novembre 2018

L’Afrique du sud se tourne enfin ver sa mer

Par Jean-Michel Meyer
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Le modèle historique du pays s’est bâti sur la terre ferme (industrie, mines, agriculture, finance…), en tournant le dos aux océans. Une approche en bout de course. L’économie bleue et la biodiversité apparaissent comme de nouveaux relais de croissance.
 
L ’Afrique du Sud devra-t-elle se tourner vers l’océan et l’économie verte pour relancer sa croissance ? Pour l’instant, le pays navigue à vue. Arrivé au pouvoir en février dernier, le président sud-africain Cyril Ramaphosa avait promis de redresser l’économie, fort de son passé d’homme d’affaires à succès. Mais depuis la récession de 2009, le pays reste embourbé dans une crise économique, sociale et politique, poussant des investisseurs à se méfier de la nation arc-en-ciel. Après une faible hausse de 0,9 % en 2017, le PIB sud- africain a connu deux trimestres consécutifs de recul en 2018, plongeant le pays dans une récession technique. D’après les derniers chiffres du FMI, la croissance économique sud-africaine augmentera péniblement de 0,8 % en 2018 pour viser 1,4 % en 2019. Les autres indicateurs ne sont pas au mieux : un déficit budgétaire de – 3,5 % du PIB et une dette publique annoncée à 54,2 % du PIB en 2018-2019 – soit 204,7 milliards de dollars –, une inflation autour de 6 % et, surtout, un taux de chômage de 27,2 %.
Et ce n’est pas la politique qui va apaiser les tensions ! Le départ forcé du président Jacob Zuma en février dernier, rattrapé par de multiples scandales de corruption, symbolise toutes les turpitudes de son parti, actuellement au pouvoir, l’ANC. Chaque semaine révèle son affaire. Le 9 octobre dernier, c’était au ministre des Finances Nhlanhla Nene de quitter ses fonctions, après avoir reconnu qu’il entretenait des relations avec la famille Gupta, elle-même accusée d’utiliser son amitié avec Jacob Zuma pour décrocher des contrats gouvernementaux – et qui a précipité la démission du président. Nhlanhla Nene a été remplacé aux Finances par Tito Mboweni, un ancien gouverneur de la South African Reserve Bank. 
 
Opération Phakisa
Dans ce contexte, les secteurs clés souffrent. Depuis la mi-août, les compagnies minières Gold Fields, Impala Platinum et Anglo American ont annoncé respectivement supprimer 1 000, 13 000 et 2 000 emplois. Dans l’industrie, l’américain General Motors menace de quitter le pays et de fermer ses usines. Et l’agriculture, frappée par la sécheresse et les pénuries d’eau, vit des tensions politiques et sociales autour de la redistribution des terres. L’ANC projette d’amender la Constitution pour y inscrire le principe d’expropriation sans compensation des fermiers blancs, qui possèdent 72 % des terres arables. À cette annonce, fin juillet, le marché des devises a paniqué. Le rand a glissé à son plus bas depuis deux ans face au dollar. Les grandes banques résistent mais Moody’s s’inquiète de l’impact d’une économie en récession sur leurs actifs bancaires et leurs fonds propres. 
À la tête d’un État aux poches vides, Cyril Ramaphosa cherche de nouveaux relais de croissance. La réussite du pays s’est bâtie sur la terre ferme (industrie, mines, agriculture, finance), en tournant le dos à la mer. Ce modèle économique est en panne. Dans son discours sur l’état de la nation, en février 2018, le chef de l’État a évoqué l’économie de l’océan, et le vaste littoral du pays qui s’étend sur près de 4 000 kilomètres, comme une nouvelle frontière à conquérir. « On s’est rendu compte que les objectifs de développement à long terme de l’Afrique du Sud ne peuvent pas dépendre uniquement des ressources terrestres. Le développement de l’espace côtier a été largement inexploité et pourrait potentiellement créer un million d’emplois supplémentaires et contribuer à hauteur de 13,6 milliards de dollars (11,56 milliards d’euros) au PIB du pays », a-t-il lancé, en juin dernier, lors du G7 au Canada.
Cette piste doit relancer l’opération Phakisa (« Dépêche-toi » en sesotho). Initiée en 2015, en faveur de l’économie bleue, elle n’a pas connu de grands résultats. La présidence veut dynamiser six domaines d’intervention : le transport et la construction navale et portuaire, l’exploration pétrolière et gazière en mer, les zones marines protégées, la gouvernance des océans, l’aquaculture et le tourisme. Depuis août dernier, Cyril Ramaphosa a ouvert un autre chantier : la biodiversité. « Le maintien durable de la biodiversité peut contribuer à nos efforts pour éliminer la pauvreté et créer des opportunités économiques pour nos populations. La biodiversité doit être présente dans tous les domaines du développement économique, dans des domaines tels que l’agriculture, la pêche, l’exploitation forestière et minière, l’énergie, l’écotourisme et les transports », a-t-il détaillé le 25 août dernier. « L’économie de la biodiversité pourrait créer plus de 162 000 emplois et générer 47 milliards de rands de chiffre d’affaires (2,8 milliards d’euros) », a-t-il complété. Une stratégie nationale sur l’économie de la biodiversité est en cours d’élaboration. Elle doit déboucher sur « un plan de travail qui impliquera à la fois le gouvernement, le secteur privé et les partenaires du développement ». L’État est prêt à débloquer 1,18 milliard de rands (plus de 70 millions d’euros) dans les cinq ans. « Outre l’utilisation de plantes pour des produits cosmétiques et pharmaceutiques, l’économie de la biodiversité implique le développement de l’économie de la faune sauvage et de l’écotourisme qui présente un potentiel considérable », a détaillé le chef de l’État. Ce plan pourra en effet s’appuyer sur les parcs nationaux sud-africains qui emploient déjà 100 000 personnes et contribuent pour 3 milliards de rands (180 millions d’euros) au PIB. Reste à savoir, pour Cyril Ramaphosa, si les résultats de ces nouveaux relais de croissance seront au rendez-vous pour préparer les élections générales de la mi-2019.
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