juin 2017
Tunisie

Femmes... La lutte continue !

Par Frida DAHMANI
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A la chute du régime de Ben Ali. Lors de la Marche pour les libertés en 2011. Au sit-in du Bardo en 2013… À tous les moments clés depuis la Révolution, les Tunisiennes sont descendues dans la rue pour imposer leurs idées, défendre la démocratie et réclamer les égalités.

Lors des élections législatives en 2014, leur vote a été crucial : elles étaient plus d’un million sur les 3 381 000 suffrages exprimés à choisir le camp moderniste et à exprimer leur rejet de l’idéologie religieuse dans les affaires du pays. Si les héritières de Bourguiba et du mouvement féministe tunisien peuvent parfois se montrer conformistes, voire conservatrices, pour préserver leur authenticité, elles peuvent également s’ériger en gardiennes du temple républicain, et largement démontrer qu’elles comptent, démontrant au passage leur importance, ne serait-ce que parce qu’elles représentent la moitié de la population.

Depuis la promulgation du Code du statut personnel (CSP) en 1956, qui leur confère de larges droits, les Tunisiennes ont été des pionnières dont la situation est enviée dans le monde arabe. Une nouvelle Constitution scellant l’égalité entre citoyens et citoyennes et l’adhésion sans réserve du gouvernement tunisien à la CEDAW (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes), en 2014, laissaient présager des avancées nouvelles et rapides. Dans les faits, bien peu a été accompli, si bien que les craintes d’un statu quo ou pire, d’un recul, persistent.

« Nos femmes sont le sel et l’âme de ce pays », déclare Kamel Zribi, agriculteur et moderniste. Il n’empêche que, de manière récurrente, les élus islamistes d’Ennahdha tentent de rogner sur les droits des femmes : après avoir ainsi voulu qu’elles soient considérées comme « complémentaires de l’homme » dans la loi fondamentale, ils ont proposé en février 2014 d’annuler la ratification de la CEDAW. Les députés ont chaque fois été déboutés ; mais jusqu’à quand ? Les Tunisiennes, mais également de nombreux Tunisiens, ont compris que le destin des femmes, leurs droits et libertés ne doivent pas être confiés uniquement au seul soin du législateur. Le débat est désormais sur la place publique et pris en charge par la société civile, mais l’émergence d’un conservatisme religieux, la persistance d’une mentalité machiste archaïque et l’absence d’une réelle volonté politique freinent les dynamiques porteuses d’avancées – notamment en matière d’adoption de lois et de révision du CSP, qui désigne toujours le mari comme « chef de famille ».

« Il reste beaucoup à faire en termes d’égalité et en termes d’application des textes », affirmait lors de son investiture -Youssef Chahed, le chef du gouvernement. Le seul constat ne suffit pas : encore faut-il pouvoir et vouloir élargir les marges de manœuvre de celles qui s’inscrivent comme forces vives du pays sans lesquelles le changement ne pourra aboutir. Mais les batailles à mener sont encore nombreuses pour que les mentalités et lois changent. Et que leur application fasse évoluer la société.

 

8 batailles à remporter

Cette année, le pays commémore le 60e anniversaire du Code du statut personnel. Des avancées et acquis, souvent inédits dans le monde arabe, qu’il faudrait renforcer…

1. Mieux être protégées contre les violences

47,6 % des Tunisiennes, âgées de 18 à 64 ans, ont été victimes de violences physiques au moins une fois dans leur vie. Parmi elles, 28,9 % ont subi un harcèlement moral, 7,1 % des agressions économiques (vol, racket, y compris au sein même des familles, etc.). Ce sont les chiffres effarants d’un rapport qui a accompagné le projet de loi contre les violences faites aux femmes, objet de débats à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Il révèle également que 15,7 % des femmes ont été agressées sexuellement et qu’une sur deux est victime de violences dans l’espace public.

Ces indicateurs justifient, s’il était nécessaire, l’adoption d’une loi contre les violences faites aux femmes. Si tous les partis s’accordent sur la prévention et la levée de l’impunité touchant à cette forme de violence, ils butent sur la définition du genre qui fait polémique. Selon certains, la large approche du concept de famille entraîne un flou qui pourrait intégrer les homosexuels. Selon l’universitaire et vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme Hafidha Chekir, « le projet de loi est un acquis dans la mesure où il repose sur une approche basée sur les droits de l’homme », mais elle regrette l’absence d’une stratégie visant à diffuser la culture de l’égalité hommes-femmes et celle de la mention de la CEDAW en tant que référence dans ce projet.

 

2. Hériter et léguer à parts égales

Si la Constitution de 2014 dispose que « citoyens et citoyennes sont égaux en droits et devoirs », ce n’est pas tout à fait le cas en matière d’héritage, seul point que Bourguiba n’avait osé aborder par crainte de soulever une polémique d’ordre religieux, le legs étant défini dans le Coran. Mehdi Ben -Gharbia, actuel ministre des relations avec la société civile et le Parlement, a soumis à l’ARP un projet pour l’égalité dans l’héritage ; une formule à la carte qui laisse aux héritiers le choix de définir l’ordre de succession et d’établir le partage des biens.

En matière d'héritages et de transferts de proprieté, les hommes sont encore favorisés au sein des familles modestes. Mais la loi pourrait changer. MADS NISSEIN/PANOS-REA

Faute d’accord entre héritiers, l’État interviendrait pour imposer l’égalité. Une manière de donner un cadre juridique à des pratiques adoptées par les familles qui contournent la question de la succession par des legs du vivant et des transferts de propriété. Ce projet a aussi le mérite de protéger les femmes des milieux modestes qui, dans les faits, subissent les inégalités en étant encore sous tutelle de l’homme. Mais des élus d’Ennahda comme Yamina Zoghlami, du Front populaire et d’Al-Horra, estiment que « le pays est trop fragile et que le moment n’est pas propice à ce débat ». Pourtant, à l’avenir, il leur faudra tenir compte du fait que 47 % des Tunisiens sont favorables à la réforme de la loi et que 58 % considèrent cette inégalité comme une injustice à l’encontre des femmes.

 

3. Épouser un étranger sans hypocrisie

Si un Tunisien peut épouser une non-musulmane sans condition préalable, en revanche, le mariage d’une Tunisienne avec un étranger est plus problématique. Pour qu’il soit reconnu et validé devant l’état civil, celui-ci doit être musulman et présenter un certificat de conversion. Cette condition, imposée par une circulaire de 1973, va à l’encontre de la Constitution qui garantit la liberté de conscience et l’égalité entre les citoyens. Des femmes se mobilisent donc actuellement pour que celle-ci soit retirée.

« Il est aujourd’hui inadmissible qu’une simple circulaire, de valeur juridique quasiment nulle, commande la vie de milliers de Tunisiennes », assène Sana Ben Achour, juriste et présidente de Beity, qui appelle à son retrait, comme plus de 60 autres organismes. Wahid Ferchichi, de l’Association tunisienne de défense des libertés individuelles (Adli), souligne une situation absurde car la circulaire identifie de facto les Tunisiennes comme musulmanes alors qu’« aucun document ne prouve la religion » en Tunisie.

Mais rien n’est gagné. L’Office de l’Ifta, qui veille à la conformité des lois et des coutumes avec les textes religieux, se base sur un verset qui énonce : « Elles ne sont pas licites [en tant qu’épouses] pour eux, et eux non plus ne sont pas licites [en tant qu’époux] pour elles » (Sourate de l’éprouvée (Al-Mumtahana), Coran 60-10), et précise qu’ «il n’a pas connaissance de l’existence d’une loi qui permettrait aux femmes tunisiennes d’épouser un non-musulman ».

4. Aller vers la parité en politique

La moitié des Tunisiens sont des Tunisiennes, mais elles ne participent pas à la vie politique à hauteur de ce pourcentage. Elles ont certes intégré des partis, mais, à de rares exceptions, ne figurent pas parmi les dirigeants clés et préfèrent s’impliquer dans la société civile, où elles sont très actives. La règle de parité adoptée sur les listes électorales est un acquis mais aussi un faux-semblant ; les femmes y figurent le plus souvent en seconde position avec peu de chances de siéger à l’Assemblée. Aux législatives de 2014, seules 10,9 % des listes étaient conduites par des candidates. Dans l’hémicycle du Bardo, elles sont 67 femmes sur un total de 217 députés, soit 31,3 %, le pourcentage d’élues le plus élevé dans le monde arabe mais aussi en Afrique.

Malgré leur potentiel de compétence, les femmes sont faiblement représentées dans le pouvoir exécutif. Elles sont seulement 6 ministres et 2 secrétaires d’État sur un total de 40 portefeuilles. En revanche, la centrale syndicale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a ouvert sa direction aux femmes lors de son congrès de janvier 2017 ; elle ne pouvait faire moins puisqu’elles représentent 50 % de ses adhérents. Naïma Hammami, qui a intégré le bureau exécutif de l’UGTT, assure que « la femme a évolué au sein de la centrale», faisant état d’un accord pour un quota féminin dans les instances de l’organisation syndicale.

5. Réorienter l’éducation et les filières de formation

Plus brillantes au collège que leurs homologues masculins, elles sont aussi les premières à être touchées par l’abandon scolaire qui survient à 41,9 % au niveau du lycée, bien que l’accès à l’éducation soit un droit garanti par la loi et une obligation légale passible de poursuites judiciaires pour les contrevenants. Mais quand les filles franchissent ce cap, elles constituent 67 % des diplômés de l’enseignement supérieur dont 57 % des diplômés en sciences, ingénierie, fabrication et construction. Tout en étant très critiques à l’égard d’un système éducatif insatisfaisant auquel elles reprochent son manque d’adaptation aux besoins du marché de l’emploi, un contenu pédagogique non adéquat et des enseignants incompétents. « Leurs exigences sont à l’aune de leur motivation. Elles s’investissent, misent sur le futur et tentent un retour qu’elles savent aléatoire », précise l’universitaire Fakher Berraïs. Paradoxalement, le taux d’analphabétisme est de 25 % chez les femmes de plus de 55 ans contre 12,4 % pour les hommes.

6. La bataille pour l’égalité de l’emploi et des salaires

Malgré leurs diplômes, elles peinent à trouver un emploi en raison de leur condition de femmes. En 2015, elles représentaient 50,2 % de la population en âge d’activité, mais seulement 28,2 % de la population active, et gagnent en moyenne 25,4 % de moins que leurs homologues masculins. Elles sont également plus impactées par le chômage, qui les touche à 22,5 %, contre 12,4 % pour les hommes, avec une discrimination pour les diplômées du supérieur dont 41,1 % sont en quête d’emploi. La situation est telle que 41 % d’entre elles songent à émigrer pour des raisons économiques. Elles réussissent dans la fonction publique, où leurs compétences sont reconnues mais leur représentativité dans les postes de responsabilité reste en-deçà de leur nombre.

Pourtant, tous reconnaissent que l’éducation et l’accès des femmes au travail sont l’un des meilleurs moyens de briser le piège de la pauvreté. Les Tunisiennes l’ont bien compris ; motivées à 97 % par des considérations économiques et à 78 % par leur indépendance financière et en dépit des problèmes de garde et de suivi scolaire de leurs enfants, elles se lancent dans l’entreprenariat et des petits projets « en étant plus crédibles, plus méticuleuses que les hommes en tant que gestionnaires », selon Asma Ben Hamida, directrice générale de l’organisme de microcrédit Enda Tunisie.

7. Elles et la santé

Droit à l’avortement et accès au contrôle des naissances sont des mesures révolutionnaires prises par Bourguiba en faveur des femmes qui ont permis une maîtrise de la natalité pendant plus de cinquante ans. Dans les faits, elles sont toujours valables, mais le conservatisme rampant recentré sur la famille ainsi que le regard de la société laissent moins de liberté aux Tunisiennes de disposer d’elles-mêmes. Elles sont également touchées par 44,8 % de taux de mortalité maternelle dans certaines régions et par les disparités entre populations à faible revenu et à revenu élevé, et entre populations urbaines et rurales.

« L’émancipation des femmes n’est pas seulement un droit humain, mais un enjeu crucial de santé des femmes. Les inégalités sociales de santé sont essentiellement le résultat, le produit final des autres inégalités sociales structurelles qui caractérisent un pays à un moment donné de son histoire et de son développement économique », souligne le docteur Rim Ben Aissa.

8. De vraies championnes !

L’athlète Habiba Ghribi, l’escrimeuse Inès Boubakri et tant d’autres accumulent les performances à un niveau international. Lors des JO de Rio 2016, les femmes ont ramené deux des trois médailles olympiques de la Tunisie et 13 paralympiques sur 19. Mais le sport reste encore une affaire d’hommes. La présence des femmes dans les circuits sportifs tunisiens est insuffisante et leur représentativité dans les bureaux fédéraux est formelle. L’encadrement technique des Tunisiennes qui peuvent prétendre à de hauts niveaux reste insuffisant, d’autant que dans certaines disciplines, un seul staff s’occupe des équipes féminines et masculines.

Un travail irrégulier, un manque de soutien moral et financier ainsi que peu de propositions de stages ou de participations à des tournois internationaux font que les meilleures d’entre elles cherchent l’émulation ailleurs et partent s’entraîner à l’étranger. « Contrairement à son importance au sein de la société tunisienne, la femme est quasi absente dans le domaine sportif à cause de la domination masculine dans les bureaux fédéraux aussi bien au niveau des postes que des voix », précise Leila Zarraa, candidate au bureau du comité national olympique tunisien et ancienne membre de la Fédération tunisienne de handball. 

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