août 2018

La fin d'une ère?

Par Zyad Limam
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Nous avons vu venir des signes avant-coureurs, puis des tendances lourdes de changements et de bouleversements. Une montée en puissance des périls. Une fatigue du multilatéralisme érigé comme la norme intangible depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les retombées profondes et déstabilisatrices de la mondialisation, de la globalisation, de la digitalisation, la grande angoisse des classes moyennes occidentales menacées dans leurs privilèges, la montée des émergents, la compétition pour le travail à l’échelle du globe, la disparition de centaines de millions d’emplois par le développement des intelligences artificielles. Il y a eu les nouvelles grandes vagues migratoires, un phénomène vieux comme le monde, mais amplifié en cette période de l’Histoire par cette immense anxiété des « sociétés riches ». Il y a eu aussi l’apparition sur la scène mondiale de l’islamisme politique ultra, du terrorisme planétaire avec ses attaques spectaculaires et meurtrières au coeur de l’Occident (World Trade Center en 2001, Madrid en 2004, Londres en 2005, Paris en janvier 2015 et en novembre 2015…). Le monde dans lequel nous vivions avec certaines certitudes s’est déréglé. Aux défis posés, la première réponse qui s’est imposée comme un feu de brousse a été et demeure le repli, la fermeture, l’identité, le populisme, le renouveau des mots « frontière », « barrière », « mur », « exclusion »… Le feu de brousse s’est traduit par de sombres évolutions politiques : le renouveau des extrêmes droites et des conservateurs ultra, la défaite des libéraux en Europe de l’Est (Hongrie, Pologne, Tchéquie, etc.), l’influence des nationalistes hindous en Inde depuis 2014, la consolidation du pouvoir de la droite ultra en Israël depuis 2009, la montée de l’Erdoganisme autoritaire en Turquie, la séduction du Poutinisme sur certaines élites occidentales, la défaite des libéraux en Italie et l’accession d’un parti d’extrême droite et d’un parti populiste au pouvoir (2018). Et puis, surtout évidemment, les séismes qui ont touché le coeur même de « l’empire », l’épicentre de l’Occident : le Brexit, référendum suicidaire pour le Royaume-Uni (juin 2016) et l’élection de Donald Trump aux États-Unis (novembre 2016)… L’arrivée au sommet du pouvoir américain d’un milliardaire sans beaucoup de principes, ni de foi, ni de loi, entraîne des évolutions qui le dépassent probablement : remise en cause de l’ordre établi depuis plus de 70 ans et du libre-échange ; recentrage de l’Amérique sur elle-même, pays-continent surpuissant, protégé ou isolé par deux océans géants ; affaiblissement des alliances atlantiques, affaiblissement de l’Europe en mal de projet et de leadership fort (Angela Merkel en fin de course, focalisée sur l’Allemagne, Macron peut-être mais l’épreuve du pouvoir est rude) ; réaffirmation de la différence et de l’autoritarisme russe ; résurgence de la Chine dans son rôle historique de « l’empire du Milieu », résurgence fragilisée par la dépendance, l’addiction même du géant au commerce international…
 
Dans un entretien avec Edward Luce du Financial Time (édition du 21-22 juillet 2018), Henry Kissinger, 95 ans, presque bon pied et certainement bon oeil, résume la situation : « I think Trump may be one of those figures in history who appears from time to time to mark the end of an era and to force it to give up its old pretences. It doesn’t necessarily means that he know this, or that he is considereing any great alternative. It could just be an accident… ». « Je pense que Trump est peut-être l’une de ses figures de l’Histoire qui apparaissent de temps à autre pour marquer la fin d’une ère, l’obliger à renoncer à ses vieilles prétentions. Cela ne veut pas forcément dire que Trump en soit lui-même conscient, ou qu’il considère de grandes alternatives. Ça peut être juste un accident… ». 
 
Dans de nombreuses sociétés occidentales et nonoccidentales, ces évolutions et ces ruptures se sont traduites par un raidissement, un durcissement des « guerres culturelles », une résurgence des « valeurs conservatrices » devant l’ordre « libéral ». Sur les moeurs, sur la diversité, sur la parité, sur les relations femmes-hommes, sur Dieu et la religion, sur la liberté collective et la liberté individuelle, sur la place des étrangers, sur l’immigration devenue le bouc émissaire efficace contre tous les maux de l’époque… L’essence même de la démocratie est contestée. Les populistes proposent des solutions « simples », de « l’ordre », des « principes ». Ils rassurent avec des mots, des slogans, des actes symboliques (on ne laissera pas les bateaux de migrants accoster…). Comme si on pouvait échapper à la complexité du monde. Ils attaquent plus ou moins frontalement les piliers de la démocratie libérale, un système faible, aux mains des « élites », contre « le vrai peuple »... Une étude publiée par The Economist Intelligence Unit souligne qu’en 2017, 89 pays étaient en régression démocratique et seulement 27 en progression. Selon Freedom House, en 2006, 46 % de la population mondiale vivait dans des pays avec une compétition politique, des libertés publique garanties, et des médias indépendants. En 2018, la proportion serait tombée à 39 %. La vague affecte principalement les démocraties récentes, naissantes, où les institutions sont plus fragiles, où la tentation autoritaire trouve moins de résistances. Dans les démocraties établies du vieux monde, les contre-pouvoirs, les traditions sont plus fortes. La solidité des institutions se révèle essentielle : la presse et la justice en particulier. Mais même là, dans les sondages effectués aux États-Unis, en France, de moins en moins de jeunes pensent que vivre en démocratie est « essentiel »... 
 
Dans cette ébauche de nouveau monde, apparaît une sorte de « chacun pour soi » généralisé. De l’individu à l’État. C’est la stupéfiante contradiction de notre temps, de ce noeud historique particulier. Au moment où la technologie rend les distances obsolètes ; ou moment où quiconque à un bout du monde peut voir et comprendre ce qui se passe ailleurs ; au moment où nous avons le plus besoin de penser globalement, de nous affranchir de nos frontières pour faire face aux défis de l’humanité, la tentation du repli et du déni apparaît comme la plus forte, comme un spasme du monde ancien qui se refuse à partir. Comment lutter « chacun pour soi » face à l’immense menace du dérèglement climatique ? Comment agir séparément face à la pression démographique qui monte d’Afrique ? Comment réguler les migrations modernes avec chacun son douanier ou son policier ? Comment ÉDITO réorganiser le commerce mondial, clé de la croissance pour tous, en décrétant unilatéralement, taxe et barrières ?… L’histoire récente l’a montré : le nationalisme, c’est la guerre ; l’autoritarisme, le populisme ne règlent rien, leurs échec est programmé, mais entre-temps, les dégâts peuvent être immenses. On pense aussi à ce thème récurrent dans la science-fiction, celui d’une future humanité à deux vitesses. Exemple, Elysium, film de 2013, métaphore troublante des temps modernes, avec Matt Damon et Jodie Foster. En 2154, il existe deux catégories d’humains : ceux privilégiés et riches, qui vivent sur une station spatiale parfaite avec pratiquement la garantie de la vie éternelle. Et la masse des autres, parqués sur la Terre, surpeuplée, ruinée, aux prises avec toutes les violences…
 
Nous n’en sommes pas encore là. Et en 2018, il faut mener la bataille pour plus de démocratie, et pour une réforme graduelle du système, sans le détruire, en préservant les acquis. En s’adaptant. En répondant de manière constructive aux anxiétés qui génèrent réellement la protestation plus que les idéologies. S’attaquer aux formidables inégalités induites par la mondialisation et la globalisation. Les élites tant décriées par les « Trumpistes » et les « populistes » ont un rôle majeur, essentiel à jouer. Elles ont massivement bénéficié des années écoulées, elles se sont enrichies. Il est temps pour elles de proposer des solutions concrètes pour changer le monde positivement.
 
Prenons l’Afrique. Le continent a d’immenses promesses à offrir. La démocratie est une priorité des peuples. La transparence et la bonne gouvernance également. L’intégration ou la volonté d’intégration y sont des valeurs montantes. Un espace global, interconnecté, nouveau est en train de se créer. Mais ceux qui en tirent le plus de bénéfices, les capitaux, les capitales et les entrepreneurs déjà établis, doivent agir vers beaucoup plus de « bien commun » : décentraliser le progrès vers l’intérieur et les régions, investir dans les industries écologiques et climatiques, soutenir les jeunes, pousser la formation et l’éducation, financer les start-up…
 
Le pire n’est pas une fatalité. Trump et le trumpisme pourraient n’être qu’un accident passager. Un monde meilleur est possible. À condition d’y croire, d’agir, de se battre, de s’investir.
 
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