avril 2018

Jerada, les raisons de la colère

Par Julie CHAUDIER
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Dans cette petite ville du nord-est du Maroc, de nombreux travailleurs prennent encore la route des dangereux puits clandestins de charbon. Plusieurs mineurs y ont trouvé la mort. Depuis, la colère de la population gronde. L’enjeu ? La diffi cile reconversion économique de cette région déshéritée, qui se sent abandonnée de l’État.
Le « mouvement populaire du Rif » (Hirak) de Jerada était inéluctable. Dans cette petite ville de 43 000 habitants située à l’extrême nord-est du Maroc, à une quarantaine de kilomètres de l’Algérie, les effets conjugués de la pauvreté, de choix politiques hasardeux, de la corruption et d’un hiver glacial ont conduit à l’explosion de colère qui secoue la région depuis plus de deux mois.
« Tout a commencé à Hay Massira, l’un des quartiers de la ville, raconte Aziz Naitabou, l’un des porte-parole du Hirak. Un groupe d’habitants a manifesté sa colère contre les montants jugés exorbitants de leurs factures d’électricité. Les forces de l’ordre sont venues disperser les gens et ont arrêté trois jeunes lycéens suite à une altercation verbale. » Le lendemain, deux frères se noyaient au fond de l’une des mines de fortune creusées de façon sauvage aux alentours de la ville pour extraire du charbon. Après un coup de burin, ils ont atteint une poche d’eau qui s’est déversée dans leur galerie où les deux griefs [les factures d’électricité et la mort d’un mineur en février] étaient là par malchance en même temps alors qu’un seul suffit, en temps normal, à mobiliser les gens », fait remarquer Abderrazak El Gourji, secrétaire général de la wilaya de la région de l’Oriental. Le lendemain, des milliers de personnes se sont rassemblées pour les funérailles. « Après l’enterrement, je suis resté avec d’autres personnes pour organiser le mouvement », se souvient Aziz Naitabou.
Depuis la fermeture en 1998 des Charbonnages du Maroc, qui exploitaient trois grands puits à l’intérieur de la ville, la population, qui dépendait tout entière de la mine, a commencé à creuser des puits dans la forêt environnante pour exploiter par ses propres moyens les filons de charbon. « En 1998, de nombreux projets ont bien été mis sur la table de la commission économique syndicale au moment de la fermeture : une usine de papier et de fourrage d’alfa, une plante spécifique à la région, une usine de batterie… mais aucun n’a jamais vu le jour, assure Aziz Naitabou. En 2008, l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) afinancé différents équipements comme la piscine et les abattoirs publics, qui ont été construits mais n’ont jamais ouvert !Alors, oui, l’INDH finance aussi de tout petits projets, commel’achat de triporteurs, mais ce n’est pas ça qui va redresser laville et offrir des opportunités aux jeunes ! » « Des sommes colossalesont été investies dans les infrastructures de la provincede Jerada. Entre 2003 et 2017, l’État y a dépensé 12 milliardsde dirhams », se défend le secrétaire général de la wilaya de larégion de l’Oriental. L’activité économique de la ville se limitepourtant bien, aujourd’hui, à deux immenses centrales électriquesqui offrent peu d’emplois et importent désormais lecharbon de l’étranger.
Alors, en vingt ans, les forêts qui entouraient la ville ontprogressivement disparu. Utilisés pour solidifier les galeriessouterraines et comme bois de chauffe, les arbres ont tous étécoupés. Dans ce paysage désolé, il ne reste plus à la surface quedes amoncellements de pierres charbonneuses pour signalerl’entrée des mines. « Je creuse depuis que je suis né, il n’y a riend’autre à faire dans ce bled ! » lance Mohamed, 25 ans. Appuyésur une grande manivelle placée au-dessus d’un puits de mine,il remonte les sacs de charbon que lui envoie le mineur au fond.Le jeune homme gagne au mieux une centaine de dirhams parjour (moins de 10 euros), sans compter les quinze jours de travailsans rémunération consacrés à creuser le puits avant d’atteindrela première veine de charbon. Bien sûr, Mohamed estallé ailleurs, jusqu’à Oujda et Nador, chercher un autre travail,mais il n’a rien trouvé.
UNE MÉTÉO MEURTRIÈRE
C’est même le phénomène inverse qui se produit chaque hiver. Les ouvriers manoeuvres, habituellement employés sur les chantiers à Oujda et dans le nord de l’Oriental, trouvent moins de travail et se rabattent sur les mines. Sur le site de l’ancienne mine de plomb de Zellidja, dans la même région, un éboulement a blessé un mineur le 31 janvier dernier. « Les gens qui viennent d’Oujda pour travailler dans les galeries ne connaissent rien aux mines. Ce sont eux qui s’attaquent aux piliers qui soutiennent les galeries pour récupérer plus facilement du plomb et les fragilisent », accuse Mohamed, la trentaine, mineur. La pression qui s’exerce pendant l’hiver sur les mines de la région est d’autant plus forte à Jerada que les prix du charbon, destiné aux chaudières des casernes militaires et des hôpitaux, sont au plus haut. C’est aussi par temps froid voire glacial que les galeries des mines artisanales – de construction fragile – s’effondrent parfois sous les effets conjugués de la pluie et de la neige. Tous les éléments sont alors réunis pour augmenter le nombre d’accidents mortels. Cette pression saisonnière s’est même accentuée ces dernières années avec la disparition progressive des principales autres sources de revenus de la population de la région. Pendant le protectorat fran- « Les gens qui viennent d’Oujda n’y connaissent rien. Ce sont eux qui fragilisent les çais, « en marge du Maroc utile, l’Oriental, véritable annexe del’Oranie sous colonisation française, était tournée vers l’Algérie. […] Reliée par deux axes de communication majeurs, “la route impériale” et la voie ferrée Marrakech-Gabbes par Oujda et Oran, les deux régions formaient un espace économique commun », écrit le géographe Abdelkader Guitouni, enseignant chercheur à la faculté d’Oujda*. En 1997, la fermeture officielle de la frontière a donc durement touché la région, mais la contrebande « vivrière » a tout de même perduré pendant vingt ans.
En 2014, cependant, le ministère de l’Intérieur marocain a annoncé son intention de lever un grillage tout au long de sa frontière avec l’Algérie. Au même moment, dans l’enchérissement qui caractérise la relation de deux voisins, celle-ci a également annoncé qu’elle creuserait, de son côté, une tranchée surmontée d’un remblai. Aujourd’hui, « en réponse à l’action de l’Algérie, cette démarche se justifie, pour le Maroc, pour lutter contre l’immigration irrégulière des Subsahariens, le terrorisme et l’entrée des réfugiés syriens, mais elle a eu pour conséquence de rendre la démarcation quasiment hermétique sur les 700 kilomètres de frontières que compte la région de l’Oriental, reconnaît Abderrazak El Gourji. Alors que les zones frontalières sont normalement des zones de prospérité, la contrebande vivrière a été quasiment réduite à néant. »
DES RÉPERCUSSIONS EN CHAÎNE
« Aujourd’hui, la contrebande existe encore. On sait qu’il y a des “ portes ” dans le grillage côté marocain, mais seuls les objets légers, comme les lunettes de soleil, transportables à pied, franchissent encore la frontière », a constaté Mohamed Kerzazi, membre de l’Association marocaine des droits humains à Oujda. Preuve que cette situation – dramatique pour la région – est amenée à durer : des stations-service ont été construites à Oujda alors que, jusque-là, le carburant provenait essentiellement de la contrebande algérienne.
Même l’émigration qui a longtemps représenté l’ultime échappatoire est devenue moins attractive après la crise économique mondiale de 2008. Moins de départs mais aussi beaucoup de retours. Les transferts d’argent des Marocains résidant en Espagne, où la crise fut la plus vive, vers leur famille au Maroc, se sont ainsi effondrés, en 2013, de 41 % par rapport à leur sommet de 2007. De toutes les régions du Maroc, l’Oriental a certainement été la plus touchée car « près du quart de notre diaspora en est originaire et celle-ci draine, à elle seule, 24 % des transferts d’argent vers le Maroc des Marocains résidants à l’étranger », a souligné Mohamed El Kettani, président du groupe Attijariwafa Bank, lors d’une conférence en juillet 2016. « Mon frère travaillait en Espagne mais en 2008, avec la crise économique, il a dû rentrer à Jerada. Il n’est reparti qu’il y a six mois », témoigne Mohamed, syndicaliste dans l’ancienne ville minière. Presque dix ans après la crise financière, l’émigration reste ainsi, encore aujourd’hui, la première solution envisagée par les pouvoirs publics pour répondre en urgence à la demande des manifestants du Hirak de trouver une « alternative économique » à l’exploitation des mines clandestines. Sur les 2 000 emplois promis, les pouvoirs publics envisagent bien le recrutement de 1 200 personnes dans de nouvelles usines à construire, mais misent d’abord, à très court terme, sur le départ de 750 Jerradis. « Dans le cadre de l’accord entre le Maroc est l’Espagne, nous avons réservé un quota de plus de 500 postes de travailleurs occasionnels (principalement des femmes) uniquement pour Jerada », indique le secrétaire général de la wilaya de l’Oriental. Autrement dit, 500 femmes pourront partir travailler en Espagne le temps de la cueillette des fraises. « Plus de 200 autres personnes ont commencé à être recrutées dans les pôles industriels de Kenitra et de Tanger », ajoute Abderrazak El Gourji. « Travailler à Kenitra dans les usines du secteur automobile ?, s’interroge, dubitatif, Ahmed, mineur. Pourquoi pas. » Rencontrée lors d’une manifestation du Hirak, Meryem, fraîchement diplômée de l’université d’Oujda mais toujours au chômage, n’est pas d’accord : « Je ne veux pas de ce genre de solution ; je veux rester à Jerada pour que le fruit de mes études profite à cette ville. »
Devant l’insatisfaction qui perdure, le chef du gouvernement, Saâdeddine El Othmani, s’est déplacé à son tour, le 10 février, après les visites du ministre de l’Énergie et des Mines et du ministre de l’Agriculture en janvier avec, dans ses bagages, son propre lot de promesses : la suspension immédiate de tous les permis d’exploitation minière non conformes aux lois, l’exploitation rationnelle et réglementaire des autres richesses minières de la région ; la création d’une zone industrielle à Jerada ; la mobilisation de 3 000 hectares pour l’agriculture. Il n’a toujours pas convaincu : « la visite a laissé un arrière-goût amer au sein de la population de cette région. En fait, elle s’attendait à des mesures et des programmes pour l’ensemble de la région et pas uniquement à des initiatives au profit de la seule ville de Jerada. Le hic, c’est que Saâdeddine El Othmani a choisi la ville d’Oujda pour ne parler que de Jerada. Qu’en est-il donc de Berkane, de Driouch, de Figuig, de Guercif, de Nador et de Taourirt ? », lance Hassan Ammari, militant associatif, au quotidien marocain Libération. Partout, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Toute une partie du Royaume vit avec le sentiment d’appartenir encore au « Maroc inutile » par opposition au « Marocutile » de l’axe Tanger - Casablanca - Marrakech, un siècle après l’invention de cette formule cynique par le maréchal Lyautey, résident général du Royaume. À chaque accident meurtrier, la population de ces localités oubliées se retourne contre les pouvoirs publics. Ainsi, le 8 janvier dernier, dans la région de Fès-Meknès, un homme décédait de ses blessures sur la route menant de la petite ville de Outat El Haj à Fès. Ce marchand ambulant s’était blessé en heurtant avec sa charrette des blocs de pierre laissés sur la route par un chantier. D’abord conduit à l’hôpital de la ville, il a dû être transféré au CHU de Fès, à plus de 240 km de là, mais il est décédé avant d’y parvenir. Des manifestations dénonçant l’indigence des services de santé ont immédiatement suivi et obtenu, au bout d’un mois, une nouvelle ambulance, la création d’unités d’urgence de proximité dans les villages avoisinants, l’affectation de deux spécialistes et deux généralistes ainsi que sept techniciens et infirmiers polyvalents.
À 200 km à l’est, à Tendrara, trois jours après le drame de Outat El Haj, un enfant est mort dans des circonstances encore plus dramatiques. Heurté par un camion près du souk hebdomadaire, aux abords de la route qui lie Oujda à Figuig, il est décédé avant l’arrivée des secours, l’ambulance ayant mis une heure à arriver. La manifestation qui s’en est suivie a rapidement tourné à l’affrontement entre les forces de l’ordre et la population. Neuf personnes, arrêtées ont été condamnées à plusieurs mois de prison. Le déficit en équipements publics de base de ces deux localités n’a rien d’exceptionnel. Selon une étude réalisée par l’Observatoire national du développement humain, à Salé, ville mitoyenne de la capitale, Azilal et Figuig, très excentrées, seules 57 % des personnes interrogées vivaient à moins d’une heure d’un hôpital. Conscient que les écarts de développement et d’équipements publics entre les grandes villes du Maroc et les villages des plaines agricoles et des montagnes deviennent insupportables et constituent le terreau de la contestation sociale, le gouvernement a lancé en juin dernier le Programme national 2016-2022 de lutte contre les disparités sociales et territoriales dans le monde rural. Il est doté d’une enveloppe budgétaire de 50 milliards de dirhams destinée à 20 800 projets bénéficiant à 12 millions de citoyens dans 24 290 douars. « Nous sommes sans cesse dans cette ambivalence habituelle : faut-il développer le centre ou la périphérie ? Il est essentiel d’investir dans le centre pour le rendre compétitif mais il faut également assurer le rattrapage de la périphérie. Je pense qu’il faut tout développer mais peut-être pas à la même vitesse, l’essentiel, c’est de conjuguer les efforts pour garantir une vie décente à tous les citoyens », analyse le secrétaire général de la wilaya de la région de l’Oriental. En attendant, plus haut dans les montagnes du Maroc, la neige, tombée en abondance cette année, a coupé bien des routes, quand elles existent, et isolent de tout et pour plusieurs semaines des villages entiers.

 

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