juin 2017
Cacao

La Côte d’Ivoire sous pression

Par Julien WAGNER
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Trésorerie de l’État asséchée, petits producteurs pénalisés… Avec la chute brutale des cours de l’or brun, c’est toute l’économie nationale qui tangue. Alors que les transformateurs, eux, profitent de la baisse des coûts.
 
Il y a eu tout d’abord la chute du prix du cacao sur le marché international, en repli de 40 % depuis juillet 2016. Puis, en début d’année, plusieurs opérateurs se sont déclarés incapables d’exécuter leurs contrats, plongeant dans la tourmente le Conseil Café-Cacao (CCC), organe public ivoirien chargé de la régulation et de la gestion de la filière.
 
Ensuite, le gouvernement a procédé en mars à une baisse de 36 % du prix bord-champ (fixé par l’État), de 1 100 à 700 francs CFA le kilo. Et c’est ainsi que le monde cacaotier ivoirien se retrouve aux abois. Secteur vital pour l’économie du pays, premier producteur mondial de fèves, il assure 50 % des recettes d’exportation et fait vivre pas moins de 5,5 millions de petits producteurs. La crise actuelle est donc synonyme de chute des revenus pour les acteurs privés comme pour l’État. Ce dernier a annoncé une réduction de près de 10 % de ses dépenses, alors que le défi cit public, initialement estimé à 3,4 %, devrait atteindre 4,5 % du produit intérieur brut (PIB).
 
À l’origine de ces diffi cultés, la dégringolade des cours de l’or brun s’explique principalement par la forte hausse de la production mondiale de fèves, + 18 % l’an passé à 4,6 millions de tonnes. Or, dans le même temps, la consommation n’a augmenté que de 3 %. Résultat, alors qu’il était défi citaire de 197 000 tonnes en 2015, le marché est devenu excédentaire de 382 000 tonnes en 2016. Et la situation n’est pas près de s’arranger, avec un nouveau record de production annoncé pour cette année en Côte d’Ivoire (1,9 million de tonnes) comme au Ghana, 2e producteur mondial (950 000 tonnes).
 
Mais le jeu de l’offre et de la demande n’est pas le seul en cause. Soulignant que la « correction » du prix a été excessive, de nombreux analystes pointent le rôle négatif des pratiques spéculatives des fonds d’investissement sur les marchés fi nanciers mondiaux. Tôt ou tard, ils voient donc les prix remonter, mais pas forcément au-dessus des 3 000 dollars, niveau atteint il y a un peu plus d’un an.
 
Pour contrecarrer les effets de la crise, les autorités ivoiriennes ont réagi dès la fi n de l’année 2016. En novembre, le CCC a suspendu les ventes de cacao par anticipation de la récolte intermédiaire 2016-2017, ainsi que celles de la campagne 2017-2018, dans l’espoir de raréfi er l’offre (ventes qui ont repris en juin selon Reuters). En février dernier, l’État a annoncé un audit de la fi lière après la révélation de défaillances dans le système de commercialisation, alors que plusieurs opérateurs s’étaient déclarés insolvables et donc dans l’impossibilité d’exécuter leurs contrats.
 
L’idée du gouvernement est de « nettoyer » la profession, une volonté pourtant déjà affi rmée en 2012 au moment de la réforme de la fi lière café-cacao. Au-delà des mesures conjoncturelles, « l’important, pour les planteurs comme pour les intermédiaires, est de construire des stratégies qui permettent d’absorber les périodes de choc », note l’économiste ivoirien Yousouf Carius.
 
On envisage la constitution d’un cartel de l’or brun, sur le modèle de l’Opep pour l’or noir : l’alliance des principaux producteurs, à savoir la Côte d’Ivoire et son voisin le Ghana, qui représentent à eux deux 60 % de la production mondiale, pour peser davantage sur les marchés. Véritable serpent de mer, l’idée est revenue sur le devant de la scène en mai avec l’annonce par les présidents Alassane Ouattara et Nana Akufo-Addo d’un accord de partenariat stratégique, après la conclusion en avril des « accords d’Abidjan » entre le CCC ivoirien et le Cocoa Board ghanéen. « C’est une bonne idée, même s’il faut voir ce que cela donne dans la pratique », commente le contrôleur qualité ivoirien Mathieu Agui-Miezan
 
L’autre piste pour sortir de la crise, c’est la transformation. Car, si les producteurs ont souffert de la baisse des prix, les grands transformateurs ainsi que les grandes marques mondiales de la confi serie en ont au contraire tiré profi t, grâce des coûts de production à la baisse. Cette « remontée » de la fi lière (broyage, malaxage, poudre…) est l’un des objectifs de l’exécutif ivoirien, le Programme national d’investissement agricole 2016-2020 ayant fi xé l’objectif de 50 % de la production locale transformée sur place d’ici 2020.
 
Dans ce cadre, des incitations fi scales ont permis d’attirer les grands noms de l’industrie, comme le suisse Barry Callebaut, l’américain Cargill, le singapourien Olam et le français Cémoi. En 2015, la Côte d’Ivoire s’était hissée au rang de premier broyeur mondial de cacao, devant les Pays-Bas, l’Allemagne et les États- Unis, avec plus de 560 000 tonnes, soit 30 % de sa production. Après la construction d’une usine de transformation par Cémoi, Choco Ivoire a annoncé un investissement de 15 millions d’euros d’ici 2018 pour doubler sa production et atteindre 64 000 tonnes broyées. Cette année, Mars et Eurofi nd ont, à leur tour, affi rmé leur volonté de venir s’installer dans le pays, sans cependant donner plus de détails.
 
ABSENCE D’UN MARCHÉ DE CONSOMMATEURS
 
Durant la dernière récolte, qui va d’octobre à avril, les broyages ont ainsi augmenté de plus de 10 % par rapport à la même période un an plus tôt (de 272 000 à 301 000 tonnes). Sur le seul mois d’avril, ils sont passés de 32 000 tonnes en 2016 à 42 000 en 2017. Reste que le rythme d’augmentation du broyage demeure inférieur à celui de la production.
 
Conséquence, le taux de transformation actuel (30 % des fèves récoltées sur place) est inférieur à celui atteint en 2010 (34 %). Surtout, la Côte d’Ivoire se retrouve dans une impasse. Puisque la demande de produits chocolatés se concentre encore très largement en Europe et aux États- Unis, l’intérêt pour les transformateurs de se délocaliser vers des zones à faible consommation est réduit, notamment pour des raisons liées au coût du transport. D’autant que, si de nouveaux marchés s’éveillent bien au chocolat, ils ne se trouvent pas en Afrique, mais plutôt en Asie du Sud-Est ou en Russie. Une réalité contre laquelle l’État ivoirien ne peut évidemment pas grand-chose.
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