octobre 2018

L’Afrique, future usine du monde ?

Par Jean-Michel Meyer
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Le coeur industriel de l’économie mondiale du XXIe siècle pourrait-il battre de Tanger à Johannesburg ? La prédiction est quasi unanime. Pourtant, la part du secteur manufacturier diminue depuis des années…
 
L’Afrique, future usine du monde, en digne héritière de la Chine industrieuse. Le scénario est validé par les plus grands décideurs et bailleurs de la planète. À Paris et à la Banque mondiale, à Moscou et au FMI ou encore à Pékin et à la Banque africaine de développement (BAD), tous misent sur le continent pour y bâtir le prochain atelier industriel du monde, le prochain blockbuster planétaire du développement. Alors que la Chine est confrontée à la hausse des salaires dans l’industrie, les activités manufacturières légères, comme le textile et l’habillement, cherchent de nouveaux pays à bas salaires ; une aubaine pour l’Afrique. La Chine emploie 25 millions de personnes dans des industries dédiées à l’exportation. Avec l’appui de Pékin, l’Afrique, à l’exemple de l’Éthiopie, a l’opportunité de capter une partie de ces emplois grâce à ses faibles coûts de main-d’oeuvre. 
De fait, 53 chefs d’États africains ont assisté au Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), qui s’est tenu à Pékin les 3 et 4 septembre 2018. La Chine a promis de débourser 60 milliards de dollars (51,6 milliards d’euros) pour l’Afrique. Les priorités : l’industrialisation et les infrastructures. Cette enveloppe profitera sans doute également aux 10 000 entreprises chinoises, selon un décompte de McKinsey, qui opèrent sur le continent dans divers domaines (infrastructures, industrie, ressources naturelles, bâtiment, services, agriculture, télécoms, etc.). Après l’Europe, les États-Unis et l’Asie, c’est donc au tour de l’Afrique d’emprunter la rampe de lancement de l’industrialisation qui lui permettra d’accé lérer son développement. Ce serait oublier un peu vite que l’Afrique est moins industrialisée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a quarante ans ! Les produits manufacturés représentent plus de 60 % de ses importations ; venus de Chine pour l’essentiel, ceux-ci ont contribué à asphyxier l’industrie africaine. Conséquence ? Selon la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations unies, la part du secteur manufacturier dans la croissance du PIB du continent a reculé, passant de 12 % en 1980 à 11 % en 2013. « Le poids de l’industrie stagne », poursuit la CEA dans un rapport de 2016, intitulé « Politique industrielle transformatrice pour l’Afrique ».
 
UNE INDUSTRIALISATION EN DÉCLIN 
Sur le plan international, le continent se situe au plus bas de l’échelle dans la chaîne de valeur mondiale, soit l’ensemble des activités productives réalisées par les entreprises en diffé rents lieux géographiques. L’Afrique ne représente ainsi que 1,9 % de l’industrie manufacturière mondiale. D’après le groupe de recherche britannique Economist Intelligence Unit, ce chiffre s’élevait à plus de 3 % dans les années 1970… Pendant ce temps, l’Asie a vu sa part dans la valeur ajoutée mondiale – valeur ajoutée par une économie lors de la production de biens et de services destinés à l’exportation – grimper à 39 % en 2014, en vue d’atteindre les 50 % dans les dix ou vingt prochaines années. « Depuis le XVIIIe siècle, tous les pays qui ont réussi leur industrialisation en Europe, en Amérique du Nord et en Asie de l’Est ont exploité leur avantage comparatif. L’Afrique subsaharienne est incapable de profiter de la déloca lisation des industries chinoises à forte intensité de main-d’oeuvre en raison de l’absence de certains facteurs essentiels au développement de l’activité manufacturière : capitaux financiers, compétences entrepreneuriales, liens avec les acheteurs et les marchés internationaux », résume sur son blog Justin Yifu Lin, ancien vice-président de la Banque mondiale de 2008 à 2012. Les freins ne manquent pas : infrastructures défaillantes, manque de main-d’oeuvre qualifiée et de cadres formés, tarifs douaniers défavorables, lacunes en matière de gouvernance, instabilité politique, manque de compétences qui pénalisent le suivi des politiques publiques, etc. Pour ces raisons, à partir des années 1990, peu d’États africains sont parvenus à diversifier leur économie en profitant des revenus dégagés par les prix élevés des matières premières. Quelle en est la cause ? Si plus de 50 % des pays africains affichent une stratégie industrielle, recense la CEA, « la majorité d’entre eux n’ont pas les capacités de la mettre en oeuvre ». Le déclin de la filière du caoutchouc au Nigeria est frappant à ce titre. Les importations de pneumatiques chinois ont précipité le départ de Michelin en 2007. L’industrie de cette matière première était alors à son apogée : 100 000 tonnes étaient exportées chaque année, et la filière industrielle comprenait 54 entreprises. Les exportations ont fondu entre 60 000 et 80 000 tonnes l’an, et seulement 20 entreprises ont survécu. Le Nigeria importe ses pneumatiques de Chine, un marché s’élevant à 4 millions de produits par an ! 
Au début des années 2000, le gouvernement prit la décision de relancer la filière en libérant 20 000 hectares pour la plantation d’arbres et en aidant financièrement les agriculteurs pour qu’ils se lancent. Cependant, les gouvernements successifs n’ont pas soutenu ce plan et ont préféré donner la priorité aux cultures vivrières… Qu’en est-il aujourd’hui ? Favorise-t-on l’industrialisation du continent ? « L’Afrique n’a pas d’alternative », résume Mihoub Mezouaghi, directeur de l’Agence française de développement (AFD) au Maroc. L’économie africaine crée 3 millions d’emplois par an ; un chiffre qui devra être compris entre 10 et 12 millions dans les années à venir. L’industrie est en effet la seule arme économique capable de générer des emplois en masse, répondant ainsi à la croissance démographique de l’Afrique, qui comptera 2,5 milliards d’habitants en 2050. Face à l’urgence, la BAD a érigé depuis 2015 l’industrialisation du continent parmi ses cinq priorités. Sous l’impulsion de son président, Akinwumi Adesina, elle veut doubler le PIB industriel du continent d’ici à 2025 pour le porter à 5,6 milliards de dollars (4,8 milliards d’euros), avec l’appui du secteur privé.
 
L’AGRICULTURE, UN TREMPLIN ?
La banque mise aussi sur l’agriculture, qui représente 16,2 % du PIB du continent et fournit du travail à plus de 60 % des Africains ; elle pourrait ainsi servir de tremplin à l’industria lisation grâce à la transformation des produits agricoles. Le défi est immense pour un continent qui importe du fil de coton, du concentré de tomates, etc. Chaque année, l’Afrique, qui possède 65 % des terres arables non cultivées dans le monde, importe l’équivalent de 35 milliards de dollars en denrées alimentaires – 100 milliards d’ici à 2030. Pour briser ce cercle vicieux, la BAD investira 24 milliards de dollars dans l’agriculture et l’agroalimentaire ces dix prochaines années, soit une hausse de 400 % des financements. À travers le programme phare « Technologies pour la transformation de l’agriculture en Afrique », doté de 700 millions de dollars, la banque veut inciter les entreprises de l’agroindustrie à s’installer dans les campagnes pour créer des zones agro- industrielles et de transformation des cultures vivrières. « L’Afrique doit commencer par traiter l’agriculture comme un secteur d’activités commerciales et s’inspirer sans plus tarder des expériences menées ailleurs, comme en Asie du Sud-Est », déclare le président de la BAD.
De leur côté, des États d’Afrique subsaharienne, surtout à l’est du continent (Kenya, Éthiopie, Rwanda, Tanzanie, etc.), développent un modèle industriel. Évoquer l’industriali sation de l’Éthiopie revient à se souvenir de la détermination de Meles Zenawi, qui en fut le Premier ministre de 1995 à 2012. L’homme était fasciné par la réussite des pays de l’Asie de l’Est et, plus précisément, par celle de la Corée du Sud et de Taïwan, qui ont, de façon autoritaire, conduit avec succès une politique de rattrapage industriel sur l’Occident. 
Dès 2011, Addis-Abeba a calqué ce modèle, l’idée étant de concilier le dynamisme du marché et une action ciblée de l’État pour développer les infrastructures, les services de base et un environnement des affaires favorable à l’essor du secteur privé. En 2016, le gouvernement a défini 14 secteurs clés (construction, tourisme, médicaments, transformation de produits agricoles, floriculture, cuir, textile, habillement, etc.) destinés à attirer dans 22 parcs industriels les investissements directs étrangers (IDE). Toutefois, le secteur manufacturier peine à décoller. En août dernier, le rapport annuel du ministère de l’Industrie éthiopien révélait qu’au cours de La Maison du chocolat ivoirien, à Abidjan. l’exercice fiscal 2017-2018 les exportations de biens manufacturiers avaient atteint 487,5 millions de dollars, soit moins de la moitié de l’objectif fixé à 997,9 millions de dollars. « L’instabilité politique depuis deux ans et des contraintes logistiques expliquent ces chiffres », avait commenté le ministre de l’Industrie, Ambachew Mekonnen. 
L’Éthiopie suit-elle la bonne voie ? L’Afrique doit-elle inventer son modèle ? Le débat reste ouvert. « Quel modèle de développement pour l’Afrique ? Aujourd’hui, c’est la question la plus importante. Je pense que le modèle de développement asiatique qui est passé de l’agriculture à l’industrie à haute intensité de main-d’oeuvre, pour ensuite passer à la haute technologie n’est plus valable aujourd’hui parce que la plupart des opportunités seront dans la haute technologie. Je suis convaincu que l’Afrique a besoin de sauter une étape et d’aller directement à la haute technologie », assurait dans une interview à L’Économiste du Faso, le 28 août dernier, Hafez Ghanem, vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique depuis le 1er juillet dernier.
 
L’INDUSTRIE 4.0 
C’est une évidence, l’Afrique subsaharienne connaît un retard considérable en matière d’accès à Internet ainsi que dans l’utilisation des technologies numériques et dans l’acquisition des compétences requises : intelligence artificielle, data, cloud computing, e-commerce, déploiement de machines intelligentes (robots et imprimantes 3D), etc. 
Lors d’un colloque tenu à Washington le 4 juin dernier, sur le thème « L’industrie 4.0 en Afrique », Paul Maseli, le directeur de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), esquissait un autre modèle : « L’Afrique doit trouver sa place dans l’industrie manufacturière en empruntant une double voie. D’une part, en renforçant ses positions dans les fabrications à haute valeur ajoutée dans les secteurs les moins automatisés, comme le textile, l’alimentaire, les boissons, le tabac, les métaux, le bois et le papier. D’autre part, tout en développant ses capacités industrielles, elle doit se préparer à l’avenir du numérique en investissant dans Internet, les technologies numériques et les compétences liées au développement et à l’innovation. » 
La révolution numérique pourrait en effet conduire à relocaliser certaines productions. D’après une étude du think tank londonien Overseas Development Institute (ODI), les robots (financement et exploitation compris) dans l’industrie du meuble aux États-Unis reviendront moins cher que les salariés d’une usine du Kenya de cette même industrie d’ici 2033 (et entre 2038 et 2042 pour l’Éthiopie). Le temps est donc compté pour former des scientifiques, des techniciens et des ingénieurs africains.
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