août 2018

La révolution digitale
peut-elle sauver l'Afrique?

Par Cédric GOUVERNEUR
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Un peu partout, des ENTREPRENEURS développent des applications novatrices. Mais pour générer un véritable saut qualitatif, il manque des écosystèmes dédiés, au service du dynamisme et de l’innovation.
 
Aliou Badara Niang est arrivé du Sénégal en France il y a dix ans, après son bac, dans le but de poursuivre ses études. Le jeune homme s’est alors retrouvé face à un souci : « Comment envoyer des colis au pays, entre les prix exorbitants des transporteurs et les délais démesurés de la Poste ? », raconte-t-il à Afrique Magazine. Aliou se rend à l’aéroport Charles-de-Gaulle, afin de dénicher un compatriote charitable pour embarquer son colis dans ses bagages : « Je me suis rendu compte que tous les Africains vivant en France faisaient ça ! Étant ingénieur en informatique, je me suis demandé pourquoi ne pas développer une plate-forme dédiée à cette activité, en apportant formalisme et sécurité. » Et c’est ainsi qu’en 2015 a vu le jour la start-up Colis GP… « Aujourd’hui, nous avons 90 000 utilisateurs, avec des points relais en Afrique pour rendre le service accessible à ceux qui sont rétifs aux technologies. Ces points relais nous permettent de toucher une commission. » Et d’enfin pouvoir vivre de cette activité. Car pour monter sa boîte, Aliou a dû se débrouiller tout seul : « J’y travaillais le soir et le week-end, en dehors de mes heures de bureau à la BNP. Tout était autofinancé. Je n’ai reçu aucune aide », précise-t-il, déplorant « le manque de structures d’accompagnement, d’aides financières et d’investisseurs qui croient en la jeunesse africaine ». Comme Aliou, des centaines de jeunes Africains ont créé leur propre start-up, sous le signe de la débrouillardise : très souvent, ces entrepreneurs ont trouvé l’idée géniale permettant de résoudre un problème concret, auquel eux-mêmes étaient confrontés. « On parle de problem solving companies », explique Haweya Mohamed, directrice générale d’Afrobytes, hub digital dédié à la tech africaine. « La jeunesse n’attend rien des pouvoirs publics, alors elle se prend en main, résout un problème et le transforme en business. »
 
Ces solutions concrètes peuvent se résumer en un maîtremot : le « leap frog », le saut de grenouille, qui permettrait d’aller beaucoup plus vite en termes de développement, pour griller les étapes. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) peuvent en effet pallier les carences des États et des grands groupes privés en matière d’infrastructures, alors même que s’accroissent les besoins, du fait de l’explosion démographique et du consumérisme de la classe moyenne émergente. Ainsi, Colis GP résout un besoin – l’acheminement postal –, auquel les États africains répondent mal. L’énergie solaire et éolienne, en plein essor, se substitue au réseau électrique câblé défaillant : M-Kopa Solar a permis à plus de 140 000 foyers d’accéder à l’électricité en Afrique de l’Est. Des microsociétés de recyclage valorisent les déchets qui s’accumulent, faute d’éboueurs. Les drones regardent de haut le réseau routier et ses nids-de-poule. Au Rwanda, ils livrent les cliniques rurales en médicaments et en poches de sang. Le premier « drone-port » au monde devrait d’ailleurs ouvrir au Pays des mille collines en 2019. Et l’une des premières villes au monde à utiliser des robots afin de régler le trafic routier est Kinshasa ! Car l’Afrique, dans ces domaines, est « en avance ». Paradoxalement, son déficit en infrastructures accélère son passage à la quatrième révolution industrielle, baptisée « 4IR » ou « industrie 4.0 » : drones, robots, imprimante 3D… Le téléphone mobile – qui depuis les années 2000 s’est substitué au réseau téléphonique filaire, mort-né – sert de socle à toute une gamme de services, palliant ainsi les lacunes d’autres réseaux. Au Cameroun, GiftedMom propose aux futures mères des conseils par SMS, afin de lutter contre la mortalité infantile.
 
Mais le plus bel exemple de réussite reste M-Pesa, au Kenya : en 2007, l’opérateur mobile Safaricom a eu l’idée de proposer des services bancaires sur téléphone mobile. Grâce à M-Pesa (pesa signifiant « argent » en swahili), les citadins peuvent enfin transférer de l’argent à leurs parents vivant en zones rurales, mal équipées en agences bancaires. M-Pesa permet désormais de régler ses factures, d’accéder au microcrédit. La plate-forme revendique 30 millions de clients, dont 18 au Kenya, et va proposer ses services en Europe de l’Est. Deux tiers des comptes bancaires enregistrés sur mobile sont africains. En mars 2017, à l’occasion du dixième anniversaire de la plus célèbre des start-up du continent, Safaricom estimait que M-Pesa avait permis de créer environ 860 000 emplois (dont 100 000 agents M-Pesa quadrillant le pays). Pourtant, les banques kenyanes avaient fait du lobbying pour couler ce service qui leur faisait concurrence. Il faut dire que l’opérateur mobile est soutenu par l’État kenyan, son actionnaire à 35 %… Un atout de poids, dont sont dépourvues la quasitotalité des start-up.
 
MISSING MIDDLE
Car malgré ces success-stories, les entrepreneurs africains peinent encore à trouver des financements. De façon révélatrice, le salon Afrobytes, qui réunissait les 7 et 8 juin derniers les acteurs de la tech africaine afin notamment de leur faire rencontrer des investisseurs, se tenait à Paris, et non à Abidjan ou à Lagos : « Les investisseurs sont pour l’instant tous étrangers, explique Haweya Mohamed. Il est plus simple de réunir de grandes entreprises européennes à Paris. Les innovateurs africains manquent de business angels, notamment au moment critique de l’amorçage », c’est-à-dire lors de la mise en place de leur start-up, lorsqu’ils ont des rêves plein les yeux, mais les poches vides… « L’écosystème pour soutenir les entrepreneurs doit être renforcé », estime Velani Mboweni. Fils et petit-fils d’entrepreneur, ce Sud-Africain âgé de 25 ans, cofondateur de l’application de covoiturage Lüla, pointe du doigt le fameux missing middle (en français, « mésofinance »), qui empêche les PME africaines de trouver des financements : en substance, les banques ne prêtent qu’aux riches, et le microcrédit ne sert qu’aux TPE… « L’aversion pour le risque et le manque de confiance nuisent aux engagements significatifs envers les innovateurs, indique Velani Mboweni. Dans la plupart des cas, étant donné la nature monopolistique de l’économie sud- africaine, c’est rare qu’une start-up démarre sans relations ni capital social. »
 
L’entourage des entrepreneurs ne les appuie que rarement : « Quand un jeune étudie, estime Mamba Souaré, de l’incubateur sénégalais spécialisé dans l’économie sociale et solidaire MakeSense, la famille s’attend à un rapide retour sur investissement, c’est-à-dire qu’il trouve rapidement du travail afin d’aider la cellule familiale : fonctionnaire, employé de banque, ou encore salarié dans le tourisme… Mais les trois premières années de son activité, un entrepreneur parvient rarement à se rémunérer ! » Pour une réussite aux allures de conte de fées, combien de galères, d’ailes brisées ? « Sur 100 entrepreneurs, 70 échouent au bout de trois ans », évalue-t-il.
 
« L’écosystème africain n’est pas encore favorable aux start-up », analyse Mamba Souaré, qui pointe également la responsabilité de « l’inadéquation des compétences enseignées par rapport aux demandes du marché : l’enseignement supérieur n’a pas changé depuis des décennies, il ne forme pas des créateurs d’emploi, ce n’est pas favorable à l’entrepreneuriat ». Un constat confirmé à l’échelle du continent : si l’Afrique compte environ 1 650 institutions d’enseignement supérieur, seulement quatre figurent dans le classement des 500 universités les plus cotées – une en Égypte, trois en Afrique du Sud. Le ralentissement économique de la fin des années 1970, les programmes d’ajustement culturel des années 1990 et la subséquente fuite des cerveaux ont « durement affecté les performances » de l’enseignement supérieur du continent, résume l’universitaire ghanéen Jonathan Chuks Mba, directeur de la recherche et de la planification académique de l’Association des universités africaines (AUA), dans une tribune publiée en mai 2017 par le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE) : « La plupart des pays africains sont confrontés à une pénurie de ressources humaines et de capacités dans les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques. Le modèle actuel de production des compétences en Afrique ne correspond pas aux besoins du marché du travail et du développement », tranchet- il.
Malgré ces facteurs handicapants, l’écosystème est en train de s’affirmer en faveur des start-up. Selon une étude réalisée par le fonds de capital-risque Partech Ventures, 124 start-up technologiques africaines ont levé l’an dernier 467 millions d’euros, soit 53 % de plus qu’en 2016 et… 14 fois plus qu’en 2012 ! Partech Ventures vient de lancer un fonds de 100 millions d’euros en soutien aux start-up africaines. Au salon VivaTech de mai dernier, Emmanuel Macron a annoncé un financement de 65 millions d’euros pour le concours d’innovation numérique Digital Africa, lancé par l’Agence française de développement : « L’AFD va déployer un instrument spécifique destiné à combler les failles d’accompagnement par des petits tickets, qui sont ceux dont ces start-up ont besoin, de 30 000 à 50 000 euros », avait alors déclaré le président français, confirmant sa volonté, affirmée lors de son discours de Ouagadougou de novembre 2017, d’aider les start-up et les PME africaines. Doté par l’AFD, l’incubateur Bond’innov, à Bondy, près de Paris, porte depuis 2016 Afric’innov, « un pôle d’activité et de renforcement des capacités des incubateurs africains ou travaillant avec l’Afrique », nous explique sa directrice, Ninon Duval-Farré. « Début juin, à Ouagadougou, nous étions réunis avec La Fabrique et une vingtaine d’autres incubateurs, africains, afin de travailler ensemble à l’accompagnement des projets. » Au printemps, Afric’innov a attribué ses tout premiers prêts d’honneur à des start-up africaines, sélectionnées par les incubateurs partenaires pour le sérieux de leur projet : « Des prêts quasiment gratuits, sans caution, de 10 000 à 30 000 euros. » Afric’innov va également lancer cet automne « une plate-forme numérique répertoriant les incubateurs du continent ». Au Nigeria, l’entrepreneur Tomi Davies a lancé en 2015 l’African Business Angel Network (ABAN) pour convaincre les grandes fortunes, qui placent leurs billes dans l’immobilier – une valeur sûre et tranquille –, à oser miser sur les start-up. De grands groupes européens s’intéressent aussi aux jeunes entrepreneurs de la tech. Depuis 2011, Orange a soutenu la création de plusieurs incubateurs africains (CTIC Dakar au Sénégal, CIPMEN au Niger, CREATEAM au Mali…). Au salon VivaTech, EDF a lancé sa 2e édition de EDF Pulse Africa, offrant des bourses aux plus prometteurs. Et au Kenya, dans la Silicon Savannah, les grands groupes américains, comme Microsoft, IBM, Facebook et Google, soutiennent les start-up de l’Afrique de l’Est. Un mécénat non désintéressé, puisque pour une multinationale, un réseau solide de PME en Afrique, c’est autant de partenaires potentiels…
 
DAVID CONTRE GOLIATH
Un autre obstacle attend néanmoins les jeunes entrepreneurs : les carences de l’État de droit. Respect des contrats et des brevets, droits de propriété, règlement des litiges… Beaucoup de pays du continent se situent tout en bas du classement Doing Business, établi chaque année par la Banque mondiale. Le premier, le Rwanda, est 41e. Même la puissante Afrique du Sud n’est que 82e, derrière le Maroc, qui est 69e. Fondateur de e-Doley Finance, Ernest Tewelyo Akendengué, 38 ans et lauréat 2015 du prix StartUp Afrique, vient de saisir la justice contre la banque gabonaise BGFIBank, à Libreville, et devant le tribunal de commerce de Paris : « Ma société e- Doley Finance, la banque mobile de Libreville, et BGFIBank, la plus grande banque commerciale du Gabon, exploitaient conjointement depuis 2013 un mécanisme de paiement et de transfert d’argent mobile : e-Doley Cash by BGFIBank. » C’est un succès, et ce service est récompensé par le Grand prix de l’excellence du président de la République. En février 2015, un changement intervient à la direction de BGFIBank : « La nouvelle direction me propose de racheter mes solutions. Et un matin, à Libreville, j’ai la surprise de voir partout des publicités pour BGFIMobile… » Le jeune entrepreneur accuse désormais BGFIBank d’exploiter ses solutions sans autorisation, et demande des dizaines de milliards de CFA de dédommagement : « Heureusement, j’avais déposé les brevets de mes solutions. Il est très facile pour une grande entreprise de léser une start-up. C’est David contre Goliath. Sauf que, rappelez-vous, David finit par l’emporter… »
 
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