août 2018

La redoutable bataille de l’eau

Par Julie CHAUDIER
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Le manque de pluie représente le premier frein au développement agricole. Pour s’en libérer, le pays fi nance massivement l’irrigation en goutte à goutte, quitte à vider les nappes phréatiques.
 
Il y a urgence : le Maroc passera en dessous du seuil du stress hydrique entre 2020 et 2030, car les précipitations devraient se réduire encore de 10 à 20 % par rapport au siècle passé, entraînant une baisse de 7,6 % à 40 % des ressources en eau disponibles d’ici la fin du siècle. Pour faire face au problème, le Maroc tente un grand écart : augmenter ses ressources en eau, sans freiner son développement agricole. Le 5 juin, le roi a donné « ses hautes instructions » pour la construction, « dans les plus brefs délais », de nouveaux barrages, « tout en veillant à la poursuite du programme d’économie d’eau dans le domaine agricole ». Il s’agit de l’irrigation localisée : l’alpha et l’oméga de la politique de l’eau du Plan Maroc vert.
Ce programme prévoit de lui consacrer 37 milliards de dirhams, avec l’installation de 588 000 hectares en goutte à goutte. En 2016, 379 000 hectares avaient déjà été mis en place, et 22 milliards de dirhams avaient été exclusivement dédiés à la gestion de l’eau. Contrairement au discours officiel, le véritable objectif, cependant, n’est pas de faire des économies d’eau, mais d’atténuer la contrainte hydrique considérée comme le principal facteur limitant l’amélioration de la productivité agricole. « À Taounate, par exemple, où il pleut environ 400 à 500 mm/an, les agriculteurs cultivaient des fèves et des pois chiches. Puis, le goutte à goutte a été installé dans le cadre du PMV, et les agriculteurs se sont logiquement mis à faire du maraîchage, qui consomme plus d’eau et est plus rémunérateur. On en a fait ainsi une zone qui doit avoir de l’eau tout le temps, or aujourd’hui, avec la réduction du niveau des barrages, on ne peut plus l’assurer », explique Abdeljalil Derj, agroéconomiste, consultant et spécialiste de la planification de l’eau. Un choix assumé en interne : « Aujourd’hui, on encourage l’adoption du goutte à goutte pour augmenter la productivité, l’économie d’eau viendra après », a ainsi reconnu en 2014 un responsable au ministère de l’Agriculture et de la Pêche maritime devant Maya Benouniche, Marcel Kuper et Ali Hammani, chercheurs au département Eau, environnement et infrastructures de l’Institut agronomique et vétérinaire de Rabat, comme ils le révèlent dans leur article « Mener le goutte à goutte à l’économie d’eau : ambition réaliste ou poursuite d’une c himère ? »
 
ÊTRE MOINS DÉPENDANT DE LA PLUIE
Tous les garde-fous prévus au départ pour préserver les ressources en eau ont ainsi été contournés. Les agences de bassin ne refusent quasiment jamais leur autorisation aux forages de nouveaux puits. Pire, aucune des nouvelles installations en goutte à goutte ne dispose de compteurs d’eau. Dans un tel contexte, l’État, au nom de l’économie d’eau, se retrouve à subventionner la culture de la pastèque en plein désert. « J’ai commencé avec cinq hectares de culture maraîchère et de pastèques pour compléter mon activité touristique parce que, pour une aussi petite superficie, l’État prend en charge la totalité des investissements pour l’irrigation en goutte à goutte. Du forage à la pompe, en passant par le bassin de rétention : il s’occupe de tout ! On n’a qu’à garder ses mains dans les poches ! » se réjouissait à l’automne dernier Mohamed, habitant de Zagora. Quelques mois plus tôt, les résidents de cette ville située à l’extrême nord-ouest du Sahara manifestaient pourtant contre la faiblesse et la mauvaise qualité de l’eau potable distribuée par le réseau public. « Il y a deux ans, j’ai recensé 2 000 hectares de cultures de pastèque, or chaque hectare consomme 6 000 m3 d’eau par an, soit une consommation totale de 12 millions de mètres cubes : c’est un cinquième de toutes les ressources en eaux superficielles du bassin du moyen Drâa », s’alarme Aziz Bentaleb, géographe au Centre des études historiques et environnementales, à Rabat. En moins d’une dizaine d’années, les exportations marocaines de pastèques ont logiquement explosé. En 2013, elles atteignaient 100 millions de tonnes par an, contre seulement 10 millions sept ans plus tôt.
En misant ainsi aveuglément sur l’irrigation, le PMV a au moins permis, pour un temps, de rendre l’économie marocaine moins dépendante de la pluie. Aujourd’hui, « Maroc vert a permis à l’agriculture d’exprimer pleinement le potentiel des bonnes années et de limiter l’impact des mauvaises années grâce à l’amélioration et la diversification de la valeur ajoutée agricole, qui réduit l’impact sur l’économie nationale dans son ensemble » souligne le ministère de l’Agriculture en mai 2016. Il venait de constater que, lors de la dernière campagne agricole, la valeur ajoutée agricole n’avait baissé que de 7,3 %, alors que la production céréalière s’était effondrée de 70 % à cause de la sécheresse. « Quand, dans les années 1990, la croissance économique variait entre 8 ou 10 % à son meilleur et de -5 à -10 % pendant les pires années (de sécheresse), elle ne varie plus aujourd’hui qu’entre 4 et 5 %, et 1 et 2 % aujourd’hui », souligne Najib Akesbi, enseignant-chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire de Rabat.
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