octobre 2017
Maroc

Femmes, le grand malaise

Par Fouzia MAROUF
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Cet été, une vague d’agressions a provoqué colère et émotion. Et la liberté officielle se heurte à la pression permanente d’une société conservatrice. De Marrakech à Tanger, en passant par Casablanca, AM est allé à la rencontre de celles qui vivent cette schizophrénie au quotidien.

« J’ai l’impression de vivre dans deux Maroc, de passer dans la même journée d’Ibiza à Kaboul ! » Imen, 20 ans, a le sens de la formule. En cette fin d’après-midi à Marrakech, la terrasse du Grand Café de la poste, situé à proximité du quartier Guéliz, est prise d’assaut. Locaux, résidents français et touristes sirotent leurs apéritifs. La réaction d’Imen résume lapidairement une réalité complexe, celle de la femme marocaine en 2017 qui évolue dans un pays qui, à la fois, est ouvert sur le monde, mais où le conservatisme religieux fait encore autorité. La saison estivale a ainsi été marquée par plusieurs faits divers à connotation sexuelle, dont deux, sordides, ont suscité l’indignation générale.
 
À Tanger d’abord, où, le 11 août, une jeune femme a été suivie et prise à partie par une meute d’hommes au prétexte que sa tenue – un jean moulant – était indécente. À Casablanca ensuite, une semaine plus tard, où, dans un bus, Zineb, une jeune fille handicapée, était livrée aux attouchements de gamins hystériques qui lui arrachaient ses vêtements. Dans les deux cas, les agresseurs ont filmé la scène à l’aide de leurs téléphones portables.  Pour l’heure, rien ne semble troubler le calme marrakchi. Imen, bien dans ses Stan Smith et son jean slim, est née et a grandi dans la Cité ocre. Pourtant, elle se sent tiraillée au quotidien et compose avec les paradoxes.
 
« Hier soir, je me suis rendue à un concert électro en taxi, le chauffeur m’a sermonnée parce que je portais un short. Il a alors poussé à fond le volume de l’autoradio qui diffusait le Coran et m’a recommandé d’être prudente. C’était… bienveillant, mais franchement, entre son taxi et le concert, j’ai été catapultée dans deux mondes totalement opposés », précise-t-elle en touillant nerveusement la paille de son verre de soda. Elle questionne du regard Rita, sa tante, attablée à ses côtés.
 
« C’est surtout l’ambiance actuelle qui n’est pas rassurante, souligne cette dernière, cadre supérieure. Même si nous vivons comme d’habitude, il y a forcément dans la journée un regard déplacé ou une réflexion sexiste qui va nous rappeler le risque des dernières agressions. » Rita revient sur les faits divers et dit son émotion face aux nombreux commentaires qui ont parsemé le web, et qui minimisaient les faits, voire accablaient les victimes. Cette jeune quadragénaire est d’autant plus heurtée qu’elle a de qui tenir. Sa mère, l’une des premières femmes médecins au Maroc, a été de tous les combats féministes dans les années 70. « Ce sont des valeurs de respect que j’ai eues et qui ont naturellement été transmises à Imen. Elle est armée pour vivre sa vie de femme n’importe où dans le monde », assène- telle fermement. Elle-même travaille pour un prestigieux établissement de luxe.
 
« Je n’ai pas eu de mal à obtenir mon poste, mais je me suis battue pour me faire ma place. J’avais 25 ans, et mes collègues hommes me considéraient comme une pistonnée, une gamine inexpérimentée. Ils ne m’ont jamais dit de façon explicite qu’ils ne me faisaient pas confiance car j’étais une femme. Pour eux, je ne devais pas gravir les échelons car chacun pensait “c’est à moi que revient cette place”. » À ses débuts, elle venait de revenir au Maroc, après une prépa HEC Paris, une école de commerce et des premières expériences au sein de grands groupes français. Pour l’heure, elle encourag vivement Imen à réussir ses études supérieures car « la plus grande liberté d’une femme, ce sont ses diplômes », conclut-elle. Lendemain matin.
 
Dans la casbah, les éclats de voix de jeunes enfants jouant dans la rue retentissent. La porte d’entrée de l’espace exigu où vit Batoul reste ouverte. Cette femme corpulente qui affiche la cinquantaine dispose de peu de temps. Entre la préparation du biberon de son petit-fils et celle du thé qu’elle s’applique à nous préparer, elle essuie d’un geste rapide les gouttes de sueur qui perlent sur son visage, cerclé d’un foulard rose pâle assorti à sa djellaba du même ton. Mariée à 14 ans, aînée d’une fratrie de neuf enfants, elle se confie de sa voix posée. « J’ai compris très tôt qu’une femme accède à un statut uniquement quand elle se marie. Ensuite, c’est la maternité qui complète son épanouissement. » Issue d’un milieu très populaire, Batoul sait de quoi elle parle. Un an après son mariage, elle ne parvient pas à tomber enceinte. Soumis à la pression familiale, elle et son mari décident d’adopter un enfant, une fille, à Taroudant, ville du Sud marocain.
 
« L’honneur sauf, le secret gardé », elle aura ensuite trois enfants. Veuve depuis dix ans, elle a caché la mort de son mari à son voisinage durant longtemps, craignant « d’être considérée comme une proie par les hommes aux intentions malveillantes de son quartier ». Batoul travaille comme femme de ménage quatre fois par semaine au sein d’un complexe touristique excentré de la médina. Elle s’y rend en mobylette, regrette de ne pas savoir lire ni écrire… « Parfois, je pleure, je me sens très seule », avoue-t-elle, le regard triste, souligné de khôl. Elle fait part pourtant d’une curiosité inassouvie, une soif de s’ouvrir à d’autres horizons. Pour elle, la société en demande trop aux femmes car « ce sont elles qui subissent et souffrent en silence ».
 
PSEUDO-PRÉDICATEURS À LA TV
 
Deux jours plus tard, arrivée à Casablanca. Le quartier du Twin Center est comme à son habitude : piétons pressés et concert de klaxons dus aux embouteillages. Maria Chraïbi, rédactrice en chef adjointe du mensuel Grazia Maroc, la quarantaine, met les pieds dans le plat. « Je ne reconnais plus ce pays. J’ai grandi entre un père marocain et une mère française qui partageaient des valeurs communes, des idéaux. La génération de mes grands-parents considérait comme une richesse le fait de parler français et comme une fierté d’aller étudier à l’étranger. Aujourd’hui, tout ce qui est francophone est en train de disparaître au profit de je ne sais quelle bigoterie ! » Pour Maria, seule la complémentarité homme-femme peut permettre de revenir à un rapport sain et un discours apaisé au sein de la société actuelle. « Les hommes doivent nous considérer comme leurs partenaires, leurs alliées et non comme leurs concurrentes. Partout dans le monde, la classe moyenne se bat coude à coude, ils doivent comprendre que pour certaines femmes, s’affirmer professionnellement n’est pas incompatible avec la volonté de s’épanouir aussi dans le foyer. »
 
Elle regrette également l’envahissement des chaînes satellitaires qui ont permis à des pseudo-prédicateurs de s’inviter dans les foyers marocains. « Comment peuvent-ils préconiser aux femmes de ne plus travailler ? Que va-t-on faire ? Devenir invisibles ? Nous déguiser en homme ? » Depuis plusieurs années, que ce soit sur son lieu de travail ou dans l’espace public, elle, qui a conscience d’incarner le mythe de la ben’t al ness (fille de bonne famille), veille à « respecter certains codes vestimentaires ».
 
« C’est le fruit de mon éducation, et le regard de nombreux hommes m’a amenée à ne pas exposer mes atouts féminins. J’invite la jeune génération de femmes à aborder la modernité autrement qu’en portant une minijupe ou un maquillage outrancier mais en étant responsable : en se prenant en charge, en gagnant sa vie honnêtement, en contribuant économiquement au bonheur du foyer. Et, de grâce, qu’on cesse de considérer que si une femme n’est pas voilée, c’est d’emblée une prostituée ! » Dans la métropole casablancaise, l’émotion suscitée par l’agression contre Zineb est encore vive. Maria, comme de nombreuses femmes et hommes, a participé à la marche de protestation qui s’est tenue le 23 août. « J’ai trouvé lamentable l’absence des prédicateurs, qui n’étaient pas parmi nous pour condamner de tels actes. Mais on ne lâchera rien… »
 
Banderoles et slogans appelaient à la lutte commune contre le harcèlement des femmes dans la rue, qui s’est banalisé. Des slogans écrits en français et en arabe, sur lesquels on pouvait lire « N’empêchez pas vos filles de sortir, apprenez à vos fils le respect ! » Très sensible à la récente loi qui autorise les Tunisiennes à épouser des non-musulmans, Maria est admirative : « C’est révolutionnaire ! » Pour l’écrivaine Rajae Benchemsi, qui a publié de nombreux romans qui évoquent la condition de la femme et la prostitution, notamment à travers Fracture du désir (Actes Sud), le passage à l’acte des jeunes agresseurs de Zineb résulte d’un manque cruel d’éducation. « Au lendemain du protectorat, les femmes étaient considérées car elles avaient participé activement à l’évolution et à la transformation du pays en jouant un rôle politique. Aujourd’hui, elles subissent les résultats de la déstructuration de la société marocaine, qui est misogyne. Dans le temps, dès l’âge de 4 ans, un enfant allait au « Msid » (école coranique), il était au contact d’une forme d’enseignement. Les nourrices, elles, n’étaient réservées qu’aux gens aisés. De nos jours, peu de quartiers populaires sont dotés de crèches, l’enfant est livré à lui-même, à la rue. Mais il arrive que la femme soit elle aussi misogyne, qu’elle travaille contre elle-même en adoptant le voile sans en comprendre les enjeux », souligne-t-elle. Elle salue vivement l’adoption en Tunisie du texte historique, le 26 juillet dernier, porté par la ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance, Néziha Laabidi, qui sanctionne toutes les violences faites aux femmes, car « la législation condamne les violences. La loi est souveraine », souligne Rajae.
 
HYPOCRISIE ET MÉPRIS
Samedi après-midi. Bureau du groupe Telquel Média. Éléonore Bénit, rédactrice en chef du magazine féminin Icônes, est une jeune trentenaire dynamique et pragmatique. De père marocain et d’une mère française, arrivée au Maroc à 22 ans, elle a fait ses classes au sein de magazines féminins de luxe avant de participer à l’aventure éditoriale et au lancement d’Icônes. Elle définit le milieu de la mode comme « difficile, parfois impitoyable, peuplé de femmes qui ne se font que rarement des cadeaux ».
 
Et dit préférer travailler aux côtés d’hommes. « Je n’ai pas subi de frein dans la progression de ma carrière au Maroc, en tant que femme. Les mécanismes dus au machisme ambiant qui empêchent les femmes d’accéder à de hauts postes sont identiques à ceux en Europe. Hormis dans le milieu politique, qui est plus compliqué. Au contraire, j’apprécie de travailler main dans la main avec des hommes. J’avoue être une séductrice, ça peut être un atout, j’aime avoir un public. En tant que femme, les rapports professionnels sont plus apaisés. »
 
Éléonore a conscience qu’en exerçant un métier intellectuel, elle est privilégiée, mais reconnaît que c’est sur le terrain de la vie privée et dans l’espace public que vivre au Maroc s’avère plus complexe. Toujours célibataire, elle ne répond pas au modèle social et familial : « Je suis hors norme, s’amuse-telle. Ce n’est pas un genre admis ou désiré par les hommes de ce pays car ils sont face à quelque chose qui renvoie à la marge. Ici, le couple signe la normalité, et je suis en défaut de couple… »
 
Cet été, Éléonore s’est retrouvée sur la plage de l’Océan, dans le Nord marocain. « On devait être deux à porter un maillot, un une-pièce en ce qui me concerne. La dizaine de femmes présentes se baignaient tout habillées, le reste de la plage était occupé par les hommes. Là, je ne me sentais plus sexy mais épiée, seule et en danger, car soi-disant dangereuse. […] Triste Maroc, triste pays que celui qui ne perçoit le corps de la femme qu’à travers une vision archaïque, dangereuse, fallacieuse : sainte ou putain. » Pour ce qui a trait à la tentative de viol dans le bus de Casablanca, ce qui choque particulièrement Éléonore tient aussi à la publication de cette vidéo par l’un des agresseurs sur le web : « Ça signifie qu’il ignorait qu’il avait commis un acte criminel envers une jeune femme », déplore-telle. Seule l’éducation, socle indispensable à la jeunesse, pourra être « salutaire » à ces jeunes voués à un « no future » dans une société qui n’a rien à leur apporter, à leur promettre, « de plus en plus malade, avec la jeunesse sacrifiée et la montée du wahabisme. C’est à la société d’assurer son rôle de protection pour ses femmes, ce n’est pas au religieux », confie-t-elle.
 
À la misère sexuelle de certains s’ajoute l’ambivalence de cette société, nourrie d’hypocrisie et de mépris envers les femmes, qui devient de plus en plus difficile à vivre. Abla Ababou, galeriste à Rabat, avoue sa surprise et constate « une régression ambiante ». Tout juste rentrée d’un voyage à l’étranger, elle confie : « Ça me fait mal ce retour en arrière, lorsque j’étais enfant et adolescente dans les années 80, les gens ne passaient pas leur temps à surenchérir à propos de ce qui est de l’ordre du haram (interdit) et du halal (autorisé). C’est insupportable ! Qui sont ces objecteurs de conscience ? On n’est pas chez les talibans. » Enthousiaste, suite à la publication du livre Sexe et Mensonges de Leïla Slimani, récompensée du prix Goncourt en 2016, Abla est dans l’attente d’une embellie des mentalités au Maroc. « Je crois à la vertu de l’éducation et à la liberté d’expression de l’art et de la création. Tant qu’il y a débat, il y a de l’espoir. Nous avons plus que jamais besoin de Leïla Slimani et de ses émules », conclut-elle.
 
UN CONSERVATISME EXARCERBÉ
 
Tanger, quelques jours plus tard. Les venelles de la cité du détroit grouillent de vie, de monde, les voix s’élèvent en tanjaouia (dialecte tangérois) et espagnol de la place du Grand Socco au marché. Non loin, à la terrasse de la Cinémathèque, Bouchra El Azhari, animatrice à Médi 1 Radio, est souriante. Rien, pas même l’actualité morose, ne semble l’atteindre. « Tanger est magnifique, mais les mentalités y sont particulières. Je passe tous les matins plus d’une demi-heure devant ma garde-robe pour trouver ce qu’il y de plus ample et couvrant. » Bouchra a plusieurs fois été exhortée à « mettre un foulard sur la tête » par ses concitoyens, juste parce qu’elle aimait simplement marcher. Un conservatisme exacerbé, au vu du rythme de vie très festif de certains, car les nuits tangéroises, inspirées par le goût de la fête espagnole, débutent tard.
 
« C’est très hypocrite, précise-t-elle. Lorsque je bouquine avec mon café et ma cigarette au Grand Café de Paris, les hommes me regardent de travers, ma présence les dérange. » Pour elle aussi, l’ennemi de la femme n’est pas uniquement l’homme. « Ce sont les femmes qui éduquent leurs fils. En termes de liberté individuelle, elles ont un rôle à jouer et doivent élever leurs filles et leurs fils sur un pied d’égalité ». Pourquoi les jeunes femmes voilées sont-elles majoritaires ? « Elles s’achètent une paix sociale et s’affichent comme de bonnes candidates au mariage », avance-t-elle en souriant. Les vidéos des deux agressions lui ont rappelé une mésaventure, tristement banale dans le quotidien marocain. Il y a peu de temps, alors qu’elle marchait dans la rue, casque audio sur les oreilles (Bouchra est une chroniqueuse musique pêchue), un homme en mobylette l’a abordée mais elle ne l’a pas entendu. C’est lorsqu’une passante d’une cinquantaine d’années, totalement hors d’elle, est venue vers Bouchra, en traitant l’homme, qui aurait pu être son père, de hmar (âne), qu’elle a compris… « Elle m’a dit qu’il m’avait violemment insultée et que je ne devais pas me laisser faire. Il faut parler, leur répondre encore plus fort… »
 
Selon Bouchra, la culture du harcèlement sexuel dans la rue a pris de l’ampleur car les femmes, lasses, ont peu à peu baissé les bras. Asmaa Chaïdi, l’une des premières journalistes à avoir enquêté sur la mort d’Amina Filali (adolescente mariée à son violeur en 2012, NDLR), originaire de Larache, située à une heure trente de Tanger, rejoint le sentiment de Bouchra : « J’ai pris une vraie claque lors de ce reportage, on vit dans deux Maroc, l’un ouvert et l’autre complètement rétrograde. Dès qu’une jeune fille est pubère, elle doit se marier », se désole cette belle rousse. La journaliste avoue que si les circonstances ayant mené Amina au suicide sont encore floues, « elle a été écrasée par les mentalités archaïques de sa famille ».
 
Pour sa part, la sociologue Soumaya Guessous souligne : « La ruralité des villes a amené une vague d’hommes issus des campagnes pour qui le corps de la femme, associé uniquement à de la chair, est objet de fantasme. Ils n’ont pas été intégrés à la mentalité urbaine. De plus, nous sommes face à une jeunesse nourrie au discours religieux qui condamne la femme, qui ne doit pas être dans la rue et se doit de se couvrir ! Dans les années 70, j’allais en cachette dans les cafés avec mes amies, car les femmes n’allaient qu’au glacier. J’avais mauvaise réputation mais à cette époque, quand une fille était dérangée dans la rue, un père de famille intervenait. Aujourd’hui, nous n’avons aucun numéro à appeler, et la police ne nous protège pas et nous interroge lorsqu’on lui demande du secours : “Que fais-tu seule le soir ? Rentre chez toi !” Quel est ce pays où on ne peut pas marcher ! Toutes celles qui ont étudié à l’étranger repartent du Maroc à leur retour car elles s’y sentent mal. »
 
LES PLUS PAUVRES LES PLUS VULNÉRABLES
 
Début de soirée, un restaurant de poisson face au port. Salma préfère dîner à l’intérieur plutôt qu’en terrasse, la musique andalouse bat son plein. Comptable à Tanger, elle a énormément voyagé avant de se marier et de porter le voile. Sur son portable, elle montre la photo de ses deux jeunes enfants. Et, fière, des clichés pris en Espagne où elle pose en maillot de bain, cheveux au vent. « Je me suis mariée tard, je suis croyante et, l’âge aidant, je me suis rapprochée de la foi, d’autant que mon mari n’appréciait pas que je ne porte pas le voile. » Très touchée par les deux agressions, elle confie : « Ce sont les plus vulnérables qui sont victimes de cette violence, les plus pauvres, même les chauffeurs de bus sont agressés par des jeunes à Casablanca. Et il n’est pas normal qu’une femme ne se sente en sécurité que dans sa voiture ! Les Marocaines issues de milieux populaires n’ont pas les moyens d’être motorisées. »
 
Entre un espace public, exclusivement masculin, où « les femmes ne sont pas les bienvenues », précise la sociologue Soumaya Guessous, et la culture du harcèlement sexuel dans la rue qui s’est banalisée, doit-on rendre délictuelles les injures et les agressions physiques à l’encontre des Marocaines ? « Absolument », nous confie Nouzha Skalli, ancienne ministre PPS (Parti du progrès et du socialisme) de la Famille et de la Solidarité qui milite avec acharnement pour les droits des femmes depuis plusieurs années. « Mais comment la faire appliquer par un gouvernement islamiste, avec une ministre de la Femme qui appartient au PJD (Parti de la justice et du développement) ? », avoue-t-elle. Il est vrai que les Marocaines reprochent à Bassima Hakkaoui, ministre de la Famille, sa réserve lors des agressions successives à Casablanca puis à Tanger et, surtout, le projet de loi contre les violences à l’égard des femmes passé sous silence depuis deux mandats. « La question de l’égalité des femmes est une préoccupation déterminante au sein de l’État, Sa Majesté le roi Mohammed VI y met un point d’honneur », poursuit Nouzha Skalli, qui s’est déjà battue en 2011, « bec et ongles pour une législation partielle de l’avortement et du harcèlement sexuel dans les lieux publics ».
 
Pour l’heure, entre un projet de réforme du code pénal qui n’a pas abouti après avoir été présenté devant le Parlement à plusieurs reprises et l’urgence de changer les mentalités, les Marocaines, très impliquées dans la société civile, ont besoin du soutien de tous, car « notre Constitution nous assure une mobilité au sein de l’espace public, mais la femme ne se l’approprie pas. Si une loi est adoptée, elle doit être appliquée par les autorités et les citoyens », rappelle Soumaya Guessous. Quant à l’éducation, doit-on instaurer des cours de civisme et lancer des actes de sensibilisation afin de faire respecter le droit des femmes ? « Oui. Avec l’aide des mosquées, des familles, des médias, des établissements scolaires », suggère la sociologue. Comme une course assumée et engagée par la population marocaine pour la liberté, dictée désormais par l’attente de changements et de réformes au nom des femmes. Et le soubresaut d’un islam qui se métamorphose, s’adapte à la mondialisation et à la modernité ? Ultime signe de contre-pouvoir contre le conservatisme religieux et le combat des Marocaines. Au moment de conclure ce reportage, une Marocaine était kidnappée et violée par un chauffeur de taxi à Marrakech. Incident isolé mais qui en dit long sur les luttes qu’il reste à mener.
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