avril 2017
Maroc

L’ambition intacte du président Benjelloun

Par Julie CHAUDIER
Partage

Quel avenir le patron de Finance Com, la deuxième fortune du pays, réserve-t-il à son groupe ? La question de sa succession, centrale pour l’économie nationale, se pose depuis des années. Mais le fondateur continue à se jouer de toutes les hypothèses.

Nul doute qu’il s’en amuse beaucoup. Othman Benjelloun, le PDG du groupe Finance Com, laisse courir, depuis des années, les bruits les plus farfelus sur sa succession. À 85 ans, « le président », comme le nomment ses équipes, est le deuxième homme le plus riche du Maroc, derrière Sa Majesté Mohammed VI. Sa fortune est estimée à 1,9 milliard de dollars en 2016, selon le magazine Forbes. L’octogénaire est à la tête de la troisième société privée du pays, après le groupe Akwa du ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, et la holding royale SNI (Société nationale d’investissement)1. Finance Com détient, entre autres, le poids lourd bancaire BMCE (Banque marocaine du commerce extérieur) Bank of Africa, la RMA (Royale marocaine d’assurances), deuxième compagnie nationale d’assurances, et la Compagnie de transports au Maroc (CTM), leader dans son secteur. Le groupe d’Othman Benjelloun reste également un actionnaire de référence au sein d’Air Arabia Maroc et de Méditel, devenu récemment Orange Maroc. Finance Com ne publie aucun rapport d’activité mais, selon un article de L’Économiste datant de début 2013, il pesait un total bilan de plus de 240 milliards de dirhams (22 milliards d’euros), soit environ un quart du PIB marocain de l’époque, et affichait un chiffre d’affaires de 14 milliards de dirhams. Dès lors, on comprend pourquoi l’avenir de cet empire marocain – déterminant pour l’économie du royaume – suscite tant d’interrogations. Quand le président va-t-il passer la main ? Qui prendra la succession de cette figure nationale ? Qu’en pense le roi Mohammed VI, charismatique leader politique mais également acteur économique de premier plan ? Si toute la classe dirigeante du Maroc se pose ces questions, peu de personnes savent y répondre et encore plus rares sont celles qui souhaitent le faire. Le « président » lui-même reste silencieux. Sollicité, le service communication de la BMCE n’a pas donné suite à nos demandes.
 
PASSION POUR L’INNOVATION
 
Le personnage se dévoile chaque année lors de la présentation à la presse des résultats de la BMCE. En 2015, Othman Benjelloun avait choisi, une nouvelle fois, de se faire annoncer par Nao, son petit robot humanoïde personnel, illustration de sa passion pour l’innovation comme de son sens de l’humour. « Je suis devant vous parce que je me prépare à être un vrai banquier. Demain, peut-être, je serai président. On m’appellera alors le président Nao », lui avait-il fait dire, avant de lui répondre avec un sourire : « Quant à vos ambitions professionnelles de devenir président, Nao, nous en parlerons plus tard. » Car l’homme croit très fermement en sa longévité. Sa propre mère, Fatma Benjelloun, n’est-elle pas décédée à plus de 100 ans, il y a seulement trois ans ? D’ailleurs, au moment de la conférence, la presse faisait face à un monsieur âgé, certes, mais à la perpétuelle allure de lord anglais et n’ayant rien perdu de sa prestance, ni de son influence. Un an et demi plus tard, le 19 octobre 2016, durant le voyage de Mohammed VI en Afrique de l’Est, une photo publiée sur le compte Flickr du président rwandais Paul Kagame parle d’elle-même : on y voit Fouad Ali El Himma, sans doute l’un des conseillers royaux les plus influents, penché sur Othman Benjelloun comme sur un ami (voir p. 19). Le président de Finance Com appartient ce jour-là à la délégation d’une cinquantaine de personnes, rassemblant les plus importantes personnalités du royaume, qui accompagnent le roi dans un déplacement aussi médiatique que symbolique.
Si Othman Benjelloun est né dans l’une des riches familles commerçantes fassies qui ont formé l’élite du Maroc après l’indé pendance, il n’a pas toujours été membre du sérail. Après des études à l’École polytechnique fédérale de Lausanne en Suisse dans les années 1950, il rentre au Maroc en 1959 pour rejoindre son frère aîné, Omar, qui développe les affaires familiales dans l’industrie automobile à Casablanca. Une tâche à laquelle il s’emploie pendant près de trente ans, très loin de la cour. Ce n’est qu’à la soixantaine, pendant les années 1990, qu’il prend réellement son envol jusqu’à venir se brûler les ailes contre les ors du palais royal. Son ambition lui coûtera même, au début des années 2000, son dauphin.
 
TENSIONS AVEC LE PALAIS ROYAL
 
Tout commence par le rachat en 1988 de la compagnie d’assurances RMA (Royal Air Maroc). Le succès de l’opération permet à Othman de changer de dimension. S’ensuivent deux acquisitions majeures alors que l’État marocain privatise à tout va : la Banque marocaine de commerce extérieur (BMCE), en 1995, puis l’assureur Watanya, en 1998, pour lequel il débourse une petite fortune, 308 millions d’euros. Ces achats se font au nez et à la barbe d’un concurrent, la holding royale ONA (Omnium nord- africain). Le camp Benjelloun et l’ONA s’engagent alors dans une bataille pour le contrôle de l’une des plus grandes entreprises de l’époque : la Société nationale d’investissement (SNI). À la fin des années 1990, Othman Benjelloun monte à hauteur de 23 % de son capital, via le rachat d’une autre compagnie d’assurances, la CNIA. En juillet 1999, l’ONA réplique en fusionnant sa société d’assurance CAA (Compagnie d’assurance africaine) avec Al Amane, filiale d’Axa. Grâce à cet accord, la holding royale devance largement le groupe Benjelloun. Voyant qu’il ne peut gagner, ce dernier s’avoue alors rapidement vaincu.
Le message passe par la voix de Saâd Bendidi, homme de confiance d’Othman Benjelloun, qui déclare que son groupe « n’ira pas plus loin ». En signe de bonne volonté et d’apaisement, la BMCE vend bientôt toutes ses participations directes au sein de la SNI et de l’ONA. Puisqu’il a perdu, Othman Benjelloun a en effet tout intérêt à revenir rapidement dans les bonnes grâces du palais, qui voit au même moment l’avènement de Mohammed VI. Le rapport de force s’inverse si bien entre la holding royale et Othman Benjelloun, qui a pourtant dans l’intervalle lancé le deuxième opérateur national de télécoms, que la Banque commerciale du Maroc (BCM), filiale de l’ONA, envisage même un temps de racheter la BMCE. Finalement, l’affaire n’aboutit pas. L’ONA va plutôt jeter son dévolu sur le groupe bancaire de la famille Kettani et former en quelques années le premier groupe bancaire marocain – Attijariwafa Bank – pour ne plus jamais rien craindre d’Othman Benjelloun.
 
LE DAUPHIN À LA CONCURRENCE
 
Fin 2003, la paix est donc en principe signée entre l’ONA et Othman Benjelloun. En 2005, pourtant, Saâd Bendidi, l’homme qui avait mené la bataille contre l’ONA et était présenté comme le dauphin du « président », quitte Finance Com pour la holding royale. Le PDG de RMA Watanya, président du conseil d’administration de Méditel et vice-président de Finance Com, quitte le navire Benjelloun pour passer à la concurrence ! « C’est dans ce contexte, qu’en haut lieu, on nous a sollicités afin de permettre que certaines brillantes compétences aillent présider aux destinées d’institutions financières, privées ou publiques, la dernière sollicitation ayant concerné Saâd Bendidi pour présider le groupe ONA », déclare, beau prince, Othman Benjelloun lors d’une cérémonie d’adieu à laquelle, signe de la réconciliation, les dirigeants de l’ONA ont été conviés.
Le départ de Saâd Bendidi est un coup dur pour le camp Benjelloun, qui peine à le remplacer. Le « président » va ainsi désigner pas moins de trois successeurs : Sébastien Castro au poste de PDG de RMA Watanya, Zouheir Bensaïd à celui de vice-président et directeur général de la holding. Enfin, Kamal Benjelloun, le propre fils d’Othman, devient vice-président de Finance Com. Diplômé d’anthropologie, président de plusieurs petites sociétés spécialisées dans les énergies renouvelables aux États-Unis et au Maroc, il était resté jusque-là très éloigné des affaires de son père. Othman Benjelloun pense trouver dans son fils un héritier qui ne le trahira pas. À 74 ans, ce choix est d’autant plus impératif que, depuis deux ans, le patriarche est au coeur d’un conflit familial pour la succession de son frère aîné Omar, mort d’un cancer en 2003. Sa disparition a déclenché un véritable bras de fer entre, d’une part, Othman, son frère, et de l’autre Mounir Benjelloun, son fils, et Naïma Lazrak Benjelloun, son épouse : Othman dénie à Mounir son droit à l’héritage parce qu’il ne serait pas le fils biologique d’Omar. En février 2016, plus d’une décennie après le début du conflit, le tribunal a donné raison à Mounir en première instance, mais la procédure se poursuit en appel. Autant dire que le patron marocain n’ignore rien des effets dévastateurs d’une succession qui tourne mal.
 
LES ENFANTS EN RETRAIT
 
Cependant, le choix de Kamal Benjelloun ne sera pas le bon. Le fils disparaît des radars aussi discrètement qu’il y est entré, vraisemblablement plus passionné par les technologies du développement durable que par les subtilités du monde de la finance. Avec sa soeur, la réalisatrice Dounia Benjelloun, ils se sont toujours tenus en retrait, éloignés du groupe de leur père. N’ayant aucun autre enfant avec son épouse Leila Meziane Benjelloun, présidente de la fondation BMCE Bank, et « guère de petits-enfants », selon un communiqué émis en avril dernier, le PDG de Finance Com ne peut donc pas compter sur sa descendance naturelle pour poursuivre son oeuvre. « On peut très bien imaginer que ses enfants deviennent simplement des actionnaires non dirigeants », confirme un consultant en stratégie d’entreprise. Chacun regarde alors avec attention les évolutions de l’organigramme complexe de Finance Com et de la BMCE.
Pour autant, le véritable successeur de Saâd Bendidi va mettre longtemps à émerger. En 2010, le nom de Brahim Benjelloun-Touimi sort enfin du lot. Tandis que Jaloul Ayed, administrateur directeur général de la BMCE, est envoyé à Londres pour opérer le rapprochement entre MediCapital Bank et la filiale Bank of Africa (BOA), et que Mohamed Bennani, autre administrateur, est envoyé à Bamako pour prendre la tête de la BOA, Brahim Benjelloun-Touimi est nommé administrateur, directeur général délégué, président du comité de la direction générale et vice-président du comité senior de crédit. Doté d’un doctorat en finance de l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, l’homme est un ancien de la BMCE. Il a intégré la banque dès 1990, à 30 ans à peine, avant même sa privatisation. Discret mais ambitieux, il devient le numéro 2 du groupe BMCE, vaisseau amiral de la holding Finance Com, juste derrière Othman Benjelloun, lui-même.
Ce poste, durement acquis au terme de vingt ans de bons et loyaux services, semble tout à coup remis en cause en juin 2015. Brahim Benjelloun-Touimi est soudainement nommé président du conseil d’administration de BOA Group, filiale africaine de la BMCE. Dans le microcosme financier marocain, cette nomination sonne comme une mise au placard.
En réalité, il reste, en parallèle administrateur-directeur général de BMCE Bank. « Rien n’a changé, assure-t-il d’ailleurs dans un entretien à Jeune Afrique. Je suis en effet le numéro 2 de BMCE Bank, si l’on en croit l’organigramme et la volonté du président Benjelloun. » De multiples casquettes pour un seul homme. Une position privilégiée qui n’est pas sans rappeler celle de Saâd Bendidi, le dauphin perdu, treize ans plus tôt. L’annonce, le 5 juin 2016, à la surprise générale, de la création d’une coentreprise entre Saham de Moulay Hafid Elalamy et Bank of Africa de Finance Com vient renforcer ce constat. Les deux groupes cherchent en effet à mutualiser leurs services de bancassurances en Afrique. Dans ce contexte, la récente nomination de Brahim Benjelloun-Touimi à la tête de la filiale africaine BOA lui permettra de suivre au plus près la nouvelle entreprise. Reste que le passage de témoin n’est pas fait, pas plus que la transition n’est annoncée. De tous les scénarios envisagés ou fantasmés, le plus probable est sans doute le moins renversant : le patriarche reste aux commandes le plus longtemps possible tout en ayant mis en place un système de décision et de gestion capable de survivre à son retrait des affaires. « Aujourd’hui, la direction générale est déjà assurée par ses équipes qui travaillent de façon autonome et M. Benjelloun est dans une fonction de président, souligne un consultant en stratégie d’entreprise. En outre, le verrouillage de la gouvernance de l’entreprise avec toute une série de partenaires clés est telle que le départ de M. Benjelloun ne provoquerait pas de grand changement dans le groupe. »
Son navire amiral, la BMCE, fonde effectivement sa stabilité sur le soutien de la Banque fédérative du Crédit Mutuel (BFCM), son deuxième actionnaire après Finance Com et ses filiales. Othman Benjelloun l’a fait entrer au capital en 2003, à la force du poignet pour assurer son indépendance face à l’ONA. Depuis, la participation de la banque française, bras financier du groupe Crédit Mutuel-CIC, n’a cessé de croître pour atteindre aujourd’hui 26,21 %. Cet appui historique est incarné par la présence au sein du conseil d’administration de la BMCE du président du Crédit Mutuel, Michel Lucas. Depuis mars 2016, ce dernier a été rejoint par quatre nouveaux administrateurs extérieurs, qui ont remplacé Adil Douiri, exministre du Tourisme et PDG de la holding Mutandis, et trois anciens de la « maison » : Mohamed Bennani, « appelé à de nouvelles responsabilités au sein du groupe », selon un communiqué officiel, Amine Bouabid, directeur général exécutif et administrateur de BOA Group, et Mamoun Belghiti à la tête de la filiale de recouvrement RM Experts2.
 
NOUVEAUX ALLIÉS FRANÇAIS
 
Qui sont les nouveaux arrivants ? Trois Français. Tout d’abord, François Henrot, ancien bras droit de David de Rothschild et actuel président de la compagnie d’investissements belge Cobepa ; puis, Philippe de Fontaine Vive, ancien vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI), devenu en 2016 conseiller de Jacques Saadé, PDG de la société de transport maritime CMA-CGM (Compagnie maritime d’affrètement-Compagnie générale maritime) ; enfin, le très médiatique Christian de Boissieu, président du Conseil d’analyse économique de 2003 à 2012 et membre du collège de l’Autorité des marchés financiers. Est-ce une volonté de mieux assurer la direction du groupe ? Un désir de changement ? « Le sens à donner à la nomination au sein du conseil d’administration de notre banque, de quatre nouveaux administrateurs qualifiés “d’indépendants”, est que nous consolidons les structures de notre groupe, oeuvrons à en mutualiser les ressources, moyens et organisations et renforçons davantage sa gouvernance », a seulement expliqué Othman Benjelloun, lors de la présentation des résultats 2015, en mars 2016.
Ce changement au sein de la direction intervient sur fond de grandes manoeuvres et d’ouverture vers l’Asie. Othman Benjelloun a ainsi annoncé en juillet dernier qu’il comptait ouvrir le capital de la BMCE à un investisseur privé chinois. Dans le même temps, il entend créer une banque en Chine, où la BMCE dispose déjà de représentations, mais aussi gérer avec la China Development Bank un fonds d’investissement destiné à l’Afrique d’un milliard de dollars. Avant même le voyage de Mohammed VI en Afrique de l’Est réalisé à l’automne dernier, le groupe préparait déjà son implantation en Éthiopie, au Nigeria et en Angola. « Je peux vous dire que la BMCE Bank, RMA Watanya et Finance Com continueront leur développement sur tous les continents qui voudront bien les accueillir, a-t-il affirmé dans une interview à Médias24 en juillet 2016. À ce propos, je dis toujours à mes collaborateurs que, pour se développer, notre groupe ne doit avoir aucune frontière. » In fine, Finance Com oscille entre la modernité d’un groupe décentralisé aux ambitions internationales et la permanence d’un puissant binôme BMCE-RMA où « le président » conserve tous les pouvoirs ; quoi qu’il arrive.
 
1. En prenant en compte les filiales marocaines de groupes étrangers, Finance Com descend à la 5e position, derrière Renault Commerce Maroc, du constructeur français, et Maroc Telecom, détenue par l’émirati Etisalat.
2. Pedro Mosqueira do Amaral représentait depuis 2001 la banque portugaise Banco Espirito Santo, dont la faillite a défrayé la chronique en 2014 au Portugal. Jusqu’en novembre 2016, celle-ci détenait en effet 2,58 % du capital de la BMCE. Il a été remplacé au sein du conseil d’administration de la BMCE par Brian C. Henderson, connu pour avoir conseillé Espirito Santo Financial Group, l’un des actionnaires de référence de la banque portugaise.
Partage
À lire aussi dans AM BUSINESS
AM BUSINESS Moyen-Orient Iran : le réveil contrarié
AM BUSINESS Économie Les quatre ouvrages du moment à ne pas rater
AM BUSINESS Portrait Pierre Thiam : un chef sénégalais à New York
AM BUSINESS Maroc - groupe BCP Kamal Mokdad : « Nous avons les moyens de nos ambitions »

Suivez-nous