juillet 2017
Qatar

La nouvelle bataille du Golfe

Par Akram BELKAÏD
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Trop proche de l’Iran, trop proche des Frères musulmans, trop indépendant… le richissime émirat a été mis au ban par ses voisins. Une nouvelle séquence de déchirements arabes, révélateurs d’immenses enjeux stratégiques.

Heure des comptes a-t-elle sonné pour le Qatar ? Après avoir symbolisé une irrésistible émergence sur le plan régional et mondial, l’émirat est désormais acculé dans les cordes par deux de ses puissants voisins : l’Arabie saoudite et Abou Dhabi, le richissime poids lourd de la fédération des Émirats arabes unis (EAU). En accusant Doha de « soutenir le terrorisme » et en lui soumettant, « comme conditions d’un retour à la normale », plus d’une dizaine d’exigences d’une extrême dureté (fermeture d’Al Jazeera, expulsion d’opposants saoudiens, fin du soutien à la confrérie des Frères musulmans, compensations financières…), ces deux monarchies entendent imposer une tutelle de fait à la dynastie des Al Thani.

Une attitude agressive, pour ne pas dire martiale, qui rompt avec le consensus feutré qui régnait jusque-là au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui réunit l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, le sultanat d’Oman et le Qatar. Pour la politologue Fatiha Dazi-Héni, « il y a toujours eu des tensions au sein du CCG dues notamment aux ambitions hégémoniques de l’Arabie saoudite et, plus récemment, des ambitions régionales de l’émirat d’Abou Dhabi. Mais cette crise avec le Qatar est d’une ampleur et d’une gravité inégalées. En temps habituels, les choses se réglaient à l’abri des regards extérieurs ». Un diplomate occidental, pourtant rompu aux turbulences politiques de cette région, confesse de son côté son « extrême étonnement », estimant que « désormais, tous les scénarios sont possibles. Y compris une militarisation de la crise et son internationalisation ». 

Pour comprendre ce bouleversement qui, quel que soit son dénouement, laissera des traces, il faut d’abord remonter à la fin des années 60. À l’époque, la Grande-Bretagne prépare son désengagement militaire et protecteur de la région. Les divers émirats du Golfe sont donc promis à l’indépendance après avoir vécu sous l’aile protectrice de Sa Majesté. Malgré les pressions de Londres, le Qatar, tout comme Bahreïn, refuse finalement de se joindre à la fédération des EAU. À Abou Dhabi, on ne goûte guère cette décision qatarie de jouer en solo.

De son côté, à Bahreïn, la dynastie des Al Khalifa envisage un temps de réclamer une partie de la presqu’île qatarie, estimant que ce territoire lui revient de droit eu égard au passé de ce que l’on appelait la Côte des pirates au XIXe siècle. Quant à la monarchie saoudienne, elle tente d’agir en coulisse pour absorber le Qatar, ses diplomates rappelant que les Al Thani, membres de la confédération tribale des Banu Tamim, sont originaires du plateau saoudien du Najd et que leur présence au Qatar est le résultat d’une relégation territoriale au XVIIIe siècle due au mauvais comportement de cette tribu vis-à-vis des caravanes de pèlerins pour La Mecque. Ainsi, pour résumer, le Qatar devient indépendant en 1971 au détriment des ambitions hégémoniques plus ou moins affirmées de trois de ses voisins : l’Arabie saoudite, Abou Dhabi et Bahreïn.

 

Être au mieux avec tout le monde

Dès lors, la stratégie de cet émirat va être de toujours obtenir l’assurance de ses partenaires occidentaux, États-Unis, Grande-Bretagne et France en tête, qui veilleront en permanence à sa protection et à l’intégrité de son territoire. Officiellement, « l’ennemi » ne fait pas partie du CCG. Washington, Londres ou Paris sont sollicités pour faire pièce aux ambitions régionales de l’Iran, de l’Irak voire de pays plus éloignés comme l’Inde ou le Pakistan. En réalité, dès 1972, et une crise dans la délimitation définitive des frontières, Doha sait qu’il lui faudra compter avec la volonté saoudienne de régenter la péninsule. Dans un premier temps, et ce jusqu’au milieu des années 90, la stratégie qatarie va donc s’appuyer sur deux axes.

 Le premier consiste à adopter une démarche conciliatrice et apaisante à l’égard de Riyad et d’Abou Dhabi. Doha ne fait pas allégeance totale mais évite de heurter de front ses deux voisins en se rangeant le plus souvent à leurs avis lors des différends au sein du CCG. Le second réside dans la multiplication d’accords de défense avec les grandes puissances occidentales mais aussi dans une normalisation diplomatique avec des pays tels l’URSS, l’Iran ou la Chine populaire. Dès cette époque, Doha entend être au mieux avec tout le monde… Des relations commerciales et sécuritaires officieuses sont même nouées avec Israël, officiellement boycotté par tous les membres de la Ligue arabe.

Les choses changent en juin 1995 avec une révolution de palais. Le prince Hamad Al Thani dépose son père, l’émir Khalifa Al Thani, qui règne depuis 1972. Le coup d’État se fait sans violence mais le déchu n’acceptera son sort qu’en 2004, date de son retour à Doha. Entre-temps, la modernisation de l’émirat s’accélère. Une anecdote locale ressassée à l’envi par les officiels locaux prétend que le nouveau souverain aurait été profondément vexé, dans les années 80, qu’un douanier français ignore où se situait le Qatar. Une fois sur le trône, Hamad Al Thani entend « mettre son pays sur la carte ». Il s’agit alors de faire connaître ce petit émirat à peine plus grand que la Corse et dont le nombre de citoyens ne dépasse pas les 250 000 âmes. Le boom des prix des hydrocarbures et, plus encore, la forte demande mondiale en gaz naturel dont le Qatar est le troisième producteur mondial, va servir cette ambition.

Doha ne se contente plus d’acheter des armes ou de signer des accords de défense. Il lui faut être sur tous les fronts : sports, culture, arts, humanitaire, conférences internationales et, bien entendu, business. Attirer de grandes compétitions sportives comme la Coupe du monde de football (pari réussi) ou les Jeux olympiques (pari perdu, du moins pour le moment) ; financer de grands musées et constituer un vaste patrimoine archéologique, dépêcher des convois humanitaires pour assister les populations confrontées à des guerres et des crises (Somalie, Djibouti, Sahel, Libye, Népal), investir dans les grands noms de l’industrie mondiale grâce à son fonds souverain, acquérir des immeubles et des magasins prestigieux à Londres, Paris, New York ou Tokyo : voilà quelques-unes des actions répétées du Qatar qui feront constamment la une des journaux.

La concurrence en matière de notoriété planétaire avec l’émirat voisin de Dubaï étant rude, le Qatar se distingue dans un secteur inattendu : celui des médias et de la liberté d’expression. Le lancement d’Al Jazeera en 1996 est un tournant dans le paysage audiovisuel arabe. La chaîne d’informations tranche avec le reste. Elle ouvre de multiples antennes dans le monde. Des opposants arabes peuvent s’y exprimer en direct et sans retenue.

 Les autres monarchies du Golfe sont ménagées mais à Riyad comme à Abou Dhabi ou Manama, on s’inquiète de cette télévision qui tend son micro aussi bien à Oussama Ben Laden qu’aux dirigeants du Hamas palestinien ou du Hezbollah libanais. Plusieurs fois, les Saoudiens demandent, non pas la fermeture de la chaîne, mais une reprise en main. L’émir Hamad s’y refuse. Il est persuadé que cette télévision est un atout dans la lutte d’influence qui l’oppose aux autres monarchies. « Ils ont des armées, j’ai Al Jazeera » confie-t-il à un émissaire algérien venu un jour lui demander – en vain – de bannir de l’antenne des personnalités de l’ancien Front islamique du salut (FIS).

 AIR/SIPA

 

Soutien au « mauvais camp »

En plus de vingt ans d’existence, Al Jazeera s’est fait nombre d’ennemis dans le Golfe. Jusqu’à présent, Saoudiens et Émiratis estimaient que leurs propres médias, dont la chaîne Al-Arabiya, arriveraient à contrebalancer son influence et son tropisme pro-Frères musulmans. La crise de juin 2017 montre que la donne a changé et que les deux monarchies veulent en finir avec une voix qu’ils considèrent comme séditieuse et pas suffisamment engagée contre l’Iran ou les Frères musulmans.

« L’activisme du Qatar n’a jamais cessé d’agacer les Saoudiens mais, sous le règne du roi Abdallah, ils ont fait preuve de retenue comme ce fut aussi le cas pour Dubaï » analyse un ancien haut fonctionnaire qatari aujourd’hui à la retraite et installé en Europe. « En 2010, quand nous avons obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football 2022, il était clair que Riyad n’appréciait guère cette mise en avant. Mais les vrais ennuis ont commencé avec les printemps arabes. En se distinguant avec une position autonome et favorable aux révoltes populaires, le Qatar a créé les conditions de la crise actuelle. » En Égypte, puis en Libye comme en Syrie, mais aussi en Tunisie, Doha est accusé par ses voisins de soutenir le mauvais camp. Celui de mouvements islamistes plus ou moins proches des Frères musulmans. Or, ces derniers sont autant honnis par la monarchie saoudienne que par le prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed Ben Khalifa Al Nahyan.

En 2014, déjà, le jeune émir Tamim, qui venait de succéder à son père l’année précédente, avait dû faire amende honorable et promettre que son pays serait moins entreprenant à l’égard des Frères. Las, et malgré quelques concessions, l’agenda syrien ou libyen des Qataris est resté inchangé. De son côté, et malgré une désaffection d’une grande partie de son public arabe, Al Jazeera continue d’ouvrir son antenne à des voix discordantes qui prônent notamment une normalisation entre monarchies du Golfe et l’Iran.

La mise sous quarantaine du Qatar par ses deux voisins oblige ses dirigeants à prendre la mesure de l’efficacité relative de leur politique de soft power. Face aux mises en demeure saoudiennes et émiraties, Doha n’a vraiment pu compter que sur deux partenaires. La Turquie, qui possède une base militaire sur le sol qatari et l’Iran, qui a dépêché de nombreuses cargaisons de vivres et de produits de première nécessité pour alléger le poids du blocus frontalier. En Occident, le président américain Donald Trump a repris à son compte les accusations de « soutien au terrorisme », semblant ignorer alors que le Qatar abrite la plus grande base américaine de la région.

Certes, le Pentagone a pris ses distances avec ces mises en cause mais le président américain a conforté Saoudiens et Émiratis dans leur volonté de mater Doha. En France, comme en Grande--Bretagne, au-delà des appels à la raison, le message est sans ambiguïté : le Qatar ne vaut pas que l’on se brouille avec Riyad, premier détenteur des réserves de brut dans le monde et premier acheteur d’armes dans la région. « Le soft power qui ne s’adosse pas à une force militaire, fût-elle de dissuasion défensive comme c’est le cas de la Suisse, ne sert à rien » estime encore le diplomate occidental. Pour lui, « le Qatar va devoir tirer les enseignements de son isolement, même relatif. Et comprendre que dépenser des milliards de dollars pour organiser la Coupe du monde de football ou financer un festival musical en Europe ne garantit pas une protection absolue contre des voisins hostiles.

 

Une volonté de croiser le fer

Pour autant, rien n’est encore perdu pour Doha. Si les offres de protection iraniennes sont plus embarrassantes qu’autre chose, le rapprochement avec Ankara est une donne majeure. Jadis, avant que les Britanniques ne règnent en maître dans la région, les Ottomans occupaient une partie de la presqu’île. Ce retour à l’histoire et la volonté de Tayep -Reccip -Erdogan de croiser le fer, s’il le faut, avec Abou Dhabi ou Riyad, bouleversent le rapport de force. Avec une base militaire au Qatar et des troupes stationnées en permanence, la Turquie, membre, faut-il le rappeler, de l’Otan, a clairement signifié qu’elle empêcherait un changement de régime dans l’émirat. Ni l’armée saoudienne ni celle d’Abou Dhabi, toutes deux déjà enlisées au Yémen face aux rebelles houthis, ne font le poids face à des troupes turques aguerries. La monarchie des Al Thani joue peut-être son avenir dans cette crise mais rien ne dit que ses adversaires ne paieront pas le prix fort d’une mise en quarantaine aussi musclée que brouillonne. 

 

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