janvier 2018
INTERVIEW

Jamel Debbouze : « Les préjugés ont la vie dure »

Par Fouzia MAROUF
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L’heure de vérité… Vingt ans après ses débuts, l’humoriste aborde un tournant. Et se confronte à la politique, la paternité ou encore la vie de couple dans Maintenant ou Jamel, son nouveau one man show. Entretien.
 
Il débarque sourire en bannière, chapeau vissé sur la tête. La poignée de main est franche, le regard pétille. Son blouson rouge rappelle les gants d’un boxeur. Très entouré, comme à son habitude, Jamel Debbouze est avec sa team, deux fidèles assistants qui l’accompagnent au quotidien. Sollicité dès son arrivée par une interview radio, il s’installe au micro du studio reconstitué dans ce palace proche des Champs-Élysées. En attendant, on tend l’oreille… L’entretien avec nos confrères ne passe pas en revue les thèmes – actualité socio - politique française, vie de couple, de père, politique internationale… – qui ont inspiré l’humoriste pour son nouveau one man show : Maintenant ou Jamel.
La discussion porte sur le football. Jamel, grand fan de ballon rond, avoue « son espoir de revoir Karim Benzema (l’attaquant du Real Madrid est écarté de l’équipe de France depuis octobre 2015, NDLR)… Je sais que je n’ai aucune légitimité mais je suis allé voir le président de la Fédération à genoux, il y a trop de mômes qui aiment Karim », confie-t-il. 
Connu pour son engagement à gauche, on apprend aussi qu’il a été approché pour une fonction politique. Jamel s’en amuse, feint de ne pas vraiment connaître le nom du poste. « Secrétaire d’État ? ». « Je ne serais pas à ma place, c’est trop rigide. J’aime la scène… » assène-t-il. Il est vrai que l’humoriste et producteur multiple les casquettes en enchaînant les projets entre la France et le Maroc, ses deux pays, depuis plusieurs années. Né à Paris en 1975, ses parents retournent au royaume chérifien avant de revenir à Paris, dans le XVIIIe arrondissement, puis de s’installer à Trappes (Yvelines), dont sont aussi originaires ses amis Omar Sy et Nicolas Anelka, l’ancien footballeur international.
Au fil de sa carrière, cet autodidacte, passé par la caseCanal+, est devenu un touche-à-tout. Débuts à la radio, sériecomique (H), blockbuster à succès (Astérix et Obélix)… Un parcours qui, parallèlement, le porte aussi vers des registres plus engagés comme dans les films Indigènes ou La Marche. Et qui lui vaut de présider la cérémonie des César en 2013. Comique dans l’âme, il devient aussi entrepreneur en créant le théâtre du Comedy Club qui lui permet de faire découvrir de nouveaux talents.
Et, depuis sept ans, il est parvenu à imposer le festival Marrakech du Rire comme un rendez-vous incontournable de l’humour. Son prochain défi ? Dénicher des artistes sur le continent africain et les faire connaître auprès du grand public. Pour l’heure, Jamel Debbouze fait halte à Paris (à La Cigale jusqu’au 31 décembre) avec Maintenant ou Jamel avant d’entamer une tournée dans toute la France jusqu’en avril 2018. Direct, exubérant, le trublion toujours inscrit dans l’action revient sur les questions qui l’interpellent en tant qu’artiste, citoyen, père. Et qu’il interprète dans son univers inimitable.
 
AM : Maintenant ou Jamel signe votre retour sur scène. Est-ce une étape supplémentaire qui marque votre besoin de renouer avec le public, qui rassemble aujourd’hui trois générations ?
Jamel : C’est vital. Pour moi, la scène représente l’espace d’expression le plus important, une expérience forte et unique. J’y exprime librement ce que je ressens, ce que je vis au quotidien avec mes proches, ma famille et mes amis. J’ai toujours eu une grande passion pour la scène, liée à mon désir incessant de découvrir tous les publics, et c’est aussi une façon de me découvrir moi-même : d’interpréter et de transmettre mes émotions au plus grand nombre. Trois générations, je ne le réalise pas sur le fait mais ça me touche profondément qu’autant de personnes me gardent leur intérêt.
 
Vous avez le trac ? Qu’avez-vous ressenti lors de votre première représentation ? C’était difficile ?
Laissez tomber ! Lorsque je me suis retrouvé face au public pour mon premier spectacle en province, j’ai eu l’impression de ne plus avoir fait ce métier depuis des siècles. Ce n’est pas difficile d’approcher à nouveau les gens, mais passer six ans sans être sur scène, c’est beaucoup trop long. Même si je présente chaque année de nouveaux humoristes pendant le Marrakech du Rire ou pour le Jamel Comedy Club à Paris, ce n’est pas le même investissement. Je ne me livre pas personnellement, je ne m’inscris pas dans un échange direct avec les gens de manière aussi intense. J’ai eu le trac et je l’ai encore. C’est formidable, ce trac (sourire).
 
Vous venez de l’improvisation, fil conducteur qu’on retrouve au fil de votre one man show…
Absolument. Je ne peux m’empêcher d’y recourir, c’est mon moteur. Depuis mes débuts, je n’ai jamais joué exactement deux fois le même spectacle. C’est l’instant présent qui m’intéresse, je ne sais pas de quoi sera fait le lendemain. Du coup, je kiff l’impro, en total accord avec mon état d’esprit et mon énergie d’humoriste.
 
Écrivez-vous seul ou en binôme ?
Je co-écris avec mon metteur en scène, Mohamed Hamidi. Nous avons une vraie complicité qui s’est renforcée au fil du temps. J’aime me nourrir d’échanges et une émulation artistique s’est tissée à travers nos nombreux projets communs.
 
Vous avez justement soutenu le long-métrage La Vache de Mohamed Hamidi, en venant le présenter lors de la première édition du Festival du film français en mars 2016, à Casablanca, Marrakech… Assurer la promotion d’une comédie réalisée par un jeune cinéaste méconnu est important ?
Bien sûr. C’est important de créer avec d’autres artistes comme Mohamed, qui est pétri de talent. Il faut pousser, encourager ceux qui ont des choses à dire et j’ai envie d’aider à faire émerger de tels talents parfois trop rares. La réussite d’un film tient aussi à une affaire de complémentarités. J’aime le regard de ce réalisateur, avec qui j’avais déjà tourné lors de son premier long-métrage avec Tewfik Jallab, Né quelque part, aussi sorti au Maroc.
 
Vous êtes né à Paris, vous avez aussi passé une partie de votre enfance au Maroc. Parlez-nous de votre lien avec le Royaume : êtes-vous urbain casablancais, berbère de l’Atlas ou du Souss ?
Rifain de Tanger par mon père et oujdi – de la ville de Oujda – dont est originaire ma mère. J’ai grandi entre Barbès et El Batane, un bidonville de Casablanca. J’ai adoré cette période de ma vie : les fous rires, l’ambiance, la vie, ma famille, mes amis. Il n’y avait jamais de place pour la tristesse et encore moins pour broyer du noir. J’allais chercher de l’eau jusqu’à la source, je me chargeais du pain que j’emmenais cuir au four, mes journées étaient rythmées par ces moments simples. J’ai débuté sur les scènes marocaines, très soutenu par les associations du Royaume puis Samira Sitaïl, la directrice de la chaîne 2M. Aujourd’hui, je rends au Maroc ce qu’il m’a donné en y multipliant les projets.
Pour en revenir à mes souvenirs de vacances, je connais la route qui conduit de la France au Maroc, les yeux fermés ! Les Français partaient en vacances en Renault Espace, nous, on partait à douze dans une Renault 12 ! Et il faut vraiment m’expliquer quelque chose : comme se fait-il que tous les Marocains partaient tous le même jour à la même heure ? À deux heures du matin… Et je ne vous parle pas des franches rigolades durant le trajet ; les haltes passées sur les aires de repos étaient mieux que les vacances. On débarquait en masse comme des gnous, les Espagnols nous détestaient… On ne connaissait qu’un mot : « gratuistas ». Mon fils ne connaîtra pas ça mais je lui en parlerai. Mon père m’a transmis certaines choses et j’en transmets d’autres à mon petit.
 
Comment vous définiriez-vous : plutôt « papa poule », « papa cool » ? Vous êtes père de deux enfants, Léon et Lila, 9 ans et 6 ans… En quoi cela a-t-il changé votre vie, votre regard sur le monde ?
Je suis un papa mobile, à la fois papa poule, papa cool. Je m’adapte, j’avoue ne pas encore avoir pris la pleine mesure de ce que signifie être père. Et le fait d’avoir deux enfants a totalement révolutionné ma vie, la paternité m’a chamboulé. J’ai réalisé et produit le film d’animation Pourquoi j’ai pas mangé mon père pour faire plaisir à mon fils. C’est lui qui m’a conseillé de jouer dans Alad’2 avec Kev Adams, il m’a dit après la lecture du scénario : « Papa, tu dois faire ce film » (sourire). Je vis un incroyable bouleversement émotionnel, le monde a changé autour de moi. J’ai 42 ans, deux enfants, c’est la révolution dans ma tête et dans mon coeur.
 
Cette société en pleine mutation qui concerne aussi vos enfants, vous en parlez dans Maintenant ou Jamel, notamment à travers le regard de votre fille dans la France post-attentats…
Oui, elle est rentrée de l’école un jour en chantant une chanson qu’elle avait apprise pour sortir calmement de l’établissement scolaire et se diriger vers les issues de secours pour une évacuation en cas d’attaque terroriste. (Il chante la chanson). J’ai bien senti que ça l’avait traumatisée. J’en ai fait un skecth : « dès que ma fille voit un barbu de la famille, elle se cache sous la table pendant 10 jours. »
On peut rire de tout actuellement ?
Oui mais pas avec n’importe qui. Sincèrement, je n’ai pas envie de rire avec ceux qui participent à grossir les rangs des extrêmes au nord comme au sud, du Front national en France, de l’élection de Trump ou encore de la montée en puissance d’un jeune loup de 31 ans, qui représente l’extrême droite en Autriche. 33 % pour Marine Le Pen face à Emmanuel Macron, ma mère m’a dit comme en 2002 : « On va tous mourir. »
 
Selon vous, l’humour peut être une arme contre la peur du terrorisme ou les tensions communautaires ?
Le rire représente un outil, pas une arme. C’est un vecteur d’humanité. Il y a une chose dont je suis très fier. Pas plus tard qu’en juillet dernier, à 20 h 30 heure marocaine, je vois face à la scène du 7e Marrakech du Rire, au plus fort du festival, un couple marrakchi dont la femme porte le voile assis à côté d’un autre couple, français, originaire de la ville de Saint-Nazaire : ils partagent ensemble au même moment, le même spectacle. La puissance de l’humour tient aussi à ça.
 
Le succès du Jamel Comedy Club a fait des émules avec une adaptation télévisuelle via le Casablanca Comedy Club. Vous avez aussi choisi le Marrakchi Eko, qui a assuré un one man show en darija (dialecte marocain) à l’Olympia en mars dernier face à un public conquis pour réunir un vivier de nouveaux talents marocains… Où en êtes-vous sur ce plan ?
Eko est incroyable, il a actuellement un public au Maroc et en France. C’était une première, un humoriste qui se produit sur une scène importante dans l’Hexagone, exclusivement en darija. Pour ce qui est des spectacles diffusés dans le cadre du Casablanca Comedy Club sur 2M, ils ont eu un énorme succès, au point que la chaîne en recommande pour de futures émissions. Et ça suscite des vocations comme en France. On a, de plus, atteint un objectif historique : ces programmes ont été diffusés cet été en langue arabe durant le ramadan sur C8, c’est formidable ! Maintenant, on aimerait ouvrir un « vrai » Comedy Club à Casablanca, encourager ce pays où il y a des sketchs à raconter à tous les coins de rue. Par exemple, la façon de conduire des Marocains est hyper drôle.
 
Vous voulez dire dangereuse ?
Tragi-comique, khti (« ma soeur ») (rires). 
 
Le Marrakech du Rire a constitué un tremplin pour de nombreux humoristes d’origine arabo-africaine comme Ahmed Sylla, Waly Dia, Younes et Bambi, Abdelkader Secteur… Pourrait-il s’étendre à d’autres métropoles d’Afrique ?
Je vous confie un scoop (il sourit) : l’année prochaine, le Marrakech du Rire fera halte dans différentes villes du continent – Abidjan, Dakar, Conakry… – pour un gala 100 % africain. On y présentera des artistes locaux. Il y a là-bas une vraie ébullition créative, ça crée, ça vibre, ça rit ! J’y ressens la même humanité qu’au Maroc. Les gens m’aident, nous avons un désir commun : défricher de nouveaux talents africains. On va mettre la scène à leur disposition. Pour cet événement, qui est un vrai défi, je me lance complètement, porté par le soutien du Maroc, de la RAM (Royal Air Maroc), de l’OCP, de la Banque populaire, de M6.
 
M6, la chaîne de télévision française, ou… Sa Majesté le roi Mohammed VI ?
(rires) Les deux ! 
 
Parlez-nous de vos liens avec le roi…
J’ai le privilège de partager beaucoup de choses avec Sa Majesté le roi Mohammed VI. Nous sommes pratiquement de la même génération et sur le plan culturel, nous avons des passions communes. Il m’a fait découvrir des artistes comme l’Ivoirien Molare ou les Nigerians de P Square. Son appétence culturelle me fascine, il est au fait de tout ce qui se passe sur les scènes françaises, dans le monde anglo-saxon, en Afrique. Il connaît très bien l’art contemporain, les artistes émergents, les nouveaux noms du street art. Figurez-vous qu’il connaît tous les humoristes du Comedy Club. Il s’est réjoui du succès de sa diffusion au Maroc, cet été.
 
On sait que vous incarnez à ses yeux un ambassadeur du Maroc, mais que répondez-vous à une presse « parisienne bon teint » qui vous reproche ces liens avec le roi ?
J’en suis très fier. Je suis vraiment heureux de le connaître et de pouvoir échanger avec lui. Nous avons la chance d’avoir un roi ouvert, progressiste et tolérant. Le Maroc, c’est une terre en voie de développement qui ne cesse de progresser et de multiplier les projets culturels. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il est très ouvert à la critique quand elle est constructive. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’humour. 
 
Humoriste, acteur, producteur… Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru, avez-vous un sentiment de reconnaissance, d’autosatisfaction ?
Je considère chaque jour comme un bonus. Je ne me retourne pas sur le passé. Je vis pleinement l’instant présent, ce qui m’attend c’est maintenant : aujourd’hui suffit à aujourd’hui. « Maintenant ou Jamel » (sourire). Ma vie actuelle est un cadeau inestimable.
 
Mais vous avez conscience d’incarner un modèle de réussite sociale pour la jeunesse, de susciter des vocations ?
Complètement. Lorsque je monte sur scène à La Cigale ou au Zénith, j’ai le sentiment d’être utile. Les jeunes se disent, « il vient d’en bas, il a une main dans la poche ». C’est porteur d’espoir pour eux. Comme peuvent aussi l’être Omar Sy, Kylian Mbappé ou Leïla Slimani.
 
Maintenant ou Jamel est traversé par les tubes emblématiques de MHD, rappeur d’origine guinéenne et sénégalaise au succès retentissant en France aux États-Unis…
C’est l’un des meilleurs artistes de sa génération. J’adore son état d’esprit, pour moi, sa musique est un baume. Elle met en joie, file la patate. J’avais envie de lui faire un clin d’oeil.
 
 
Alors que nous sommes à la 4e génération, vous dites que la jeunesse issue de l’immigration « doit encore en faire quinze fois plus que les autres en France »...
Bien sûr. Je ne comprends pas pourquoi les préjugés ont encore la peau si dure, si tenace. J’ai conscience qu’il y a des avancées pour nous, mais la France m’apparaît comme une vieille dame avec des tropismes. Ceux qui sont parvenus à vivre mieux que leurs parents, ont ramé très dur. Mais je suis dans l’attente, j’ai confiance, la France m’a permis d’accéder à mes ambitions. Lorsque je vois le film Divines de Houda Benyamina obtenir trois César, je me dis qu’il y a de l’espoir, ça me fait chaud au coeur.
 
À quoi rêvez-vous ?
Que le Marrakech du Rire dure cent ans ! Et à un immense carnaval de rue comme à Rio qui déambulerait à Marrakech aux côtés des différentes troupes qui représentent chaque année le Festival des arts populaires.
 
C’est le plus ancien festival du Maroc, chaque troupe incarne une ville avec ses costumes,la musique traditionnelle, son dialecte… Il se tient aussi, comme le Marrakech du Rire, sur la scène en plein air du palais El Badi…
Ce serait formidable, réunir le plus grand nombre d’artistes marrakchis, oujdis, casablancais, rabatis, touristes férus de ces deux événements et être tous ensemble.
 
Que faites-vous quand vous ne travaillez pas, comment vous vous évadez ?
Je réponds à vos questions (il sourit). Ce que j’aime faire par-dessus tout, c’est passer simplement du temps avec ma femme et nos enfants. Être allongé sur une pelouse dans les Yvelines en regardant défiler les nuages ou être au Maroc, assis face à la montagne en écoutant Barry White ou Oum Kalthoum, avec un thé à la menthe.
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