avril 2017
Départ

KIGALI, L’AMBITIEUSE

Par Stéphanie AGLIETTI
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Bosquets tirés au cordeau, avenues bordées de palmiers, feux de signalisation avec décompte et motos-taxis casqués… À peine l’enceinte de l’aéroport de Kigali franchie, le visiteur est frappé par l’ordre et la propreté de la capitale rwandaise.
 
Point de trace des sacs plastiques qui défigurent nombre de ses consoeurs africaines, ils sont interdits dans le pays depuis 2008. Aux quatre coins de la ville, le ballet des grues est incessant, faisant sortir de terre immeubles de bureaux et centres commerciaux. On est bien loin de la cité exsangue, aux rues jonchées de cadavres et vidée de ses habitants au lendemain du dernier génocide du XXe siècle. Seule une des façades du Parlement, criblée d’impacts d’armes lourdes et soigneusement préservée, rappelle aux passants la guerre civile et le massacre d’environ 800 000 Tutsis et Hutus modérés en à peine 100 jours, qui a eu lieu à partir d’avril 1994. Aujourd’hui, Kigali veut résolument tourner le dos à son passé tragique et s’offrir un nouveau visage.
 
Cette métamorphose opérée à grand renfort d’aide étrangère – qui représente toujours 30 % à 40 % du budget national –, la ville la doit en grande partie à Paul Kagame, l’homme fort du Rwanda depuis plus de deux décennies, un despote éclairé, diront certains. Son ambition : transformer, à l’horizon 2020, un État-confetti de 26 000 km2 à faible revenu et majoritairement rural en une économie à revenu intermédiaire centrée sur les services. Ce projet ferait de la capitale la vitrine du pays des Mille Collines, la locomotive de cette transformation et un centre névralgique régional du tourisme.
 
Certes, Kigali et son 1,3 million d’habitants est encore loin du « Singapour de l’Afrique » rêvé par ses dirigeants et elle fait figure d’outsider face aux poids lourds régionaux comme Nairobi ou Addis-Abeba. Mais elle met tout en oeuvre pour être à la hauteur de ses prétentions. C’est d’ailleurs le cabinet singapourien Surbana qui a réalisé son plan d’urbanisme en 2013. Ce projet titanesque prévoit d’organiser son développement par phases quinquennales jusqu’en 2040 et découpe la capitale en centre financier, zones résidentielles et commerciales, le tout agrémenté d’espaces verts et de loisirs.
 
Pour améliorer son image à l’international et attirer les investisseurs, Kigali s’est taillé une réputation de ville sûre : la police y est omniprésente et, la nuit, des militaires postés tous les cent mètres en bord de routes veillent au grain. Elle a aussi assis son statut de cité peu corrompue et où il est facile d’entreprendre. Cette année encore, le Rwanda caracole en tête, deuxième derrière l’île Maurice, dans le peloton des pays d’Afrique subsaharienne, selon le classement de la Banque mondiale sur le climat des affaires. Autre performance, l’Office rwandais du développement (RDB) assure qu’il est possible d’enregistrer sa société en six heures dans le pays.
 
Entreprenante, la capitale rwandaise se veut aussi intelligente et connectée. Depuis fin 2012, la prestigieuse université américaine Carnegie Mellon y a installé une antenne où elle enseigne les nouvelles technologies de l’information. Dans le même bâtiment, s’est implanté le K-Lab, un incubateur de start-up high-tech. Dans les cafés et restaurants, hommes d’affaires et membres de la diaspora récemment rentrés au pays profitent de l’Internet 4G ou de la fibre optique. Symbole du renouveau, l’inauguration en juillet dernier, lors du 27e Sommet de l’Union africaine, du Kigali Convention Centre (KCC), un centre de conférences ultramoderne de 2 600 places.
 
Au même moment, c’était la chaîne hôtelière Marriott qui prenait ses quartiers sur la colline opposée avec l’installation d’un hôtel cinq étoiles. Dans la foulée, le groupe portugais Mota-Engil signait avec le gouvernement un contrat de 818 millions de dollars pour construire un nouvel aéroport international au sud de la ville. Faisant fi de l’étroitesse du marché rwandais, le géant allemand Volkswagen a lui aussi jeté son dévolu sur Kigali, prévoyant d’en faire un laboratoire de l’autopartage en Afrique.
 
Quant à l’entreprise argentinobrésilienne Positivo, elle assemble, depuis 2015, des ordinateurs dans la zone économique spéciale de Kigali, une première dans le pays. Résultat, la croissance, à 5,9 % en 2016, devrait atteindre 6,2 % cette année, selon les prévisions du Fonds monétaire international (FMI). Un essor porté notamment par les services qui représentent désormais près de 50 % du produit intérieur brut (PIB) selon la Coface.
 
Mais ce changement à marche forcée ne s’effectue pas sans grincements de dents. L’opposition dénonce la toute-puissance du Front patriotique rwandais (FPR), véritable parti-État qui contrôle toutes les strates de la société. Crystal Ventures Ltd, son fonds d’investissement, est le premier employeur du pays, avec 12 000 salariés, présent dans l’agroalimentaire, la sécurité privée, le BTP, entre autres.
 
Les autorités sont aussi régulièrement épinglées par l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) pour le traitement réservé aux vendeurs ambulants et autres marginaux, violemment évacués du centre-ville et enfermés dans des unités « de transit » opérant en dehors de tout cadre légal. Alors que 79 % des Kigaliens vivent encore dans des implantations sauvages, selon le ministère des Infrastructures, les expropriations sont légion, parfois suivies de relogements mais loin des limites de la cité.
 
Si les villas luxueuses et inaccessibles pour la majorité des Rwandais se multiplient, les projets d’habitations à loyers modérés peinent à se concrétiser. Au risque de creuser encore un peu plus les inégalités.
 
LES VRAIES ADRESSES
 
Trois ambiances totalement différentes pour découvrir une métropole entre passé et avenir.
 
 
Se détendre, Hôtel des Mille Collines.
 
L’histoire de ce célèbre quatre étoiles, construit par la compagnie aérienne belge Sabena en 1973, a inspiré en 2004 le film Hôtel Rwanda de Terry George. Situé dans le quartier d’affaires de Kiyovu, il compte 112 chambres. Jusqu’en avril 2016, il était géré par la chaîne allemande Kempinski, avant que sa propriétaire, l’épouse de l’homme d’affaires Miko Rwayitare, n’en reprenne les rênes.
 
Au bord de la piscine, se croisent des investisseurs et des touristes de retour d’une excursion dans le Parc national des volcans à la rencontre des derniers gorilles de montagne. Le vendredi soir, les habitués viennent boire un verre et profiter de concerts d’artistes rwandais. millecollines.rw
 
Se cultiver, Inema Arts Center.
 
« Inema », qui peut se traduire par « talent » en kinyarwanda, la langue locale, est également la combinaison des prénoms des frères cofondateurs de cette galerie d’art : Innocent et Emmanuel. Ces deux trentenaires plasticiens, fils d’exilés rwandais ayant fui en Ouganda, sont rentrés au pays en 1997. Peinture, sculpture et arts plastiques sont exposés dans les deux étages et le jardin de leur maison dont les murs ont été repeints en couleurs vives. Des apéro-concerts s’y déroulent tous les jeudis soir. inemaartcenter.com
 
Se souvenir, Mémorial du génocide.
 
Ce musée revient sur la période tragique de 1994, retraçant l’enchaînement ayant conduit aux massacres depuis la période coloniale, qui a largement contribué à creuser les antagonismes ethniques. Élaboré par la fondation Aegis Trust, organisation non-gouvernementale britannique dédiée à la lutte contre les génocides et crimes contre l’humanité, le mémorial comporte une salle des « Vies perdues » qui aborde les autres génocides du XXe siècle. C’est aussi un lieu de recueillement pour les rescapés. Dans le jardin, entre fontaines et plantes tropicales, reposent en effet quelque 250 000 victimes tutsies dans des sépultures communes. Entrée gratuite. kgm.rw
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