juillet 2017
Maroc - OCP Policy Center

Karim El Aynaoui : « Donner un coup de collier dans les infrastructures »

Par Sabine CESSOU
Partage
Ancien économiste à la Banque mondiale et ex-directeur des études et des relations internationales de la Banque centrale du Maroc, il préconise un « big push » en matière d’investissements pour faire véritablement décoller le continent.
 
Fondé en 2014 avec le soutien de la fondation OCP, l’OCP Policy Center, think tank marocain basé à Rabat, a déjà produit plus de 200 publications. Géré de manière autonome, il a constitué une équipe de 25 employés, dont 50 % de femmes, et de 39 chercheurs associés, qui comptent de grands noms de l’économie africaine, tels que Vera Songwe (voir portrait p. 62), la nouvelle secrétaire exécutive de la Commission des Nations unies pour l’économie de l’Afrique (CEA). Ces « senior fellows » sont surtout marocains et issus du continent africain, mais aussi brésiliens, français et américains. Cette plateforme d’expertise se veut ouverte sur le monde et tournée vers des idées concrètes.
 
AMB : Ne connaît-on pas depuis longtemps les leviers du développement sur lesquels vous planchez ? 
Karim El Aynaoui : Le diable se trouve souvent dans les détails ! L’important, à mon sens, tient à l’investissement dans les infrastructures, un domaine très capitalistique dans lequel il est possible de faire des partenariats public-privé (PPP). Des bailleurs de fonds peuvent apporter le bien public de départ avec les études de projet, puis le secteur privé peut prendre le relais et investir dans le cadre de PPP, en mobilisant les sources de financement disponibles dans le monde – notamment auprès des fonds de retraite des pays du Nord – car les rendements sont tout simplement intéressants. Le second point d’entrée porte sur l’agriculture, qui occupe l’essentiel de la force de travail en Afrique. Les infrastructures et l’agriculture sont connexes et permettent de créer des marchés efficients.
 
Faut-il un plan Marshall pour l’Afrique ? 
Ce nom a une dimension symbolique, mais le « big push » que je préconise relève du même type d’effort. Il pourrait créer les dynamiques vertueuses pour tout le monde et enclencher, un processus de développement accéléré en favorisant l’intégration en aval et en amont de nombreuses industries.
 
Les grands groupes européens ont-ils intérêt à voir ces chaînes de valeur locales les concurrencer ? 
Oui, les projets sont « win-win », avec des rendements importants pour tout le monde ! Il faut dépenser un peu de capital politique et de capital temps au départ… Malheureusement les Européens ont été jusqu’alors préoccupés par des difficultés d’ordre interne. Cela est largement lié à des réformes profondes des institutions financières internationales, dont il faut faire évoluer les mandats. La capacité des pays doit aussi être renforcée. Il s’agit de former les décideurs à dialoguer avec les marchés financiers. Si un mécanisme garantit le retour sur investissement, il n’y a aucune raison pour que celui-ci ne se fasse pas.
 
L’échec des politiques de développement ne tient-il pas à la faiblesse des États ?  
La faiblesse des moyens joue aussi. Pour les pays les moins avancés, la marge budgétaire est minime. Il faut un redéploiement massif des ressources financières vers l’Afrique, qui représente, avec les efforts requis pour la transition climatique, un investissement rentable pour tout le monde ! Le fait est connu : la rentabilité sur le continent est posititive pour le capital international. Par ailleurs, la question se pose de la réforme du rôle des institutions financières internationales et des bailleurs de fonds… Elles doivent sans doute s’impliquer plus en jouant un rôle de catalyseur pour diminuer les risques. Les financements sont disponibles, avec l’excès d’épargne dans certains pays du Nord. Des fonds souverains pourraient très bien investir davantage en Afrique. Prenez par exemple une route à péage ! C’est un projet tout à fait rentable. L’Afrique est une source de croissance pour l’Europe, certes. Encore faut-il s’organiser pour en tirer profit…
 
Faut-il venir à bout du modèle extraverti des économies africaines ? 
C’est en train de changer, avec l’essor de la demande intérieure sur ces marchés. Un bon point de départ consiste à disposer d’un approvisionnement fiable en électricité. J’ai travaillé en 2003 et 2004 sur la stratégie de croissance de l’Éthiopie, où les conditions agricoles et climatiques sont idéales pour l’horticulture, avec d’importants écarts de température favorables aux fleurs. Mais rien ne peut se passer sans routes pour acheminer les fleurs coupées vers l’aéroport, qui doit à son tour être équipé de chambres froides ! Aucun acteur privé ne peut fournir ces biens publics. Ils feraient exploser ses coûts de production ! Les stratégies pour passer du statut de PMA à celui de PRI ne sont pas très compliquées : il faut investir dans les infrastructures susceptibles de débloquer de la valeur ajoutée. La Chine l’a fait, avec un exode rural immense. En Europe, le processus est plus lointain, puisqu’il remonte aux années 1950 et 1960. Les gens l’ont oublié. Lorsque je me rends dans un pays à bas revenu, je comprends tout à fait les angoisses du « policy maker », car j’ai bientôt 50 ans et je me souviens du Maroc sans autoroute.
 
Quid des questions de gouvernance, qui font entrave au développement ? 
Celles-ci relèvent d’un processus endogène. Quand vous avez un petit gâteau à vous partager, tout le monde se bat pour avoir sa part. La question consiste à savoir comment se développer, avec une gouvernance donnée – qui a toujours un caractère endogène et évolutif. Le tout est de trouver les bons points d’entrée. En Côte d’Ivoire, tout n’est pas parfait, mais quel chemin parcouru depuis la fin des hostilités ! Au Ghana, des progrès incroyables ont été faits ces vingt dernières années. Les choses ne sont pas séparées : on ne peut pas se dire qu’on va faire de la bonne gouvernance, et que tout le reste va suivre.
 
L’afro-optimisme de ces dernières années est-il mis à mal par la mauvaise conjoncture ? 
Cette question n’est pas centrale. L’important, à mon sens, c’est que le narratif sur l’Afrique échoie aux Africains. Nous avons sans doute besoin de plus de voix africaines et les think tanks ont leur rôle à jouer. Un investisseur examine des données concrètes, même si le récit ou l’impression générale dégagée par un pays ou une région comptent dans la perception que l’on se fait de la prise de risque. Les pionniers, de ce point de vue, ont un rôle très important à jouer. Lorsque le groupe Renault décide de s’installer à Tanger, par exemple, il ouvre une brèche. D’autres constructeurs automobiles suivent le mouvement désormais…
Partage
À lire aussi dans AM BUSINESS
AM BUSINESS Moyen-Orient Iran : le réveil contrarié
AM BUSINESS Économie Les quatre ouvrages du moment à ne pas rater
AM BUSINESS Portrait Pierre Thiam : un chef sénégalais à New York
AM BUSINESS Maroc - groupe BCP Kamal Mokdad : « Nous avons les moyens de nos ambitions »

Suivez-nous