décembre 2017
Portraits

La génération next !

Par DOUNIA BEN MOHAMED
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Trentenaires ou quadras, ces « makers » parient sur l’avenir. Et s’investissent dans le digital, les télécoms, les réseaux sociaux, les bio-technologies...
 
EDITH BROU « AFRICTIVISTE », 33 ANS
PRODUIT 100 % made in Côte d’Ivoire, Edith Brou s’est imposée dans le paysage local. Sa force : les réseaux sociaux, qu’elle manie avec intelligence. « J’ai créé mon blog en 2009 après avoir découvert celui d’Eric Dupin et d’Israël Yoroba. Leur exemple m’a inspirée. » Passionnée d’écriture et de nouvelles technologies, elle utilise ces armes pour changer les mentalités ivoiriennes. Activiste sociale dans des ONG comme Akendewa (dont elle est membre fondatrice), elle profite de son statut pour lancer, en 2011, Ayana, le premier webzine féminin qu’elle fonde avec une camarade de lycée, Amie Kouamé. Succès immédiat ! Loin des’en contenter, elle devient présidente de l’Association des blogueurs de Côte d’Ivoire (ABCI) et membre du réseau des Africtivistes, un collectif citoyen qui agit comme une vigie sociale sur le continent. Hyperactive, elle crée Africa Contents Group, un groupe de médias digitaux dont BuzzyAfrica. com, un site de divertissement, constitue la tête de pont. Une sorte de « démotivateur.com » version africaine, avec 10 000 visiteurs par jour. « J’aime créer, explorer des pistes, prendre des risques. C’est passionnant. » Avec une telle aisance, difficile de croire que, petite, elle était « maladivement timide ». Fan de jeux vidéo, elle se réfugiait dans un monde virtuel. Avant de concilier, aujourd’hui, le virtuel et le réel. « Quand j’ai commencé à travailler en tant que stagiaire dans une maison de production audiovisuelle, ma première passion, j’ai compris très tôt que je voulais évoluer dans le monde de l’entreprise. De fil en aiguille, j’ai dirigé des équipes d’hommes. À ce moment, par nécessité, j’ai commencé à m’ouvrir. Et ma timidité a disparu. »
À l’image de sa génération, connectée, ambitieuse, innovante, elle veut peser sur l’avenir de son pays, mais hors des schémas classiques et de l’espace politique traditionnel. « Mon souci principal est de changer les mentalités en agissant à la base, auprès des enfants notamment. En 2018, je vais me lancer dans l’éducation des plus jeunes. L’objectif est d’apprendre aux 5-15 ans à coder et à manipuler du matériel informatique. La jeune génération devra s’approprier ces outils au risque de décrocher. Et il faut croire qu’ils ont cette facilité dans l’ADN : mon fils de 2 ans sait déjà déverrouiller mon téléphone ! Comment ensuite les former pour en faire les ingénieurs de demain ? L’investissement dans la jeunesse doit être gagnant-gagnant. Mais aujourd’hui, soit on la ghettoïse, soit on la manipule pour fabriquer des militants ou des consommateurs décérébrés. » Edith Brou ne compte pas servir de « produit », mais souhaite construire son avenir et impacter son environnement. « Je sais où je veux aller… Il faut juste que ce pays passe le défi de 2020 [année des élections en Côte d’Ivoire]. Si nous passons ce cap, tout ira bien. »
 
CYRIAC GOHI GBOGOU « CHEF DE VILLAGE », 37 ANS
CONCEPT original et qui répond à plusieurs problématiques à la fois, O village se veut un espace de coworking à l’esprit communautaire et solidaire. Un village numérique destiné aux entrepreneurs en herbe. Le chef du village se nomme Cyriac Gohi Gbogou, il a tout juste 37 ans. « Je suis né à Soubré, dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire, dans une localité nommée Kpada. Mais, ayant vécu au Sénégal, au Togo, au Mali et en République du Congo, je me considère comme un citoyen africain tout simplement. » 
Après un BTS en maintenance informatique, il obtient un diplôme d’ingénieur informatique option réseau télécoms en Côte d’ivoire. Aujourd’hui, il officie comme « concierge » d’O village. « Ce concept est le fruit d’une réflexion entre trois personnes : Sarah Clavel, la griote ; Florent Youzan, le jardinier ; et moi, le maître du tiers-lieu. Nous sommes partis de quatre constats. Le premier : les Ivoiriens passent près de deux heures par jour dans les embouteillages, soit en cumulé un mois dans l’année. Le deuxième : l’inadéquation entre les formations livrées aux étudiants dans nos établissements et les besoins en entreprise. Le troisième : l’urgence de réduire le taux de chômage en permettant aux jeunes d’être plus autonomes. Enfin, la nécessité de permettre aux populations rurales de jouir des mêmes connaissances numériques que celles des villes pour ralentir l’exode rural. » Le résultat, « un espace de co-working avec une forte notion de partage et de communauté ». D’où son nom, O village. « Nous nous sommes inspirés de l’esprit Ubuntu, caractérisé par l’entraide et la solidarité. Nous mettons l’accent sur le renforcement des capacités. Pour nous, un étudiant bien formé sera demain un citoyen utile à la société. Nous allons dans les villes reculées pour faciliter la vie de ces populations en leur apprenant l’usage du numérique dans leurs tâches quotidiennes. » C’est l’esprit que tente de partager les e-villageois.
« Nous avons la chance de vivre une révolution digitale et technologique, notre génération est plus connectée que celle de nos pères. Aujourd’hui, une simple information peut faire le tour du monde en un temps record, d’où la nécessité de continuer à sensibiliser la population à un usage utile des technologies. » Et de s’autoriser une citation : « La route est longue, mais la voie est libre », slogan de Framasoft, un réseau d’éducation populaire consacré principalement au logiciel libre.
 
LETICIA N’CHO-TRAORÉ : BORN TO BE BOSS, 37 ANS
NÉE à Sassandra, au bord du Golfe de Guinée, Leticia N’Cho-Traoré a très tôt été inspirée. Alors qu’elle étudie en France, elle crée sa première entreprise, à 24 ans seulement… « Disons que j’ai toujours eu la fibre entrepreneuriale. Dès l’adolescence, j’avais conceptualisé mon projet professionnel. J’ai toujours su ce que je voulais faire. C’est à Angers, où je vivais à l’époque, que j’ai véritablement débuté, par opportunité : il n’y avait pas d’agence événementielle sur place, ni en général dans l’ouest de la France. » Elle se lance et signe avec Ford, Peugeot, Carrefour… « et bien d’autres marques qui ont accepté de me faire confiance ». 
À son retour au pays, un choix de vie, elle commence par travailler dans différentes entreprises, en tant que responsable de la stratégie et du développement, directrice commerciale et marketing, directrice générale… Mais Leticia a la fibre entrepreneuriale dans le sang. En 2015, son naturel revient au galop, elle démissionne de son poste pour créer Addict, un an plus tard. « J’ai eu une phase de recul dans mon parcours entrepreneurial. Il y a eu l’envie de revenir en Côte d’Ivoire, de créer une filiale de mon entreprise française, puis je me suis retrouvée confrontée à la réalité locale. J’ai décidé de retravailler pour apprendre et maîtriser cet environnement. On ne me connaissait qu’en tant que Miss Côte d’Ivoire. Cela m’a pris huit ans, au cours desquels j’ai commencé à recréer diverses entreprises. La conciergerie en 2009, mon agence de communication en 2010, puis la restauration mobile en 2013. Quand j’ai démissionné de mes fonctions de directrice générale de la société pour laquelle je travaillais, en 2015, j’ai décidé de mieux structurer mes différentes activités. C’est comme cela qu’est né le groupe Addict, qui est devenu une holding avec cinq filiales spécialisées. »
Serial entrepreneuse, elle milite en faveur de l’entrepreneuriat des jeunes, l’empowerment féminin en particulier, en partageant son expérience. « Nous sommes une génération qui regorge de talents. Et je suis fière de ces jeunes qui se battent et partagent la valeur travail. Ce n’est pas facile d’entreprendre. Les réseaux sociaux et les NTIC sont d’excellents moyens, mais ils ne font pas tout. Nous avons la capacité d’impacter nos communautés, il faut rester focus sur ces objectifs et persévérer sur ce chemin, car le voyage demeure passionnant. »
Pour elle, il se poursuit. Depuis trois ans, elle figure dans le classement top 100 de Choiseul Africa.
 
PATRICIA ZOUNDI YAO « FONDATRICE DE QUICKCASH », 41 ANS
CRÉÉ EN 2010, QuickCash répond à ce qui demeure un défi en Afrique : amener la banque au plus près des usagers, notamment en zone rurale. Un projet qui n’est sans doute pas le fruit du hasard : Patricia n’est pas une enfant de la ville. C’est à Soubré, une région aujourd’hui célèbre pour son barrage, qu’elle a grandi. « Toute jeune, j’aidais ma mère à vendre au marché quand je n’avais pas classe. J’ai fait mes premiers pas dans l’entrepreneuriat à ses côtés. J’ai vendu des sachets de jus de fruits, des seaux en plastique, des vêtements pour enfants, des fournitures scolaires, même des recharges téléphoniques et beaucoup d’autres choses. »
Une expérience à laquelle elle ajoutera une solide formation. Diplômée de la faculté de droit et de sciences politiques de l’Université de Ouagadougou, elle suivra par la suite plusieurs formations en management (Dale Carnegie) avant de décrocher un diplôme universitaire en médiation à l’Ifomene (Institut de formation à la médiation et à la négociation) de l’Université catholique de Paris. Enfin, après une formation sur le dialogue social au centre international de Turin organisée par l’Organisation internationale du travail (OIT), elle obtient un diplôme du Stanford Seed Program, dédié aux entrepreneurs, de l’Université de Stanford en Californie. « En 1999, ma maîtrise de droit en poche, j’ai effectué deux demandes de stage qui n’ont pas marché et, face à la rareté de l’emploi, je ne suis pas allée plus loin. Ma mère m’a alors cédé son magasin, que j’ai exploité pendant trois ans avant que mon oncle fasse appel à moi pour l’aider à développer son activité de transfert d’argent. Cela consistait à exploiter et gérer quatre agences sous la franchise Western Union en partenariat avec Ecobank. »
Elle met alors le pied dans le milieu du transfert d’argent. « À 24 ans, j’avais déjà créé ma propre entreprise, je gérais une dizaine de personnes. Nous étions en 2006. Mais cette dernière expérience n’a pas été un franc succès. » La réussite est un parcours parsemé d’échecs. Ainsi, c’est cette expérience qui la conduira vers l’aventure QuickCash. « Ma dernière expérience m’a permis de tirer des leçons, de comprendre l’environnement concurrentiel du marché afin de mieux rebondir sur mes échecs. J’avais donc constaté qu’il y avait un besoin à apporter aux clients du monde rural. Ils mettaient pratiquement trois jours pour effectuer une opération. Je me suis dit : pourquoi ne pas créer un produit qui va leur permettre de rester dans leur village pour réaliser la transaction ? Avec moins de 100 000 francs CFA (152 euros) et deux collaborateurs, nous avons décidé de faire quelque chose : ainsi est né QuickCash. »
Cette plateforme de transfert d’argent se veut accessible aussi bien pour les populations rurales (avec accès via le mobile) que pour les populations urbaines (accès par Internet). Avec un impact social majeur.
 
PAULE MARIE ASSANDRE « ENTREPRENEUSE CRÉATIVE ET SOCIALE », 32 ANS
LUI COLLER L’ÉTIQUETTE de styliste serait réducteur. À 32 ans, Paule Marie préfère se qualifier d’« entrepreneuse créative et sociale ». Elle a créé Nikaule ; bien plus qu’une marque, c’est tout un concept dont elle puise les sources dans son histoire aux cultures et expériences multiples. Une histoire qui commence à Abidjan, où elle vivra jusqu’à ses 17 ans. Elle part alors passer son bac littéraire en France, à Sophia-Antipolis, dans la région niçoise, avant de suivre des études en sociologie à l’université de Montréal (Canada). « J’ai ensuite vécu quatre ans à Paris où j’ai travaillé dans l’univers du luxe. » Elle effectue ainsi ses premiers pas dans un univers qui deviendra le sien. Rapidement, chez la jeune femme, le luxe se conjugue avec l’entrepreneuriat. « Pour moi, c’est de l’ordre de l’inné, je ne l’ai pas choisi. L’entrepreneuriat, s’est imposé à moi, car j’éprouve un besoin vital de créer un monde qui me ressemble. Cela a toujours été le sens profond de ma vie.. ».
En effet, de l’écriture à la chanson, en passant par la danse, Paule Marie crée. « NiKaule est née en 2007. C’est le rêve d’une adolescente qui voulait raconter sa vision idéaliste d’une Afrique qui se mélange au monde. C’est une ode au partage et à l’égalité. Une Afrique qui raconte sa profondeur, sa magie, sa puissance et même ses faiblesses. Habiller les personnes est une forme visible de l’amour que l’on a pour les autres. C’est une belle introduction de tout ce qu’on peut tisser comme lien avec son semblable. Mais pouvoir rencontrer plus intimement l’humain au travers des échanges et des projets créatifs divers est une grâce encore plus grande, qui permet non seulement de créer davantage de collections, mais surtout de connaître les autres et de se connaître davantage soi-même. »
Cet esprit chevillé au corps, elle conçoit « Body acceptance », un atelier de danse 100 % féminin pour le bienêtre et l’estime de soi crée en 2012. « Cet atelier matérialise cette possibilité infi nie de se renouveler chaque jour en tant que femme. De s’accepter, mais surtout, au-delà, de réinventer au quotidien ses potentialités et d’aller au bout de sa mission en tant que personne unique. » Et si « la révolution est bel et bien en marche » en Côte d’Ivoire, « il va falloir, poursuit-elle, s’arrêter un moment, pour retrouver notre identité, apprendre à se connaître réellement afi n de pouvoir écrire une révolution effi cace, pertinente et réellement utile pour la Côte d’Ivoire et pourquoi pas pour l’Afrique, et même le monde ».
 
PHILIPPE PANGO « DIRECTEUR GÉNÉRAL DE VITIB », 40 ANS
ARRIVÉ AU POUVOIR, le président Alassane Ouattara entreprend deux actions qui vont radicalement changer le destin de Philippe Pango. D’abord, en lançant un message à l’intention de la diaspora : « Rentrez, votre pays a besoin de vous ! » Ensuite, en sortant des cartons un projet des plus ambitieux, mais dont la réalisation est à reprendre entièrement, Vitib, le Village des technologies de l’information et de la biotechnologie, une zone franche dédiée aux technologies située à Grand-Bassam. Philippe vit alors au Canada où, diplômé en informatique, il vient de monter son entreprise, après plusieurs années d’expérience salariée. Après avoir entendu « l’appel d’ADO », il répond à une offre d’emploi et est retenu. C’est lui qui prendra la direction de Vitib. Un chantier immense l’attend. Déjà, vingt-neuf entreprises spécialisées dans les technologies de l’information et la communication ont pris leurs aises à ce jour. Parmi elles, le groupe Orange a implanté, en avril 2016, le plus grand data center dernière génération de la région Afrique de l’Ouest. Il a été suivi par Moov, à travers son partenaire, Prestige Telecom, et MTN. À côté des opérateurs de télécoms, des sociétés d’assemblage, de développement d’applications, certaines spécialisées dans l’archivage électronique, dans la formation… « Le site, situé sur un espace de 700 hectares, à une demi-heure d’Abidjan, offre des avantages fi scaux et douaniers pour les entreprises qui s’installent. Avec un guichet unique spécifi que. Le data center installé par Orange fournit aux entreprises une redondance de signal, la bande passante, sans limitation. Incontestablement, Vitib va contribuer à dynamiser le secteur des NTIC grâce à ces entreprises qui offrent des services non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans toute la sous-région. Cette concentration d’activités attire les savoirs et les compétences. Nous avons les meilleurs informaticiens régionaux. Le potentiel existe en Côte d’Ivoire, Vitib lui apporte un cadre où se réaliser. »
En cours d’extension – 180 hectares supplémentaires –, la zone a également mis en place un programme de pépinières dédiées aux start-up et aux très petites entreprises (TPE) des NTIC afin de permettre à des « petits génies locaux de se frotter aux plus grands acteurs mondiaux et devenir des champions régionaux. » En attendant, Philippe, qui s’adonne à une autre passion, l’écriture, vient de publier Ô dieux (éd. Les classiques ivoiriens).
 
SIDICK BAKAYOKO « GAMEUR », 33 ANS
« LE PARADIS se trouve en Afrique », assure Sidick Bakayoko, 33 ans. Pour ce passionné de jeux vidéo, le continent repousse les limites du possible. « Quand j’étais petit, il y avait de nombreuses salles de jeux de quartier. Aujourd’hui, les gens jouent chez eux ou sur leur portable. Ce mode de consommation multiplie les possibilités. » L’idée : restaurer des espaces de jeux collectifs, mais avec une nouvelle dimension, plus interactive, en phase avec l’époque. Pour lui, le jeu vidéo, plus qu’un loisir, est un phénomène de société, et donc un marché.
Né en Côte d’Ivoire, Sidick Bakayoko effectue sa formation et ses premières expériences à New York, dans le quartier de Manhattan. Ingénieur en électronique et en informatique, il a été très vite fasciné par les technologies et Internet, à l’instar de sa génération. « C’était à l’époque du boom de Facebook et de Google. » Après deux ans chez l’oncle Sam, il rentre au pays et rejoint alors Digital Afrique Telecom. « Ce fut une expérience incroyable. Mon rôle était de défi nir la stratégie, d’imaginer des produits innovants et de les vendre. » Une expérience qui durera huit ans avant de succomber à l’appel du jeu et de l’entreprise individuelle.
« J’ai toujours souhaité créer mon entreprise. À 14 ans, je vendais des vêtements dans le quartier ; étudiant, j’avais une radio en ligne… Alors, je me suis lancé. Au départ, je n’avais aucune idée précise. Je savais juste que je voulais être dans l’innovation. Venant des télécoms, je connaissais déjà le potentiel du numérique sur un continent où tout reste à construire. Mes rêves d’enfance et ma passion pour les jeux vidéo sont alors apparus comme une piste. Première industrie culturelle au monde ; des Ivoiriens adeptes… Je me suis dit : let’s go ! D’autres acteurs occupaient déjà le marché, alors, pour me démarquer, j’ai vu grand. Il fallait une marque forte. Paradise Game est née pour porter toutes nos initiatives de jeux sur le continent. Notre ambition à long terme vise à transformer l’industrie du divertissement en utilisant les NTIC à l’échelle panafricaine. »
Rêve de gosse, conçu comme une immense salle de jeux, le Festival de l’électronique et du jeu vidéo d’Abidjan (Feja), organisé par Sidick Bakayoko, a tenu sa première édition les 11 et 12 novembre à Abidjan. L’objectif était de « fédérer l’ensemble des acteurs du jeu vidéo – joueurs, développeurs, éditeurs… – autour d’un rendez-vous annuel. Cette synergie doit répondre à l’engouement ».
 
SANDRINE ASSOUAN « CRÉATRICE DE NATURE & TRADITIONS », 31 ANS
LE CREDO de Sandrine : s’accepter et se sublimer grâce à la cosmétologie et une gamme de produits 100 % naturels. Ingénieure en génie chimique, née en Côte d’Ivoire, formée au Canada, en France et en Suisse, où elle a intégré l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Sandrine présente ainsi son projet : « Je veux participer au renouvellement des codes de l’industrie cosmétique en Afrique. À ce jour, le marché commence à proposer des produits pour les peaux noires et métissées, mais la plupart d’entre eux ne répondent pas spécifi quement aux problèmes. En outre, nous avons de nombreuses plantes, une fl ore très riche, que le monde entier, et notamment les laboratoires pharmaceutiques, utilise. C’est pour ces raisons que j’ai décidé de créer cette unité de fabrication sur le continent, où nous en avons le plus besoin. » La société SAK, initiales de sa fondatrice, a vu le jour en 2015 et a commencé par développer une marque de cosmétiques naturels, Nature & Traditions, dont la gamme s’est enrichie au fi l des recherches et des demandes. Très vite, grâce au bouche-à-oreille et aux réseaux sociaux, la demande s’est intensifi ée et l’offre diversifi ée. En partenariat avec des spécialistes du bien-être, Sandrine organise des ateliers autour de l’acceptation de soi. « L’objectif est d’apprendre aux femmes à se comprendre, à aimer leur peau, à prendre soin d’elle et à défi nir leurs priorités personnelles. » C’est l’idée de la campagne « Zéro complexe » lancée en septembre dernier. « Les jeunes filles construisent un idéal de beauté parfois très différent des réalités locales. Pour y répondre et se sentir bien, elles ont recours à de multiples artifi ces. Nous les aidons à se défaire du superfl u pour se mettre en avant et se sublimer. » Un discours qu’elle propage, en partageant sa propre expérience. « Lors de mes nombreux voyages, la perception que les autres avaient de moi était différente selon la ville où j’étais, et selon leur propre système de valeur. J’ai donc appris à me regarder moimême, avant de prendre en compte ce que les gens pensaient. » En attendant, entre sa boutique au Vallon et son laboratoire à Angré, Sandrine Assouan assoit son empire. Des crèmes et des soins à base de plantes locales, comme un gel douche à partir de café et de cacao, du savon noir enrichi en beurre de cacao pour un usage quotidien, ou encore des antimoustiques à base de citronnelle. Avec une garantie 100 % naturel. Toujours.
Sandrine Assouan distribue ses produits dans des grandes surfaces et pharmacies de la ville, et projette d’exporter sur le continent et au-delà. En attendant, Nature & Traditions propose sa gamme en ligne. Et ces messieurs n’ont pas été oubliés, puisqu’une gamme masculine existe déjà et sera étoffée très prochainement.
 
TEHUI : MUSICIEN « ARTIVISTE », 35 ANS
« À L’ORIGINE, je suis assureur, pour gagner mon pain, comme on dit. » Plus pour longtemps. Jean Martial Tehui Yacé, alias Tehui, neveu de Marcellin Yacé, fondateur du groupe Woya, a baigné dans un univers musical. « Je fais de la musique depuis vingt ans. Quand j’étudiais à Montpellier, j’avais monté un groupe avec des amis. À mon retour à Abidjan, j’ai tout de suite travaillé, et la musique est passée au second plan. » Avant de s’y remettre, il y a quelques années. Sérieusement. Il vient de sortir son premier album, Itinéraire d’un gars anormal. Fruit de ses réflexions et de ses influences musicales multiples. « La musique africaine a bercé mon enfance, mais, adolescents, c’est les États-Unis qui nous fascinaient. Forcément, le rap s’est imposé comme une influence majeure. » L’époque des années 1990, l’avènement des radios libres et de la culture hip-hop aux États-Unis, et en France. « J’assume ce côté old school. Les nineties, c’est la base. On observe un certain revival aujourd’hui. »
C’est en Côte d’Ivoire notamment qu’ont émergé les premiers artistes rap sur le continent. Avec des textes très engagés. « Le rap, à la base, c’est une musique à messages. Je trouvais que ça manquait un peu ici. On est passés pour des ovnis, mais pour moi c’était une évidence, je ne peux pas écrire sur des choses qui ne sont pas réelles. Je parle du quotidien, de la difficulté d’avoir un job, de notre génération sacrifiée. La Côte d’Ivoire est un pays avec une économie développée, mais avec tous les paradoxes d’une grande capitale. On est des artivistes. » Autrement dit, des artistes qui utilisent leur art comme liberté d’expression. « On travaille avec des slameurs, des écoles nous contactent. Par exemple, je suis intervenu une fois sur l’utilité des réseaux sociaux. J’ai expliqué comment je les utilisais pour ma stratégie marketing. Ma musique est née sur les réseaux. Ma première vidéo a été filmée avec trois potes et ensuite balancée sur le Net. Je leur montre la valeur d’Internet en prenant l’exemple des brouteurs. Des gars que je ne condamne pas, je dis même être épaté par leurs capacités. Mais j’essaie d’orienter les jeunes vers un meilleur usage des opportunités que nous offre Internet. C’est notre combat. Ramener l’éducation dans la musique. On peut faire danser tout en portant un message. Et parce que j’aime bien provoquer je dis toujours : “tu ne peux pas faire le hadj et te cacher pour écouter Nicki Minaj, ça ne fait pas bon ménage”. »
Avec un sens de la rime et du flow, auteur et compositeur, Tehui est aussi un découvreur de talents. Tous les samedis soir, il tient une scène ouverte au Bao Café pour donner l’occasion à de jeunes artistes de se lancer. « Le concept, appelé If You Got Soul, reprend le principe des scènes ouvertes. Il aspire à devenir un festival. S’ils passent l’étape de l’interaction en direct avec le public, les candidats sont prêts à porter leur musique ailleurs. »
 
THIERRY N’DOUFOU « INVENTEUR », 40 ANS
« UN VRAI produit local ! Comme le cacao ! » Petit génie 100 % ivoirien, Thierry N’Doufou a créé les tablettes numériques Qelasy, qui ont depuis traversé les frontières de la Côte d’Ivoire. Ces cartables électroniques ont d’abord été commercialisés au Maroc avant de susciter l’intérêt des autorités ivoiriennes.
Un succès qu’il n’aurait peut-être pas connu s’il avait poursuivi ses études dans les sciences naturelles, son choix de départ. « Petit, j’adorais disséquer les animaux, chercher à comprendre comment les choses ont été créées, comment elles fonctionnent. Donc, très tôt, je me suis intéressé aux sciences naturelles et aux technologies. À partir de 12 ans, j’ai eu mon premier ordinateur qui, à l’époque, me servait principalement à jouer. C’est dans le cycle supérieur que j’ai découvert la programmation et les algorithmes. J’ai alors compris que je pouvais moi-même créer des choses. »
Il va s’imprégner de l’univers du web en commençant par travailler chez Digital Afrique. Nous sommes en 1999, aux débuts de l’Internet. « Avec eux, j’ai découvert que les NTIC pouvaient aider à optimiser la lutte contre la pauvreté. J’ai conduit quelques projets dans la sous-région, ce qui m’a permis de me rendre compte du niveau d’implication de ces organismes dans le mieux-être des populations africaines. »
C’est ainsi que la fi bre est née : utiliser les NTIC pour avoir un impact sur la vie des gens. Après un passage dans les télécommunications, le concept de Qelasy a commencé à mûrir… « L’idée n’était pas encore très claire, mais elle était déjà là. Côté télécoms, les projets se concentraient sur le divertissement. Pourtant, en regardant le taux de pénétration des nouvelles technologies et le taux d’analphabétisme, il y a davantage de personnes qui ont un téléphone que de personnes qui savent lire. La question était posée : comment utiliser  le téléphone pour apprendre à lire ? Plusieurs services permettaient déjà de réviser ses cours. On a réfléchi à un contenu plus riche, différent du simple loisir. » Ce qui deviendra, trois ans plus tard, en 2013, une tablette électronique. Il quitte alors le confort des multinationales pour se lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat. « Les premières commandes venaient d’établissements privés, du Maroc et de Côte d’Ivoire. Puis, le gouvernement a décidé d’en distribuer dans les écoles primaires et collèges, à titre expérimental. Notre domaine reste l’éducation, même si nous développons aussi des produits pour d’autres publics. » Et d’ajouter : « C’est une aventure avant tout passionnante. Impacter positivement la vie des populations, leur donner des outils pour devenir compétitif dans ce XXIe siècle, et surtout démystifi er le numérique en Afrique. »
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