mars 2017
Libye

L’antichambre du terrorisme

Par Maryline DUMAS
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Profitant du chaos ambiant, des groupes extrémistes y ont implanté leurs camps d’entraînement. La frontière qui la sépare de la Tunisie constitue désormais l’un des plus grands défis sécuritaires de la zone.
 
Ils sont entre 1 000 et 1 500 jihadistes tunisiens en Libye, selon un rapport préliminaire de l’Organisation des Nations unies (ONU) de 2015. Seulement 500, d’après Hédi Majdoub, le ministre de l’Intérieur, qui dit détenir une liste nominative. L’estimation est de toute façon difficile. Mais une chose est sûre, la Libye voisine est devenue un véritable incubateur de terroristes tunisiens.
 
Le pays, en proie à des divisions politiques, n’a pas été capable de rétablir ses institutions sécuritaires depuis la révolution de 2011. À défaut d’une police et d’une armée formées et équipées, ce sont les brigades, ces groupes armés aux ­allégeances mouvantes, qui font la loi dans l’ancienne Jamahiriya. C’est ainsi, en profitant du chaos ambiant, que des groupes terroristes, comme l’État islamique (EI), Ansar al-Charia ou Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique) ont pu s’installer dans le pays.
 
Ils y ont notamment mis en place des camps d’entraînement. L’État islamique en tenait, jusqu’en février 2016, deux à Sabratha, à 100 kilomètres de la frontière tunisienne. Leader de la branche de Sabratha de la Sécurité centrale – un groupe armé réunissant policiers et révolutionnaires sous l’autorité du ministère de l’Intérieur –, Sami El-Garabli détaille : « Il y en avait un au bord de la mer et un à 30 kilomètres au sud de Sabratha. » Un témoignage qui recoupe les diverses déclarations des autorités tunisiennes qui ont toujours affirmé que les auteurs – tunisiens – des attentats du Bardo (le 18 mars 2015, 22 victimes) et de Port El-Kantaoui, près de Sousse (26 juin 2015, 38 victimes), s’étaient entraînés à Sabratha.
 
Sami El-­Garabli poursuit : « Les hommes arrivaient par la route de Tunisie. Ils étaient entraînés puis envoyés ailleurs, dans d’autres villes libyennes, comme Syrte, ou à l’étranger. » Le terroriste tunisien Moez El Fezzani illustre ces parcours. Il est accusé d’être le commanditaire de trois des quatre attaques qui ont touché son pays entre 2015 et 2016 : le Bardo, la garde présidentielle à Tunis (12 victimes, le 24 novembre 2015) et Ben Guerdane, à la frontière avec la Libye (18 victimes, le 7 mars 2016).
 
Entré dans le jihad dès les années 1990 en Bosnie, il est extradé en Tunisie en 2012. C’est de son pays qu’il rejoint la Libye puis la Syrie avant de retourner en Libye pour finalement être arrêté au Soudan. Suite à un bombardement américain sur un bâtiment tenu par les jihadistes à Sabratha en février 2016 dans lequel était visé Noureddine Chouchane, un autre Tunisien suspecté d’être mêlé aux attentats du Bardo et de Sousse, les troupes locales ont décidé de « nettoyer » la ville. En avril, Afrique Magazine a pu visiter différents lieux où vivaient les jihadistes jusqu’à ce qu’ils en soient chassés. Les bâtiments étaient éparpillés partout dans la ville. Certains terroristes étaient là en famille, vivant presque normalement au milieu de la population. Des vêtements et sous-vêtements de femmes et d’enfants jonchaient encore les sols. Chef militaire de Sabratha, le brigadier général Omar Adbuljalil estimait alors que « 90 % des terroristes ont été arrêtés ou tués. La situation est donc sous contrôle. »
 
Mais Sami El-Garabli, lui, s’inquiétait des 10 % restants : « Ce sont les chefs, des Libyens de notre ville, qui sont protégés par leur famille. On ne peut pas les arrêter. » Plus à l’est, à Misrata, figure de proue de la lutte contre l’État islamique dans le centre de la côte, on s’inquiétait, dès l’automne 2016, des jihadistes qui ont pu fuir Syrte, ville totalement libérée du drapeau noir en décembre. « Il est certain qu’ils ont pu trouver refuge dans le sud libyen ou vers Sabratha », affirmait une source sécuritaire. L’histoire pourrait donc recommencer. Et la menace est réelle pour la Tunisie, au vu de l’attaque de Ben Guerdane, à 33 kilomètres de la frontière libyenne.
 
APPELS PAR HAUT-PARLEUR
 
Le 7 mars 2016, à l’aube, des hommes armés se postent aux carrefours stratégiques de cette ville tunisienne. Ils stoppent les voitures et vérifient les identités, d’autres cherchent et exécutent les officiers de sécurité préalablement listés. Le tout avec des appels par haut-parleur à rejoindre l’État islamique. Les forces tunisiennes parviendront à reprendre le pouvoir dans la journée. Mais le lien avec la Libye saute aux yeux. Moins de trois semaines auparavant, le 19 février, a eu lieu le fameux bombardement américain à Sabratha, véritable coup de pied dans la fourmilière. Le 23 février, quatre jours après le bombardement américain, 200 combattants de l’État islamique prennent le contrôle, pendant quelques heures, du centre-ville de Sabratha. Ils décapitent douze agents de l’ordre. « Ils vérifiaient les papiers des habitants dans les rues. S’ils trouvaient des policiers ou des militaires, ils les prenaient », raconte un témoin. Un mode opératoire proche de celui de Ben Guerdane.
 
Après avoir rétabli l’ordre, les autorités libyennes obtiennent les témoignages de certains terroristes arrêtés. L’un d’eux est publié sur les réseaux sociaux fin février : un homme de 25 ans originaire de Tunis déclare que l’EI envisage de « prendre » -Ben Guerdane. « 200 combattants vont attaquer la ville », -précise-t-il. Chef militaire de Sabratha, le brigadier général Omar Adbuljalil n’a donc aucun doute : « Oui, le groupe qui a attaqué Ben Guerdane est le même que celui qui était basé ici. » L’officier affirme avoir prévenu les autorités tunisiennes.
 
Quelques jours avant l’attaque, les Tunisiens avaient d’ailleurs pris en chasse et abattu cinq hommes qui venaient de passer la frontière.
 
Cette frontière tuniso-libyenne est justement un des plus grands défis sécuritaires de la jeune démocratie. D’une longueur d’environ 450 kilomètres, elle est quotidiennement traversée de façon illégale par des trafiquants en tout genre. Un problème que Tunis semblait vouloir prendre à bras-le-corps. En 2015, le gouvernement a lancé la construction du premier tronçon d’une « barrière d’obstacles », constituée d’une dune de sable et d’une tranchée d’environ 2 mètres de large. L’édifice long de 200 kilomètres devait être prolongé. Mais le ministère de la Défense indique, en ce début d’année, ne pas savoir quand les travaux recommenceront. La construction n’est de toute façon pas suffisante. Pour la compléter, le ministre de la Défense Farhat Horchani avait lui-même évoqué la mise en place d’« un mécanisme de surveillance électronique ». L’installation n’a pas démarré.
 
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