royal de faire ce qu’il voulait, au nom de Jésus, en brandissant la croix. Et ils causaient des guerres partout, en Europe, en Afrique… Que ce soit l’islam, le christianisme… la religion est toujours une excuse pour exploiter l’esprit des gens. De faire des massacres au nom de Dieu. Mais si Dieu est amour, pourquoi tout ce sang ?
 
Comment expliquez-vous l’existence de la secte terroriste Boko Haram au Nigeria ? Beaucoup d’informations nous parviennent à ce sujet, mais où se situe la vérité ?
Je ne le sais pas. Déjà, cet État de Borno où s’est formé Boko Haram, au nord-est du Nigeria, possède de nombreuses ressources minières. Les pouvoirs financiers utilisent Boko Haram comme excuse pour voler ces richesses (« exploiter » est un mot poli, « voler » est le mot juste). Et puis, si le gouvernement du Nigeria voulait vraiment régler ce problème, ce ne serait pas difficile ! Les Nigérians sont plus de 190 millions. Ils ne peuvent pas affronter quelques milliers de terroristes ? Que fait l’armée nigériane ? Et où ces terroristes se procurent-ils les armes ? Nous en sommes là, de nouveau : beaucoup de nos hommes politiques sont impliqués, responsables. Et regardons l’histoire. Le nord du Nigeria a toujours été une zone très pauvre. Ça relève du sens commun pour un gouvernement d’y construire des infrastructures, comme des hôpitaux de qualité, des écoles qui dispensent une éducation, afin que les habitants puissent bénéficier des richesses de leur région, et ne soient pas tentés de rejoindre Boko Haram… Sinon, les problèmes ne feront qu’empirer, à l’infini. À deux reprises, je suis allé à Maiduguri, la capitale de l’État de Borno, les gens y meurent de faim. Des femmes souffrant de malnutrition allaitent des bébés malnutris… Aujourd’hui, le Nigeria a tant de millionnaires dans son gouvernement, on va me dire qu’ils ne peuvent pas nourrir ces gens mourants ? Donc c’est évident, l’existence de Boko Haram en arrange certains. Ce sont des questions que l’on peut légitimement se poser, et auxquelles je ne trouve pas de réponses. S’ils voulaient vraiment résoudre le problème, fournir des conditions de vie acceptables pour ses habitants, ce serait facile, le Nigeria a tellement d’argent et de ressources ! Mais tant de Nigérians ont depuis des décennies volé le peuple. Il y a du pétrole, que font-ils avec ? Ils s’enrichissent, et oppriment leur propre peuple avec. Mais ce pétrole appartient à tous, et il devrait permettre de construire de bonnes écoles, des hôpitaux, fournir de l’électricité… Et tout le monde aurait les moyens de vivre décemment. Mais tout ce qu’ils savent faire et veulent faire, c’est la corruption, l’égoïsme, et toutes ces choses négatives. Voilà pourquoi on en est là aujourd’hui.
 
Qu’espérez-vous apporter aux gens à travers votre musique ?
Je souhaiterais qu’elle les rende heureux, les inspire au changement, et les aide à voir au-delà du matériel, du capitalisme. J’espère aussi que l’on dépasse le racisme, et que l’on soit, comme dit le titre de l’album, One People One World. Sur scène, je représente l’Afrique, car j’y vis, je parle de sa douleur. Mais j’évoque la douleur globale. Regardez Haïti. Aujourd’hui, personne n’en parle plus, mais les gens souffrent, ils n’ont pas de ressources minières, il n’y a pas d’économie, donc ils sont oubliés. Ça ne coûterait rien à ces soi-disant puissances mondiales, ces « super nations », aux banques, et à l’ONU de mobiliser des moyens pour reconstruire Haïti ! L’ONU est un système qui ne fonctionne pas, car il est supposé être l’exemple à suivre pour les pays. Pourquoi le monde ne va-t-il pas dans cette direction ? Parce que certains veulent juste monopoliser le pouvoir, les richesses, et opprimer les autres afin d’être sûrs qu’ils resteront toujours les rois et les reines du monde. Donc on est toujours des esclaves. Ils sont arrogants, se croient supérieurs aux autres. Ils savent très bien comment duper, tromper les gens. Ils savent aussi très bien ce qu’ils devraient faire pour rendre leur peuple heureux, qu’il n’y ait plus d’injustices, de pauvreté. Alors pourquoi ne le font-ils pas ? !
 
Pourquoi selon vous y a-t-il cette crise migratoire en Europe actuellement ?
Ce sont encore des mensonges que l’on diffuse au sujet de cette crise des migrants. Mais qui l’a provoquée ? Pourquoi ne se disent-ils pas la vérité à eux-mêmes ? Qui a commencé la guerre en Irak, en Afghanistan ? Ont-ils oublié l’histoire ? Pourquoi avoir bombardé Saddam Hussein ? À l’époque, tout le monde avait prévenu George W. Bush et Tony Blair qu’il n’y avait pas d’arme nucléaire en Irak. Mais ils y sont allés quand même. Et personne n’a pu les arrêter, parce que ce sont des nations dominatrices, qui peuvent faire tout ce qu’elles veulent. Si un pays africain avait agi ainsi, il aurait été arrêté, traîné en justice et mis en prison. Alors pourquoi avoir envahi l’Irak ? Qu’en est-il de tous ces enfants tués ? Et aujourd’hui, l’Europe et les États-Unis se donnent toutes les excuses, et estiment que la crise des migrants n’est pas leur problème ! Pourtant, c’est bien le leur ! Tous ces gens qui marchent de si longues distances depuis la Syrie, l’Afghanistan, ça montre bien leur niveau de désespoir, leur besoin d’aide… Et qu’en est-il des atrocités que ces États ont causé dans le monde entier ? De ce que les États-Unis font en Afrique et dans le monde, à interférer et manipuler tous les gouvernements ? Tout ça pour leur propre profit, pour la bonne santé de leur pays, ils créent du désastre dans un autre, ils le pillent… Est-ce juste ? Et ce sont eux qui brandissent la justice, et nous parlent de démocratie !
 
Comment vous situez-vous par rapport à l’héritage de votre père ? Est-ce parfois pesant ?
Non, ce n’est pas un poids. On dirait que les gens veulent me compliquer la vie, que je sois embarrassé de ça. Ils continuent à me comparer… J’aime mon père, je le respecte, et j’ai eu aussi une mère adorable, que personne ne connaît et dont personne ne parle. Il n’y a pas que mon père ! Ma mère m’a toujours appris à aimer mon père, à ne pas avoir d’amertume vis-à-vis de lui, peu importe ce qu’il faisait. J’ai donc grandi en le respectant. Quand il était jeune, il a étudié à la meilleure école de musique de l’époque, en Angleterre, son père lui a donné toutes les chances pour qu’il reçoive la meilleure éducation. Ce que mon père a refusé de me donner. Je ne sais pas lire ni écrire la musique, donc je dois travailler dix fois plus que les autres musiciens pour composer, et maintenir ma dextérité de jeu avec mes instruments. Je me suis assuré que mon fils aîné ait le meilleur enseignement [il étudie au Trinity College en Angleterre, la même école que Fela, NDLR]. Quand il joue, c’est tellement beau ! Alors quelle excuse mon père pouvait-il me donner, quand je lui demandais de m’apprendre ? ! Les gens disaient que j’avais tort de lui demander, que je ne me comportais pas comme un enfant devrait… Mais savent-ils ce que c’est d’être le fils de Fela ? C’est là encore la bêtise humaine. Question simple, que personne ni même mon père ne m’a jamais posée : comment ai-je obtenu du succès ? C’est grâce à toute la somme de travail, de douleur, de supplice de mon esprit pour créer de la musique, pour devenir ce que je suis. Ça ne mérite pas de l’estime ? Avec Yeni, ma soeur aînée, j’ai rouvert le Shrine en son honneur [club de musique créé dans la banlieue de Lagos par son père en 1970, et qui fut brûlé, NDLR], c’est un don pour lui. Je lui rends grâce dans tout ce que je fais. Alors je ne comprends pas quand on me parle d’héritage, parce que les gens ne savent rien. Personne ne se soucie de mes blessures. Après ma mort, ils causeront sûrement des problèmes à mes enfants, à les comparer, les stresser… Vous comprenez, il ne me viendrait pas à l’idée de vous poser la même question, même si votre père était le président de la France. Car on ne sait jamais comment une personne vit intimement sa relation à ses parents.
 
Vous jouez de la trompette, du saxophone, du piano… Votre approche de la musique diffère-t-elle selon les instruments ?
Oui. Chaque instrument a un usage bien précis. Dès l’enfance, avec la vie que mon père menait, et toute cette tristesse, cette solitude que nous traversions, la peur que nous ressentions en étant sa famille, nous étions obligés de trouver des réponses aux choses. Quand nous sommes partis vivre avec ma mère, nous ressentions sa douleur… Tout ça m’a façonné, dans ma vie, dans ma manière de prendre des décisions, de créer de la musique. Alors, je suis toujours en quête de solutions. Quand je joue de la trompette, c’est pour une raison, même si je ne sais pas pourquoi, je joue, et je cherche la réponse. Je me suis emparé de cet instrument parce que j’étais très en colère. Et je pensais que le seul moyen d’être heureux, c’était d’être encore plus en colère ! C’était une époque où je perdais de l’argent, en Europe et au Nigeria. J’avais rouvert Le Shrine pour faire le bonheur des gens, et la presse racontait que je devenais fou. J’étais entouré de toute cette négativité. Puis ma mère est décédée, et ma femme m’a quitté… Qu’allait-il m’arriver de plus encore ? ! Alors j’ai abordé la trompette comme une arme. Mais, à ma grande surprise, elle m’a apaisé. Elle m’a rendu meilleur. Grâce à elle, j’ai trouvé la félicité. Quant au saxophone, c’est un instrument très romantique pour moi. Le piano, l’orgue, je les vois comme un courant sous-jacent. Car la musique vient si soudainement à toi, j’avais besoin d’un élément qui amène les gens à la ressentir dans son essence, sa profondeur.
 
Vous dites que ce sont des forces supérieures qui vous poussent à créer. La musique est-elle une forme de spiritualité pour vous ?
Bien sûr. J’ai tout le temps de la musique dans ma tête. D’où vient-elle ? Je ne sais pas. Et parfois je suis stupéfait : comment ai-je fait ça ? Je me dis toujours : c’est moi mais ce n’est pas moi. J’aime cette force supérieure et je me mets à sa disposition. Même si c’est chaotique, souvent tourmenté, d’assembler tous ces éléments disparates, et que ça me met dans un état de tristesse tant mentale que physique, le résultat final est si beau que l’on veut recommencer. Parfois ça m’effraie d’avoir à traverser de nouveau ce chemin, le processus de création peut être très angoissant, ton esprit est malheureux d’une certaine façon. Alors quand c’est trop intense, je fais une pause, je joue au jeu vidéo FIFA avec mes enfants. Et quand je sens que cette force m’appelle de nouveau, je lui demande « S’il te plaît, pas maintenant, je ne suis pas prêt à y retourner ! » (Rires).
 
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