août 2017
Analyse

Gabon : un an déjà...

Par Emmanuelle PONTIÉ
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Pendant que les uns et les autres se livrent à une bataille de légitimité, le pays est à l’arrêt. Avec une économie durement touchée par la crise du brut. Ali Bongo Ondimba reste le maître à bord. Mais la stabilité et la continuité ne sont plus un argument. Plus encore qu’hier, les Gabonais demandent un vrai changement.
 
Une terre de paradoxes
 
Bienvenue en terre d’Afrique centrale. Dans un pays gorgé d’or noir, où la forêt règne encore sur plus de 80 % du territoire, où le taux d’humidité peut culminer à 95 % en saison des pluies, qui se prélasse dans une culture de services sans avoir jamais réussi à développer des routes ou une production agricole, et dont la même famille préside aux destinées depuis près d’un quart de siècle. Ali Bongo Ondimba, dauphin plus ou moins désigné, a succédé à son père Omar le 30 août 2009 au terme d’une élection contestée. Il a été réélu le 27 août 2016 lors d’une présidentielle encore plus contestée. Un an après le second mandat d’ABO, le Gabon, peuplé d’environ 1,91 million d’âmes, continue inlassablement à manier le paradoxe. Un sous-sol renfermant de riches matières premières, exploitées, mais dont la rentabilité n’a jamais vraiment permis au panier de la ménagère de se garnir. Un climat tropical propice aux cultures et une économie vivrière dépendante de l’importation de poulets ou de salades venues du Cameroun ou d’Afrique du Sud.
 
Un niveau de scolarité et de formation plutôt bon et une main-d’oeuvre étrangère privilégiée dans les bureaux ou sur les chantiers. Une passion viscérale pour les signes extérieurs de richesse, pour les modèles dernier cri dans tous les domaines et un farouche attachement au village, aux rites traditionnels et à la sorcellerie. Un ras-le-bol plus ou moins global de la mainmise de la famille Bongo sur le pays et dans le même temps une forme d’allégeance plus ou moins résiliente pour elle. Réflexe très bantou, en souvenir de Papa Union (OBO) et du temps où le clientélisme paternaliste contentait toujours un petit frère sans avenir. Un an donc après la réélection d’ABO, le pays se cherche, peinant à émerger d’une double crise, économique et politique. Il est plombé par une dette publique abyssale, de plus de 3 000 milliards de francs CFA (plus de 4,5 milliards d’euros) selon le FMI. Son leadership est clairement handicapé par une présidentielle aux résultats entachés de fraudes de part et d’autre. On se souvient entre autres d’un vote massif, excédant le nombre d’habitants, dans le Haut-Ogooué, par exemple, au profit d’ABO, de violentes exactions et d’une lourde répression entre les deux tours, dénoncées par la communauté internationale. Alors, que se passe-t-il vraiment autour du célèbre boulevard du Bord-de- Mer, jadis réputé pour son orgueil et ses paillettes ?
 
La méthode Ali 
 
Le président, lui, avance. Il multiplie les programmes, les projets. Il instaure des règles nouvelles, demande à ses collaborateurs plus de travail, de rigueur. Pourtant, les progrès concrets, les chantiers achevés, les résultats se font attendre. Durant la période ABO 1, plusieurs bonnes idées ont été lancées. Par exemple, il avait promis de réussir à consolider la zone économique spéciale de Nkok. À ce jour, et sept ans après son lancement, en 2010, grâce au PPE signé entre l’État gabonais et l’entreprise singapourienne Olam, le projet a un peu avancé, certes, mais a bien du mal à être vraiment opérationnel, à séduire les investisseurs et créer le nombre ambitieux d’emplois escomptés. Prenons encore le projet Graine, dont l’ambition était de mettre enfin les Gabonais au travail des champs. Il piétine. Fin juin, au moment même des Assises sur la redynamisation de l’agriculture et l’accélération du programme Graine, les agriculteurs épinglaient la Société de transformation agricole et de développement rural (Sotrader), accusée de ne pas tenir ses engagements dans le cadre de l’évacuation des produits des récoltes. Idem du côté des logements sociaux. Le projet lancé en février 2016 des 650 premières villas d’Okolassi qui doivent être livrées en avril 2018 est à l’arrêt depuis des mois. Le promoteur serait empêtré dans de graves difficultés financières. 
 

« C’est comme si les bonnes idées étaient abandonnées en chemin, ici. Du coup, chaque nouveau projet étant lancé à grand renfort de tapage médiatique présidentiel, les gens sont devenus incrédules. Il y a trop d’effets d’annonce ! » commente un Librevillois. Entouré d’une équipe rapprochée fidèle et ultracommunicante, ABO gouverne selon le principe de l’hyperprésidence. Son dernier gouvernement, composé à la suite du scrutin de 2016 et dirigé par Emmanuel Issoze Ngondet, ne comporte pas vraiment de ténors.

« Il a pris ceux qui voulaient bien y aller. Et après son élection tellement contestée, au moment où l’opposant Jean Ping continuait à proclamer sa victoire, ils n’étaient pas légion. Du coup, on ne peut pas s’attendre à des miracles », explique une cadre franco-gabonaise. Et finalement, la période ABO 2 n’a pas vraiment montré de changements de braquet par rapport à la première. La « méthode » est la même. Ali avance avec ses idées à lui, multipliant les initiatives, et tant pis si elles ne sont pas suivies d’effets. Le pays, lui, ne suit pas toujours. Et tant pis encore si la rue a donné un signe fort de mécontentement il y a un an. Comme si l’essentiel, clament les mauvaises langues, était de se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Et après, advienne que pourra…

 

Un dialogue politique de sourds 

Il faut dire que, côté politique, le contexte n’est pas simple. Le président doit travailler avec, face à lui, un « président élu » autoproclammé, son ex-beau-frère et récent opposant Jean Ping, plus ou moins soutenu au début par la communauté internationale. Et rejoint par une bonne partie de l’opinion publique, sans que l’on ait jamais bien su si ses soutiens étaient « pro-Ping » ou juste « anti-ABO ». Malgré les multiples tentatives d’aller à Canossa et les réunions de conciliation proposées par le pouvoir, l’ancien ministre des Affaires étrangères et ex-président de l’Union africaine campe sur ses positions. Et avec lui, ou seulement comme lui, pas mal de caciques de la classe politique gabonaise ont aussi décidé de tourner le dos au « fils ». Jusqu’à quand ? Le climat politique est des plus délétères. Les élections législatives, prévues initialement avant le 31 juillet dernier, ont été reportées le 11 juillet par la Cour constitutionnelle à avril 2018. Au motif que les Accords d’Angondjé, signés entre les parties prenantes du dialogue politique, stipulent que certaines réformes électorales doivent être prises en compte.

En attendant, Jean Ping s’accroche et promettait le 17 juillet dernier, lors d’un séjour à Paris, où la diaspora lui apporte un soutien inconditionnel : « La chute est proche. Ali Bongo va partir. J’en fais le pari. » Un pari loin d’être gagné… Au fin fond du coeur des Gabonais, croit-on vraiment que ce beau-frère, plusieurs fois ministre sous la houlette de Bongo père, soit capable d’incarner un quelconque changement ? En près de cinquante ans, avec une classe politique vieillissante qui n’a jamais vraiment su se renouveler, une vraie alternative à la dynastie Bongo a bien du mal à se dessiner.

 

Entre morosité et insécurité 

Libreville a changé de visage. Et ses habitants aussi. Fini les paillettes sur la Croisette. Le casino, la Montée de Louis n’accueillent plus les ballets de 4X4 rutilants qui sillonnaient les lieux, les établissements chics, chers où l’on festoyait jusqu’au bout de la nuit. Sauf devant le bar-boîte le No Stress, qui attire encore une clientèle jeune et aisée. L’heure est globalement à la discrétion, aux signes extérieurs de richesse dissimulés et à la suspicion généralisée.

On ne s’affiche plus avec X ou Y, de peur d’être soupçonné de ceci ou de cela. Les élites déjeunent au bureau ou dans des restaurants moins ostentatoires du centre-ville. Le soir, fait totalement nouveau chez les Gabonais, on reçoit plutôt à la maison. On va éventuellement boire un verre au luxueux complexe de bars et restaurants Sky Life, dont le promoteur est Noureddine Bongo, fils du président. Pour faire bien… En revanche, on ne va plus depuis bien longtemps bronzer le week-end à l’hôtel Maïsha, propriété de la famille de l’opposant Zacharie Myboto, qui roule pour Jean Ping… Là, ça ne fait pas bien… Dans les quartiers, on « mange la crise », selon l’expression d’un chauffeur de taxi. L’argent ne circule plus comme avant et les denrées, principalement importées, restent chères. Selon le récent rapport de mesure de l’indice harmonisé des prix à la consommation (IHPC), le prix des produits de consommation est en hausse de 3,3 % en moyenne au premier trimestre 2017.

Le commerce et les petits marchés que l’on passait jadis, publics, privés, végètent. Résultat, l’ambiance est à la morosité. Par ailleurs, autre fait nouveau dans la capitale, la petite criminalité et l’insécurité se sont peu à peu installées. Résultat, dit-on, de la baisse drastique du pouvoir d’achat. Et des violences d’un autre ordre, disons politiques, ont désormais le vent en poupe. Le président et son entourage sont régulièrement victimes à l’étranger d’actes, disons, d’incivilité.

De la part d’activistes qui n’ont pas digéré la réélection d’ABO l’année dernière. Ils ont hurlé « Ali is a killer » en juin devant l’hôtel de New York où séjournait le président, malmené son directeur de cabinet, Martin Boguikouma, molesté son beau-père, Édouard Valentin, à Paris… Au Gabon aussi, des gangs incendient des voitures d’opposants. Ces derniers sont excités par les propos violemment antipouvoir de Ping, selon le porte-parole du gouvernement, Billie-By-Nzé ; ou plutôt manipulés par le pouvoir, selon l’opposant. Et pendant que chaque camp se renvoie la balle, l’ambiance à Libreville se dégrade peu à peu, symptôme d’un malaise généralisé.

 

Affaires présidentielles et paranoïa ambiante 

Dans le même temps, au sommet de l’État, on est fragilisé par les « affaires ». Vraies, fausses, supputées, elles empoisonnent l’atmosphère et suscitent un sentiment quasi permanent de complot international ourdi contre le chef et les membres de son clan. Le 6 juillet dernier, la chaîne France 2 diffusait un « Complément d’enquête » sur Ali et le clan Bongo, qui a défrayé la chronique locale et déclenché une véritable affaire Dreyfus entre les pour et les contre.

Parmi les arguments des détracteurs : la France, comme d’habitude, veut la peau d’ABO. Et surtout, l’affaire des biens mal acquis, où sont cités Ali et sa soeur Pascaline, court toujours. Avec une procédure plus ou moins gelée tant que la famille n’aura pas réglé la succession du père. Celle-ci étant retardée à dessein par le clan, selon les avocats de la partie plaignante. Enrichissements pantagruéliques ou patrimoine immobilier gargantuesque, tout a été lu, entendu, commenté jusqu’au fin fond des bars de Lalala ou des dos tournés de Nzeng Ayong. Il n’empêche, l’opinion de la rue, dans un étonnant sursaut patriotique récurrent en pareille circonstance, s’émeut davantage de prétendues velléités louches d’une Françafrique qui règle ses comptes plutôt que d’un éventuel pillage des ressources du pays par la famille au pouvoir. D’aucuns analyseront que, dans la tradition bantoue, l’enrichissement du chef, respecté s’il est le plus nanti, est pratiquement érigé en loi traditionnelle…

 

Un anniversaire en quelques chiffres 

Un an après le début du second mandat d’ABO, certains indicateurs ne sont pas bons. L’agence internationale de notation financière Moody’s a abaissé la note du Gabon en juillet dernier de B1 à B3, tout en maintenant des perspectives négatives. Une note dépréciative due en partie à la détérioration des finances publiques en raison de la chute des prix du baril de pétrole et de l’absence de politique d’ajustement adaptée.

« Encore un effet du complot international », entend-on dans les couloirs feutrés du Palais du bord de mer… Il n’empêche, la chute des cours des matières premières a affecté sérieusement l’économie de services du pays, arrimée au seul or noir depuis des décennies. La petite production aurifère a chuté pour sa part de 65 % en début d’année… En parallèle, le marché test de l’automobile neuve, si reluisant il y a encore deux ans, a régressé de 30,2 % selon l’Union des représentants de l’automobile et de l’industrie.

Au final, seul le secteur du bois semble résister, avec une production industrielle qui a progressé de 14,9 % en raison d’un approvisionnement régulier en grumes et de la montée en puissance d’unités nouvellement installées. Malgré l’accord de prêt de 382 milliards de francs CFA (environ 582 millions d’euros) du Fonds monétaire international en appui au Plan de relance économique triennal (PRE) 2017-2019, lancé par le gouvernement, les perspectives économiques à court terme du pays demeurent moroses. Selon le chef de mission du FMI au Gabon, Alex Segura-Ubiergo : « Le taux de croissance a diminué, passant de 3,9 % en 2015 à 2,1 % en 2016. Il s’agit d’un fort ralentissement par rapport à la croissance moyenne de 6 % enregistrée de 2010 à 2013, avant le choc pétrolier. » Ici, peut-être plus qu’ailleurs en Afrique centrale, la diversification de l’économie, malgré plusieurs effets d’annonce, n’a jamais vraiment eu lieu. Le travail, l’excellence, l’autoentrepreneuriat…

Autant de concepts cités dans les divers programmes présidentiels lancés à grand renfort de conférences de presse depuis 2009. Mais ils semblent rester lettre morte dans la réalité. Le PRE a été défendu par le Premier ministre Issoze Ngondet le 28 juin devant l’Assemblée, avec la promesse de relancer la croissance, réduire la pauvreté et créer 2 000 emplois. Dans les quartiers, on n’y croit plus beaucoup… La deuxième enquête relative à l’évaluation de la pauvreté au Gabon a été annoncée le 18 juillet par le directeur général de la statistique et des études économiques, Francis Thierry Tiwinot. De la première, menée en 2007, il était ressorti que le Gabon comptait déjà 33 % de citoyens vivant au-dessous du seuil de pauvreté. Quel sera le résultat cette année, c’est-à-dire dix ans plus tard ?

 

Et demain ? 

Principal cheval de bataille du président ABO : la jeunesse. La motiver, lui donner espoir, lui trouver un chemin pour demain. Témoin le projet Un jeune = Un métier destiné à la réinsertion de Gabonais sans formation, lancé en février 2016. Ou encore le Grand Prix de l’excellence, qui récompense les jeunes entrepreneurs du pays. Les incubateurs de projets et de bonnes idées se sont multipliés. Car c’est là, selon un proche du Palais, que se jouera la réussite de ce second mandat : « Il faut parier sur la jeunesse, qui ne raisonne plus comme la génération d’hier. Les garçons et les filles d’aujourd’hui, élevés avec Internet et les nouvelles technologies, ont une vision différente de l’avenir. Ils ont envie de travailler, de reconstruire leur pays loin des réflexes de leurs pères et grands-pères. Ils veulent lancer des entreprises, réussir, créer des emplois. S’enrichir grâce à leur talent. »

Il ne croit pas si bien dire. Car la vraie « question gabonaise », c’est de savoir comment cette société dominée par des générations de caciques, riches à milliards, qui n’ont finalement pas créé d’emplois ni de richesses à leur tour, saura changer, se moderniser, tourner la page du passé et des vieux réflexes et tracer un avenir pour demain. Et, quelque part, la crise semble aujourd’hui donner des ailes à certains. La création d’entreprise, une envie si peu répandue du temps d’OBO, où l’on guignait d’abord un poste dans l’administration ou dans le sillage d’un oncle haut placé, devient à la mode.

Quelques trentenaires se sont lancés dans le tourisme, l’élevage, le transport, le traitement de déchets, et ont réussi. À leur propre compte, sans dépendre de personne. Ils partagent leur expérience dans les médias locaux et font des émules. Cette génération incarne, peu à peu, un profond changement de mentalité dans le pays. Et la clé de l’émergence passera par elle, bien au-delà des promesses d’un ABO ou d’un autre. Après le slogan « L’avenir en confiance », que le chef de l’État avait adopté, plutôt sûr de lui, pour sa campagne de 2009, il a vite lancé pour celle de 2016 : « Changeons ensemble ». Les Gabonais, eux, ont compris bien avant l’urgence du changement. Et, s’ils en ont la volonté, ils pourraient bien l’accomplir seuls, affranchis de tout devise présidentielle.

 

 

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