novembre 2018

Interview Stella Mensah Sassou-Nguesso
« Les Congolais sont prêts à la retirer du Code de la famille »

Par Emmanuelle Pontié
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La députée-maire, fille du chef de l’État et présidente du conseil municipal de Kintélé veut abolir la polygamie.
 
AM : Vous avez déposé le 23 août dernier à l’Assemblée nationale une proposition de loi pour interdire la polygamie au Congo. Pourquoi ?
Stella Mensah Sassou-Nguesso : Pour faire valoir les droits des femmes et lutter contre certaines antivaleurs. Notre Constitution dit que l’homme et la femme sont égaux, mais un article du Code de la famille parle de polygamie, ce qui vient casser cette notion d’égalité. En tant qu’officier d’état civil, je constate que cet article du Code de la famille ne sert pas à grand monde, car 8 % seulement des mariages sont déclarés polygames. Pour ma part, depuis que je célèbre ce type d’événements, je n’ai eu affaire à aucun mariage polygame dans ma mairie. De plus, pour l’équilibre des enfants, les psychologues recommandent d’avoir une vie de famille établie et soutenue dans une union unique, car ce n’est pas en ayant plusieurs familles éparpillées que les hommes peuvent donner une bonne éducation à leurs enfants. Par ailleurs, nous, les députés, avons la mission de lutter contre les antivaleurs, et notamment celle qui est la plus répandue dans notre pays : le vol à grande échelle dans les institutions. Cela arrive, entre autres, parce que la plupart des chefs dans ces institutions ont plusieurs foyers et éprouvent le besoin d’amasser beaucoup d’argent pour les entretenir. Alors, ils volent sans scrupule. C’est l’une des raisons pour lesquelles notre pays n’avance pas. De plus, les femmes sont dévalorisées car elles cherchent à rencontrer un homme riche pour réellement exister. Un tel comportement ne favorise pas l’implication des femmes dans la vie active conformément aux défis politiques et socio-économiques de l’heure.
 
Comment votre démarche a-t-elle été accueillie localement ?
Cette proposition de loi n’a pas fait l’unanimité au départ. Mais quand j’évoque les raisons pour lesquelles je l’ai introduite, certains qui étaient contre au début changent d’avis. De nombreuses associations composées d’hommes et de femmes sont prêtes à me suivre et à m’appuyer dans leurs différentes circonscriptions en déclarant les bienfaits de cette loi, qui redonnera de la valeur à notre loi fondamentale.
 
Votre nom, en tant que fille du chef de l’État, vous sert-il ou non pour faire passer ce genre d’idée dans l’opinion publique ?
Non, ce n’est pas en tant que fille du chef de l’État que mon opinion peut compter ou l’emporter, mais je crois qu’en tant que femme activiste et militante pour l’égalité, oui, je peux me faire entendre beaucoup plus facilement. Du côté des hommes, j’arrive à convaincre car je défends aussi les veuves et les deuxièmes femmes, qui pourraient tout perdre après le décès de leur mari. En retirant la polygamie de notre Code, nous serons obligés de revoir d’autres dispositions légales sur l’héritage. Et à ce sujet, à travers le ministère de la Justice, le gouvernement de notre pays a déjà engagé des réformes du Code de la famille, pour lequel j’ai été contactée dans le cadre de mon combat, et j’en suis fière.
 
Où en est la polygamie aujourd’hui au Congo ? Comment les mentalités évoluent-elles chez les femmes et les hommes ?
La polygamie est pratiquée hypocritement. Ici, les hommes ont l’habitude de doter plusieurs femmes à l’insu de leur épouse légitime, et alors que la plupart d’entre eux sont mariés sous le régime de la monogamie. Ils savent que la dot n’a aucune valeur juridique et n’est valable que cinq ans. Dépassé ce nombre d’années, la dot est annulée si elle n’est pas confirmée par un mariage légal. Nos soeurs congolaises pensent être couvertes une fois qu’elles sont dotées, mais malheureusement aucun papier ne prouve finalement qu’elles ont fait partie de la vie d’un homme. Et le paradoxe est que la dot, qui coûte 50 000 francs CFA, engage d’autres dépenses supplémentaires et obligatoires (en nature), alors que le mariage à l’état civil est couvert pour la même somme. De nos jours, les femmes s’affirment de plus en plus car le taux d’alphabétisation a augmenté. Celles qui s’informent, qui lisent et qui comprennent sont plus nombreuses qu’avant. L’entrepreneuriat féminin aussi est en train de se développer. Les femmes apprennent désormais à se débrouiller seules et à s’affirmer dans leurs métiers respectifs, ce qui leur permet de se contenter du fruit de leurs propres efforts. Du côté des hommes, leur mentalité aussi change. Ils se rendent compte des dégâts que la polygamie a causés dans notre pays. C’est pour cela que la nouvelle génération cherche à s’affirmer plus vite, pour prendre le relais et abolir les pratiques qui ne font pas évoluer notre pays. Et je crois en ces jeunes députés, ministres, maires et autres qui oeuvrent pour cela.
 
Qu’en est-il des conséquences de cette pratique sur le plan des droits des femmes, des enfants, de la succession ?
Aujourd’hui, vu la conjoncture du pays, cette pratique n’a plus de succès, les deuxièmes et troisièmes bureaux sont abandonnés, à cause d’un manque de moyens financiers. Comme je le disais plus haut, ces femmes sont uniquement dotées. Donc elles n’ont droit à rien et peuvent être abandonnées du jour au lendemain. Elles ont juste le droit de demander un héritage pour leurs enfants, mais uniquement s’ils portent le nom de leur père.
 
Le droit coutumier, comme souvent en Afrique, prévaut-il au Congo, quelle que soit la loi ?
La coutume est une chose, et la loi en est une autre. Toute personne qui ne respecte pas la loi doit désormais répondre de ses actes, et celle-ci est bien claire concernant le mariage. Le régime monogamie ou polygamie doit être choisi le jour du mariage légal. Tout homme qui se marie sous le régime de la monogamie ne doit pas doter d’autres femmes, puisqu’aux yeux de la loi, ce n’est pas valable, même si la coutume a tendance à prendre le dessus dans la pratique. Mais la loi reste une valeur fondamentale et générale, personne ne peut être au-dessus d’elle sous peine de sanctions.
 
Vous évoquez l’argument de l’égalité des sexes consacrée dans la Constitution de 2015, qui donnerait de fait aux femmes le droit à la polyandrie, si l’on continue à autoriser la polygamie. Est-ce une forme de provocation ?
Effectivement, peu de gens savent ce que signifie le terme « polygamie » : ce mot s’adapte aux deux genres, il admet que les femmes tout comme les hommes ont le droit de contracter plusieurs mariages, mais dans les pays africains et occidentaux, la polyandrie est considérée comme une pratique qui déprave les moeurs, donc très peu répandue. En réalité, les Congolais sont prêts à ce que l’on retire la polygamie du Code de la famille, car elle est légalement peu pratiquée ici. Ça ne changera pas grand-chose à leur vie. En revanche, ce que nous ne pouvons pas changer, c’est la coutume qu’ils continueront à pratiquer, pour que la mondialisation ne prenne pas le dessus sur nos us.
 
Enfin, qui vous soutient dans votre démarche ? Les femmes, les jeunes ?
Ceux qui me soutiennent aujourd’hui sont des hommes, des femmes et des jeunes. Tous ceux qui ont compris que pour lutter contre la corruption, les maladies sexuellement transmissibles, la séparation des familles, ainsi que la marginalisation et la maltraitance psychologique des femmes et des enfants, la polygamie doit être abolie. Le protocole de Maputo doit enfin prendre sa place au sein des familles congolaises.
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