avril 2018

La « Cité de la paix » :
un siècle de violences

Par Sylvie A. Briand
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Administrée par l’Empire ottoman à partir de 1516, la Ville sainte est depuis 1917 l’objet de toutes les convoitises. Et d’une passion très souvent meurtrière.

 
 
Au XIXe siècle, l’écrivain Ernest Renan voyait en Jérusalem le « futur pôle magnétique de l’amour et de la poésie religieuse du monde ». Cet avenir fantasmé semble aujourd’hui bien loin pour la « Cité de la paix » qui, sacrée pour les trois principales religions monothéistes, n’a connu depuis un siècle qu’une succession de violences… En décembre 1917, les troupes alliées, que Le Figaro qualifie de « Croisés du Droit », chassent les Ottomans de la Ville sainte qu’ils administraient depuis 1516. La tentation est alors grande à Paris, à Londres ou à New York d’évoquer la « Jérusalem délivrée », même si des Arabes musulmans ont participé aux combats contre les Turcs… Un mois avant la prise triomphale d’Al-Qods, « la Sacrée » comme on l’appelle en arabe, Lord Walter Rothschild, grand financier du mouvement sioniste, a rendu publique une lettre d’Arthur Balfour, le chef de la diplomatie britannique, promettant de faire de la Palestine sous mandat anglais un « foyer national pour les juifs » sans brimer pour autant les droits des populations non juives. Et pourtant. Venus pour la plupart d’Europe de l’Est, fuyant les pogroms russes puis les persécutions nazies, les juifs mettent en place des universités, des exploitations agricoles, des journaux, une ville nouvelle, Tel Aviv, bref, toute une société parallèle usant bientôt de sa propre langue « ressuscitée », l’hébreu, et méprisant le plus souvent les Palestiniens dont la culture est si différente. Grèves, révoltes et attentats arabes éclatent. Appelée à trouver une issue au soulèvement palestinien, la commission anglaise Peel est la première à proposer en 1937 une partition de la Palestine – sans Jérusalem – qui jette de l’huile sur le feu. Pour la première fois, un groupe sioniste clandestin, l’Irgoun, a recours aux bombes artisanales qui font des dizaines de tués palestiniens dans des marchés, des cinémas, des gares… La Seconde Guerre mondiale qui se profile amène les Anglais à renoncer à la partition – évoquant désormais la création d’un État binational au terme de leur mandat – et à instituer un quota sur la migration des juifs, à un moment critique pour ces derniers…
 
DEPUIS 1948, UNE ESCALADE SANS FIN
Les groupes sionistes armés, qui ne veulent pas d’un État binational, attendent la fin de cette guerre particulièrement atroce envers les juifs d’Europe pour lancer ce que le Premier ministre anglais Clement Attlee dénonce comme une « campagne de terreur ». Les attentats juifs à l’explosif se multiplient. Barbelés et chevaux de frise défigurent le visage de Jérusalem. Ce qui n’empêche pas, le 22 juillet 1946, la destruction partielle du luxueux hôtel King David, qui abrite le QG de l’administration britannique. Quatre-vingt-onze personnes sont tuées par la déflagration revendiquée par l’Irgoun, une organisation juive clandestine. Les Anglais veulent partir et s’en remettent à l’ONU qui vote en 1947 une partition de la Palestine : comptant pour le tiers de la population, les juifs doivent obtenir environ 57 % du territoire. Jérusalem ne doit être ni juive ni palestinienne, mais internationale. Sans surprise, les Palestiniens refusent ce partage et les pays arabes voisins se lancent à l’assaut du nouvel État israélien peu après l’annonce de son « indépendance » le 14 mai 1948. Les Palestiniens ont été chassés dès le mois d’avril de Jérusalem-Ouest et la Ville sainte est coupée en deux après l’entrée, le 18 mai, des forces jordaniennes dans sa partie orientale au terme d’âpres combats. C’est la débâcle. Israël contrôle environ 70 % de la Palestine et, à l’ouest, la ville neuve de Jérusalem qu’il érige d’emblée en « capitale » en y installant son Parlement et la plupart de ses ministères.
En septembre 1948, le médiateur de l’ONU, le diplomate suédois Folke Bernadotte, est assassiné à Jérusalem-Ouest par des extrémistes juifs qui ne veulent pas de son rapport plaidant pour le retour des centaines de milliers de Palestiniens chassés de leur foyer. Et c’est un extrémiste palestinien qui abat, en 1951, sur l’esplanade des Mosquées, le roi jordanien Abdallah, « coupable » d’avoir annexé Jérusalem-Est et la Cisjordanie. En 1967, au terme de la guerre des Six Jours, les troupes israéliennes passent à l’attaque et expulsent les Jordaniens de la Cisjordanie avant d’annexer à leur tour Jérusalem-Est où se trouvent les lieux saints juifs, chrétiens et musulmans. Dix ans plus tard et la guerre de 1973, le président égyptien Anouar el-Sadate brise un tabou en se rendant à Jérusalem, prélude à la signature d’un traité de paix entre son pays et Israël, sans que cesse pour autant la construction d’implantations juives dans Jérusalem-Est et les territoires occupés. En 1980, le Parlement israélien vote une « loi fondamentale » faisant de Jérusalem sa capitale « une et indivisible ». En 1987, c’est le début d’un soulèvement populaire qui fait des milliers de victimes, en grande majorité palestiniennes. Les accords d’Oslo en 1993 ramènent un semblant d’espoir avec la création d’une Autorité palestinienne chargée d’administrer une partie des territoires occupés, sans droit de regard sur Jérusalem-Est. Pour des groupes islamistes ne répondant à aucune autorité, le combat contre l’occupation continue. Les cafés et marchés de Jérusalem sont la cible d’attentats suicides faisant des dizaines de tués israéliens. Une seconde intifada éclate à Jérusalem en 2000 après une visite jugée provocante du tenant de la droite israélienne, Ariel Sharon, sur l’esplanade des Mosquées. 
 
 
 
Devenu Premier ministre, Sharon décide en 2002 d’emmurer Jérusalem et les territoires occupés derrière d’infranchissables barrières de sécurité pour empêcher les infiltrations de kamikazes en Israël où, si l’on est juif, on peut vivre une vie pratiquement normale. Ce qui n’est pas le cas des Palestiniens, notamment des 370 000 d’entre eux vivant dans la partie annexée de Jérusalem (soit 40 % de la population totale, 20 % de plus qu’en 1967). Ces Palestiniens ont droit à des services sociaux limités et à un statut non pas de citoyens mais de résidents qu’ils peuvent perdre en cas d’absence prolongée et qu’ils ne peuvent transmettre à un conjoint, même originaire de Gaza ou de la Cisjordanie. Plus de 75 % des Palestiniens de Jérusalem vivent sous le seuil de la pauvreté, selon l’ONG israélienne B’Tselem.
«En décembre 2017, Donald Trump prend une décision dénoncée à la quasi-unanimité par l’ONU en reconnaissant Jérusalem comme « capitale » d’Israël. Le transfert de l’ambassade américaine depuis Tel Aviv doit intervenir le 14 mai : 70 ans jour pour jour après la création de l’État hébreu. Cruciale pour les Palestiniens, la question du statut de Jérusalem devait en principe faire l’objet de négociations au point mort…
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