décembre 2016
Khalifa Haftar

L’homme qui voulait être «Guide»

Par Maryline DUMAS
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Il aurait pu mener une retraite confortable aux États-Unis, où il s’était exilé. Mais le chef de l’Armée nationale libyenne s’est donné pour mission de « sauver » la nation. Ou une partie... Portrait.  

C’est le 14 février 2014 que Khalifa Haftar refait surface sur la scène libyenne. Après une intervention télévisée qui restera dans la mémoire libyenne comme « le coup d’État raté de la Saint-Valentin », celui qui est alors appelé le « général à la retraite » lance, de son propre chef, l’opération Karama (dignité) à Benghazi le 18 mai. Objectif : « purger » la seconde ville du pays « des terroristes islamistes ». Depuis 2011, le « berceau de la révolution » vivait au rythme des meurtres des représentants de l’ordre (juges, policiers, militaires…) ou de la société civile. Face à ses attaques et à un État inerte, Khalifa Haftar s’engage. Son credo : « On ne peut pas discuter de paix avec ces groupes. Nous sommes là pour sauver le pays contre les groupes extrémistes qui tuent les gens.

 Le gouvernement en place, alors mené par Abdallah al-Thani – rallié désormais au général, condamne son action, évoquant « une tentative de coup d’État ». Originaire de Al Marj, ville devenue son QG à 95 kilomètres au nord-est de Benghazi, Khalifa Haftar n’en a que faire. Soutenu par des unités de l’armée nationale et des brigades de l’Est, il annonce la dissolution du Congrès général national (CGN), le parlement basé à Tripoli. C’est un échec, en tout cas temporaire.

La tentative a en effet laissé des marques : trois mois plus tard, après l’élection du nouveau parlement, nommé Chambre des représentants (CDR), la fracture politique en Libye prend forme. La nouvelle assemblée ne pouvant s’installer à Benghazi comme prévu, se réfugie à Tobrouk, à l’extrême est. Le CGN refuse, dénonçant une décision illégale. Ce dernier reste donc en place à Tripoli, alors que la CDR commence ses travaux dans l’est libyen. Peu après, elle nomme Khalifa Haftar commandant en chef de l’Armée nationale libyenne (ANL).

Un grand nom pour une force très hétéroclite. « Son armée, c’est plutôt la somme de forces régulières, d’anciens kadhafistes, de mercenaires venant du Soudan ou du Tchad, ou encore des forces tribales », disait en mai dernier Martin Kobler, l’envoyé spécial de l’ONU en Libye. La visite, le 13 septembre dernier, de Khalifa Haftar à N’Djamena, la capitale tchadienne, est d’ailleurs considérée comme un geste envers les Toubous, cette tribu nomade, vivant entre la Libye, le Tchad et le Niger, très présente au sein de ses forces. Des observateurs internationaux estiment que Haftar aurait négocié avec le président Idriss Déby l’enrôlement au sein de l’ANL de Toubous opposants au gouvernement Tchadien. Une façon d’affaiblir l’opposition d’un côté et de renforcer ses troupes de l’autre.

CONTRE LES FRÈRES MUSULMANS

Sur le terrain militaire, les victoires du général restent discrètes. Maintes fois annoncée, la libération complète de Benghazi n’a toujours pas eu lieu. Et ce, malgré la présence – attestée depuis l’été 2016 – de troupes françaises chargées d’« opérations périlleuses de renseignement » selon les termes du président François Hollande. À l’ouest, les combats qui ont opposé les forces Karama à celles de Fajr Libya (Aube de la Libye) ont laissé place à un statu quo depuis 2015. La encore, pourtant, les forces de Khalifa Haftar avaient reçu le soutien de l’Égypte et des Émirats arabes unis. En août 2014, les États- Unis révèlent que les deux puissances régionales ont mené des raids aériens à Tripoli sans consulter la communauté internationale. Abdel Fattah al-Sissi, le président égyptien, a, à différentes reprises, clamé son soutien envers Khalifa Haftar. Et pour cause : tous deux s’opposent résolument aux Frères musulmans qu’ils incluent dans le terme « terrorisme » au même titre que les djihadistes.

Al-Sissi, passé de l’uniforme militaire au costume d’homme politique, apparaît même comme un modèle pour Khalifa Haftar qui n’a jamais caché ses ambitions. En Libye, les opposants à l’ANL voient cette relation comme une volonté d’Al-Sissi de faire tomber la Cyrénaïque (région orientale) dans le giron de l’Égypte. Une crainte qui attise les théories du complot et que Haftar ne fait rien pour dissiper. Dans le journal égyptien Al-Ahram, il déclare sans ambages mi-septembre : « L’Égypte, la Russie et la Chine n’ont pas le moindre doute sur notre bonne volonté, parce qu’ils se rendent compte que c’est l’armée libyenne qui a vaincu le terrorisme. » De leur côté, Américains et Britanniques soutiennent les forces du gouvernement d’union nationale de Tripoli dans leurs combats face à Daesh à Syrte. « La communauté internationale n’a jamais été capable d’avoir une vision globale, unifiée de ce que devait devenir la Libye. Chaque acteur a des intérêts à défendre, des politiques, des agendas différents, ce qui ne contribue pas à renforcer le processus d’union nationale », explique Jean- Yves Moisseron, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Militairement, les résultats sont donc plus que mitigés… et rappellent une autre période de la vie du général. Après avoir pris part au coup d’État de Mouammar Kadhafi en 1969, Khalifa Haftar était devenu un de ses plus fidèles lieutenants. Il commandera notamment une unité de char pendant la guerre du Kippour contre Israël, puis sera envoyé à Moscou pour suivre une formation dans une prestigieuse école de l’état-major russe. Devenu chef du corps expéditionnaire de l’armée libyenne, Khalifa Haftar va connaître ses premiers déboires au Tchad dans les années 1980. Les grosses pertes – la Libye aurait perdu un dixième de son armée et 2,6 milliards d’euros de matériel – lui donnent une mauvaise réputation auprès de la population libyenne. La bataille de l’aéroport de Ouadi-Doum sera le coup de grâce. Battu et emprisonné à N’Djamena au printemps 1987, Khalifa Haftar retourne alors sa veste. « Il était dans une prison en belle tenue, avec de jolis souliers, se souvient Omar al-Ghadi, un Touareg libyen qui a combattu sous le commandement de Khalifa Haftar au Tchad. Ses geôliers ont voulu lui prendre ses affaires, il a refusé. Puis il a été reconnu comme une belle prise… »

Le général tente alors de former une force qui pourrait renverser le Guide libyen. Son groupe de quelque 2 000 hommes profitera du soutien des États-Unis. Mais l’arrivée au pouvoir d’Idriss Déby, mis sous pression par Kadhafi, change la donne. Khalifa Haftar s’exilera dès décembre 1990 aux États-Unis. Il s’installe à Vienna, en Virginie et y restera jusqu’à la révolution libyenne de 2011. Le choix de cette ville américaine donne du grain à moudre à ses détracteurs, puisqu’elle est située à quelques kilomètres à peine de Langley, où la CIA a son siège. Ceux-ci l’accusent également d’avoir obtenu la nationalité américaine. Probablement conscient que ce lien avec un autre pays lui est défavorable en Libye, le général Haftar refuse catégoriquement de parler anglais en public.

Avec un tel passé, le militaire a peu de raison de laisser éclater sa fierté. Pourtant, depuis peu, Khalifa Haftar peut bomber le torse… et exhiber un nouvel insigne formé d’un aigle, de deux sabres et d’une couronne de lauriers. À 73 ans, Khalifa Haftar monte en grade. Mi-septembre, après avoir pris le contrôle des sites pétroliers du centre-nord de la Libye, il a été proclamé maréchal par les parlementaires de l’Est. Un grade qui n’a jamais existé au sein de l’armée libyenne, mais bel et bien présent en Égypte, pays qui a servi de modèle à la Libye dans la mise en place de son armée.

L’ENJEU DU CROISSANT PÉTROLIER

Cette promotion représente bien plus qu’une nouvelle médaille. En effet, lorsque, ce 11 septembre, les hommes de Khalifa Haftar entrent dans les terminaux pétroliers de Ras Lanouf, Sidra et Zueitina, ils signent un joli coup. L’avancée dans le croissant pétrolier, cette zone au centre nord de la Libye qui représente environ 70 % des réserves libyennes d’or noir, est la bienvenue pour l’ANL dont les victoires ne sont pas légion. Néanmoins, celle-ci fut relativement facile. Les tribus de l’Est avaient en effet appelé à poser les armes face à l’ANL. De plus, l’attaque, qui a eu lieu à la veille de l’Aïd el-Adha, a probablement surpris les assaillis en sousnombre. « Nous sommes arrivés à Sidra et Ras Lanouf sans aucune résistance ou presque », avait ainsi déclaré Ahmed al-Mismari, le porte-parole de l’ANL, qui reconnaissait avoir bien planifié cette avancée.

Au final, cette opération dénommée « foudre soudaine » n’a fait qu’un seul mort dans le camp adverse, celui des Gardes des installations pétrolières (GIP) d’Ibrahim Jedran. Ceux-ci, originellement chargés par l’État libyen d’assurer la sécurité des sites pétroliers, avaient outrepassé leur mandat en 2013 et pris le contrôle des installations du croissant pétrolier. Sous le commandement d’Ibrahim Jedran, cette milice souhaitait défendre la question du fédéralisme. Ibrahim Jedran, originaire d’Ajdabiya – également lieu de naissance de Khalifa Haftar –, avait dans un premier temps choisi de soutenir le gouvernement de Beida dirigé par Abdallah al-Thani, alors reconnu par la communauté internationale. Mais il ne s’est jamais entendu avec Khalifa Haftar. Lorsque le gouvernement d’union nationale (GUN), issu des accords de Skhirat (Maroc) menés par l’ONU et signés en décembre 2015, s’est installé à Tripoli, fin mars 2016, Ibrahim Jedran a choisi de le reconnaître, contrairement au « maréchal », qui le juge illégal.

PRENDRE TOUS LES POUVOIRS ?

De fait, selon les accords de Skhirat, la Chambre des représentants doit valider ce gouvernement par un vote. En août, l’assemblée a, pour la seconde fois, refusé une proposition de cabinet. Pour le GUN, l’un des plus gros points d’achoppement concerne le ministre de la Défense dont les partisans du général Haftar revendiquent le siège. En attendant une troisième proposition et un nouveau vote, le Premier ministre Fayez el-Sarraj a demandé au gouvernement rejeté de gérer les affaires courantes.

Ce Tripolitain se trouve dans une position difficile : chef d’un gouvernement invalidé, se reposant sur des brigades capables de se retourner contre lui du jour au lendemain et sans budget d’investissement (la Banque centrale a bloqué tous les projets en attendant la résolution du conflit), il se veut homme de consensus. « Je suis prêt à parler avec tout le monde pour résoudre les problèmes des Libyens », a-t-il déclaré lors de la réunion internationale consacrée à la Libye en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, le 22 septembre.

Après la prise des terminaux, Fayez el-Sarraj avait déjà demandé à « toutes les parties » de « se réunir d’urgence autour d’une même table pour discuter d’un mécanisme permettant de sortir de la crise et de mettre fin au conflit », ajoutant qu’il refusait de « diriger une partie libyenne ou une guerre contre une autre partie libyenne ». La mission de Fayez el-Sarraj est loin d’être aisée. Après des semaines de négociations, il avait pourtant fait plusieurs pas en avant : Ibrahim Jedran avait signé en juillet un accord pour une reprise de la production et de l’exportation de pétrole avec le GUN. En prenant les sites, Khalifa Haftar a détruit le pacte. Pour Ali Bensaad, professeur des universités à l’Institut français de géopolitique de Paris- VIII, ce geste est « une tentative de bloquer toute possibilité de compromis en Libye. C’est une volonté de prendre tous les pouvoirs ». Jean-Yves Moisseron voit les choses différemment : « Si Haftar a pris le risque de s’emparer de ces terminaux, c’est pour disposer d’une ressource pétrolière qui serait propre à un début d’organisation politique en Cyrénaïque.

Ce qui se dessine, c’est que ces deux parties de la Libye [Tripolitaine à l’ouest et Cyrénaïque à l’est, NDLR] vont disposer chacune de leurs ressources pétrolières. Si la situation dure ainsi, chaque entité aura les moyens de constituer une organisation politique autonome. » Selon cette théorie, la Tripolitaine garderait dans son giron les installations pétrolières offshore – qui n’ont jamais cessé de fonctionner –, les sites d’extraction situés au sud-ouest de la région (bassins de Ghadamès et de Mourzouk) et le terminal de Zawiya, à l’ouest de Tripoli ; la Cyrénaïque, elle, profiterait des infrastructures prises par Khalifa Haftar et du port de Hariga à Tobrouk. La partition, qui existe déjà de fait depuis 2014, pourrait alors se pérenniser.

Ali Bensaad relativise : « Khalifa Haftar a une ambition nationale. » Le militaire a en effet fait le choix de remettre l’exploitation des sites pétroliers à la Compagnie nationale du pétrole (NOC), basée à Tripoli et reconnaissant le GUN. La première exportation a eu lieu dès le 21 septembre, soit 10 jours après la prise des installations par l’ANL. Un geste d’apaisement ? C’est possible. Mais ce n’est pas non plus un blanc-seing : l’argent issu de ces exportations va directement dans les coffres de la Banque centrale qui a bloqué tous les plans d’investissements, qu’ils viennent de l’est comme de l’ouest. Khalifa Haftar ne fait donc aucun cadeau au GUN. De plus, avec ses hommes installés dans les sites pétroliers, il a physiquement le pouvoir sur place… tout en se positionnant dans le rôle du héros qui redonne à la nation sa plus grande richesse, alors que le travail était déjà fait avec cet accord Jedran-Serraj.

Ses adversaires redoutent d’ailleurs qu’il utilise la même stratégie à Syrte, située à 191 kilomètres à l’ouest de Sidra. Tenue par le groupe État islamique (EI) depuis juin 2015, la ville d’origine de Mouammar Kadhafi (voir AM no 362) est en cours de libération par les forces fidèles au GUN, principalement composée des brigades de Misrata, fief révolutionnaire voisin. Et justement, Misrata s’inquiète de cette progression des forces de Khalifa Haftar : « Nous craignons que Khalifa Haftar bombarde Syrte. Il visera nos forces sous couvert de combattre les jihadistes puis clamera sa victoire face à Daesh », s’inquiète Ibrahim Baithimal, chef du conseil militaire de la ville. Une méthode que le maréchal a déjà été accusé d’appliquer à Derna, dans l’Est, en 2015. À Syrte, Khalifa Haftar pourrait, en plus, tenter de s’appuyer sur sa tribu, les Ferjani, très présents et qui ont fait l’objet d’un quasi-massacre par l’EI en août 2015.

PRUDENCE DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Un responsable sécuritaire avoue qu’avec les aéroports des sites pétroliers à présent aux mains de l’ANL, Misrata est aujourd’hui à portée d’attaque des avions MiG-23 détenus par Khalifa Haftar. Dans ces conditions, la ville portuaire, devenu bras armé du GUN et considérée comme proche des Frères musulmans, se prépare à une nouvelle guerre. « Nous allons déjà en finir avec l’État islamique. Nous tenterons ensuite de négocier. Mais il est clair que si les négociations échouent, il y aura très certainement une guerre », affirme Ali Abu Setta, membre du conseil local de Misrata, qui n’hésite pas à dire que Khalifa Haftar prouve « avec cette nouvelle offensive qu’il n’est pas un démocrate et qu’il ne devrait pas avoir de responsabilités en Libye ».

Si en Cyrénaïque, Kahlifa Haftar fait office de héros face à la menace islamiste, en Tripolitaine (ouest libyen), il fait figure de ligne rouge. Favorable à la paix avec l’Est, Rida Ben Issa, chef des garde-côtes de Misrata, n’acceptera pas « quelqu’un qui a tué des Libyens. Khalifa Haftar est une personne à problèmes. Et il est si vieux… Qu’est-ce qu’il a à offrir à notre pays ? À son âge, il devrait être dans une mosquée pour prier et faire des louanges à Dieu ».

Pour beaucoup, Khalifa Haftar est une menace au fragile État libyen. Certains de ses actes viennent d’ailleurs nourrir cette inquiétude. Depuis plusieurs semaines, le gouverneur militaire de l’Est libyen sous les ordres de Khalifa Haftar, Abdul-Razzaq al-Nazhouri, remplace les maires élus par des officiers militaires. Cela a déjà été le cas notamment à Benghazi, Ajdabiya, Shahat… À différentes reprises, en 2015, Abdallah al-Thani, Premier ministre du gouvernement de Beida reconnu par Khalifa Haftar, a été empêché de prendre l’avion. Le 12 octobre 2015, Mattia Toaldo, chargé de recherche pour le programme sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord du Conseil européen des relations internationales (ECFR), écrivait ainsi sur le site Middle East Eye : Khalifa Haftar « a dû fixer des limites avec le Premier ministre Abdallah al-Thani et clarifier la question de qui était vraiment aux commandes.

Le week-end dernier, les deux hommes se sont rencontrés au quartier général de Khalifa Haftar. L’accord auquel ils ont abouti établit le « droit de regard » de Khalifa Haftar sur la composition du cabinet d’Abdallah al-Thani. » Du côté de la communauté internationale, ils sont bien peu aujourd’hui à défendre le maréchal. Martin Kobler, le représentant de l’ONU, n’a pas rencontré le militaire depuis décembre dernier. Ses demandes de rendez-vous ont été refusées par l’homme fort de l’Est. Au journal égyptien Al-Ahram, Khalifa Haftar aurait commenté : « Mon temps est trop précieux pour le perdre dans des discussions sans intérêt. »

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