février 2016

L’autre Tunisie

Par Zyad LIMAM
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La partie sombre est connue.
Une révolution avec un goût d’inachevé, cinq longues années de transitions, de post-transitions, d’élections… Un système politique non fonctionnel, implosé. Une classe d’élus impuissante, bruyante, minée par les ambitions personnelles et sans projets d’envergure. Des hauts responsables parfois courageux, mais sans projets d’envergure. Un parti dit « majoritaire » en voie de « confettisation ». Un parti islamiste échaudé par le pouvoir mais par ailleurs complètement schizophrène sur ses motivations profondes. Une économie de rentes, poussive et sans emploi. Une situation sociale désespérée dans les régions et les périphéries urbaines. Des émeutes. Un tourisme sinistré. Des attentats jihadistes meurtriers. Et le chaos libyen comme voisinage direct. Avec en conclusion cette sensation prégnante de « no future », d’un pays sans avenir et sans mode d’emploi.

Tentons l’autre analyse, l’autre perspective. Cherchons l’autre Tunisie, celle qui permet de croire encore en demain. Prenons dans ce paysage aux apparences désolées les quelques éléments sur lesquels on pourrait s’appuyer pour redémarrer. Grand un, et ce n’était pas si évident, la Tunisie est toujours debout. Compte tenu de la description ci-dessus, c’est même quasi miraculeux. La Tunisie est résiliente. Elle est là, relativement fonctionnelle, comme en autonomie par rapport aux pouvoirs politiques qui se succèdent depuis 2011. Elle traverse la tempête en mode autopilotage, en puisant dans ses forces profondes, dans cette étrange capacité d’organisation et de gestion, malgré tout. Ses élites sont nombreuses et diversifiées. Le système tourne : écoles, universités, hôpitaux, administrations. Les structures d’État sont là, tant bien que mal. C’est poussif, sans véritable direction, mais ça tient. Les « infrastructures » se délitent, mais elles assurent le minimum. La fonction publique, mal payée, mal formée, déclassée, continue à administrer. On découvre, au-delà des partis politiques et des politiciens, qu’une nation est bien présente, homogène finalement, suffisamment pour ne pas se disloquer devant l’ampleur des défis. Et d’ailleurs la transition, le dialogue national, la Constitution, la tenue de grandes élections générales (et le prix Nobel) sont le résultat d’un certain talent. Aujourd’hui, la menace jihadiste est brutale. Mais la société tient debout. L’été dernier, les gens sont allés à la plage et cet hiver, les salles étaient combles pour les JCC (Journées cinématographiques de Carthage), le jour même d’un attentat en plein cœur de Tunis. L’économie officielle, mise à mal par la révolution, la gestion chaotique des gouvernements de la troïka et des islamistes, plombée par les conflits sociaux et une dette grandissante (dont le service risque vite de devenir insupportable), cette économie ne s’est finalement jamais franchement contractée, encore moins effondrée. Avec un taux de croissance de 1 % à 3 % depuis cinq ans, c’est loin d’être suffisant pour absorber le chômage, résoudre les criantes inégalités sociales, ou régionales, mais ça permet de tenir. Et les bases sont là. La diversification relative (et l’importance du marché parallèle) a permis, pour le moment, d’absorber les effets les plus dévastateurs de la quasi-disparition du tourisme. Une classe d’hommes d’affaires, d’entrepreneurs, de créateurs, hommes et femmes, et qui ne sont pas des « corrompus » ou des « trafiquants du marché noir », fait vivre le capitalisme et l’entreprise. Ils n’ont pas laissé tomber et ils sont là, installés au pays. Pas d’exil…

Une nouvelle société civile, publique, tunisienne est en train de naître. Voilà un pays que l’on dit conservateur, mais qui, tous les sondages le soulignent, ne regrette rien et tient à préserver les acquis de la révolution : liberté d’expression, démocratie, Constitution. Voilà un pays réputé conservateur et qui s’est pourtant mobilisé de manière très systématique pour empêcher les islamistes de transformer la vie sociale et d’envahir toutes les sphères de la vie publique. Voilà un pays arabe où les islamistes ont décidé de jouer le jeu de la démocratie parlementaire et de l’État civil. Voilà un pays arabe qui a produit pour la seconde fois de son histoire une Constitution d’avant-garde (la première en 1871 et la seconde en 2014). Et même si cette dernière est plus ou moins appliquée, elle sert de référence, d’une sorte d’objectif à l’horizon qu’il faudra atteindre. Voilà un pays arabe où l’on peut regarder tranquillement le film Much Loved, de Nabil Ayouch, dans une salle de cinéma du centre-ville de Tunis. Un pays arabe où des collectifs demandent la dépénalisation du cannabis et celle de l’homosexualité. Un pays où la police et les services peuvent être interpellés par les journaux, les avocats, les ONG. Think tanks, associations, cercles et clubs ont pris l’espace public. Ils réfléchissent, supputent et proposent. La culture renaît, la musique résonne. Une « génération libre » est née avec la fin des années Ben Ali et la révolution. Rien n’est facile, mais quelque chose est là, bouillonnant, puissant, en contradiction flagrante avec les schémas médiocres de la vie politique officielle.

Dernier point de relatif optimisme.
Il n’y aura pas de solutions magiques. La restauration de l’ordre ancien, sous une forme ou sous une autre, est impossible. Il n’y a pas de militaires pour faire un coup, et la société a déjà dit non à la « renaissance » islamiste. Il faudra donc trouver une nouvelle voie en s’appuyant sur ce socle de valeurs et d’histoire communes. Les Tunisiens, les jeunes en premier lieu, ne sont pas naïfs. Ils savent que ce ne sera pas le bonheur tout de suite. Mais, aujourd’hui, ils demandent, ils exigent avant tout de la probité et de la compétence. Et ce sont les hommes et les femmes qui seront porteurs de ces valeurs qui auront le lourd privilège de tracer le chemin vers demain.

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