août 2017

La sélection : les pros de l’éducation

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Par Delphine Bousquet, Sabine Cessou, Julie Chaudier, Frida Dahmani, Thalie Mpouho, Luisa Nannipieri et Héba Younes.

Leur tâche est aussi difficile qu’essentielle : former les têtes pensantes, les élites de demain. Ils sont présidents d’université, directeurs d’école, chefs d’entreprise ou encore chercheurs. Tous proposent des solutions pour améliorer l’enseignement supérieur africain, qui reste à la traîne dans les classements internationaux. Qualité des cursus proposés, partenariats avec le secteur privé et des établissements étrangers, utilisation des nouvelles technologies, les pistes sont diverses et fructueuses. À la clé, l’insertion sur le marché du travail de jeunes toujours plus nombreux.

 

Amadou Diaw 
Le visionnaire

FONDATEUR en 1992 de l’Institut supérieur de management (ISM), une école de commerce privée ancrée dans son quartier du Point E à Dakar, il donne l’exemple. Entrepreneur pionnier, Amadou Diaw a anticipé sur le boom de l’offre d’éducation privée. Porté par un désir d’excellence et un amour inconditionnel du continent, il a fait de son école, conçue pour être africaine, une référence. L’ISM compte aujourd’hui 5 000 étudiants de 30 nationalités, 100 professeurs, 250 salariés et de multiples partenaires (dont Sciences Po Paris) dans le monde académique et le secteur privé. L’ISM a formé 18 000 professionnels qui animent un dynamique réseau « d’anciens ». Elle a aussi investi pour construire des lycées – dont cinq figurent parmi les dix meilleurs du Sénégal. Amadou Diaw, qui vise désormais une expansion continentale, a attiré en 2016 des investisseurs internationaux, comme le fonds américain Galileo-Providence, spécialisé dans l’éducation. Il a pris ses quartiers dans sa ville natale de Saint-Louis, où il projette de lancer un « Davos » africain. Ni plus, ni moins.  

Mohammed Habib et Mostafa Farahat
Chantres du e-learning

COMME de nombreux jeunes Égyptiens, leur désir d’engagement s’est révélé après la révolution de janvier 2011. En 2012, Mostafa Farahat (à g.) et Mohammed Habib (à dr.) fondent Nafham (« nous comprenons », en arabe), une plateforme éducative en ligne qui propose quelque 23 000 vidéos de cours, d’une durée de cinq à vingt minutes, couvrant tous les niveaux et toutes les matières de l’enseignement primaire et secondaire. Elle compte aujourd’hui 500 000 utilisateurs, égyptiens mais aussi saoudiens, koweïtiens, algériens et syriens. Mostafa, spécialiste en marketing numérique, et Mohammed, formé en management et féru d’informatique, tiennent à maintenir la gratuité du service. Publicité, sponsors et institutions publiques participent à son financement.  

Noureddine Mouaddib
Stratège marocain

LE PRÉSIDENT de l’Université internationale de Rabat (UIR) avait la bosse des maths et beaucoup d’ambition. Né en 1961 dans la petite ville d’Oulad Zidouh, entre Marrakech et Fès, il part en France pour poursuivre ses études. Spécialiste de l’intégration des ensembles flous dans les bases de données, il enseigne à l’École polytechnique de l’université de Nantes, puis devient conseiller auprès de l’Organisation mondiale de la santé, sans oublier le Maroc. Dans les années 2000, il imagine un grand projet, construire la première université du royaume et d’Afrique. En 2010, le roi Mohammed VI vient poser la première pierre de l’UIR. Sept ans plus tard, elle offre des formations en double diplôme avec des écoles étrangères réputées, compte 3 000 étudiants et mise sur l’innovation (192 brevets au niveau national, 40 à l’international). Noureddine voudrait maintenant dupliquer ce modèle sur le continent

Brice Augustin Sinsin
Réformateur en douceur

INGÉNIEUR agronome formé à l’Université libre de Bruxelles, il est depuis six ans le recteur de l’université d’Abomey-Calavi (UAC), la principale faculté publique béninoise. Né en 1959 à Djidja (Sud), Brice Augustin Sinsin a réussi à moderniser l’institution : redressement des comptes, mise à niveau de son équipement numérique et interdiction du plastique sur le campus pour améliorer l’environnement de travail. Il a aussi créé un programme de recherche, ce qui a permis de rehausser la réputation de l’UAC. Pragmatique, Brice reconnaît qu’il reste beaucoup à faire, notamment pour accompagner les jeunes diplômés.  

Idriss Laouali Abdou
Monsieur l’informaticien

À SEULEMENT 26 ans, le créateur de l’application Karatou-Post Bac est déjà une célébrité dans son pays, le Niger. Originaire de Niamey, il raconte qu’après son bac, faute de savoir quelle filière choisir, il suit l’heureux conseil de son père : l’informatique. Il part ainsi étudier quatre ans au Maroc en classes préparatoires puis se spécialise en systèmes d’exploitation des réseaux et télécoms. Un stage au sein de l’école Télécom Bretagne l’amène en France, où il finit par intégrer l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Toulouse. Développeur chez Capgemini, Idriss est aujourd’hui président de l’association des Nigériens de Toulouse. Témoin des difficultés d’orientation des bacheliers, il développe alors son application qui détaille les filières de formation, les façons de postuler, les bourses existantes, en France et dans plusieurs pays africains. Résultat, Karatou (« études », en haoussa) Post Bac a déjà été téléchargé plus de 1 000 fois. Avec le concours d’une doctorante en sociologie, Idriss Louali Abdou prévoit maintenant de développer une application à destination des plus jeunes pour lutter contre le décrochage scolaire.  

Nicole Bella
L’experte

SON DOCTORAT de démographie en poche (obtenu à la Sorbonne), cette Camerounaise originaire de Yaoundé débute sa carrière à l’Institut national des études démographiques (INED) à Paris. Puis, Nicole Bella change d’échelle en enchaînant plusieurs expériences au sein d’organisations internationales, dont l’International Institute for Educational Planning (IIEP), The Future Group International et l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). En 1998, elle intègre cette dernière institution, où elle travaille pendant deux ans à l’élaboration du programme Éducation pour tous (EPT), officiellement adopté en 2000 à Dakar par 164 pays et qui fixait six grands objectifs à atteindre dans les quinze ans. Devenue une spécialiste de l’évaluation des politiques publiques, Nicole Bella, âgée de 54 ans, est aujourd’hui en charge de la gestion et de la qualité des données, ce qui lui permet d’avoir une vision à la fois globale et précise du secteur : « Les pays africains ont fait des progrès considérables, il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête. »  

Thami Ghorfi
Le business avant tout

PERSONNALITÉ médiatique, homme d’affaires et patron d’école. Ce Marocain de 54 ans originaire de Fès est tout cela à la fois. Formé à Sup de Co Dijon et à l’ESG de Paris, il lance des entreprises dans le marketing, le management et la communication avant de rentrer au Maroc en 1992. Installé à Casablanca, il crée l’ESCA, école de management qui entend former les cadres capables de piloter l’essor du pays. Précurseur, il insiste dès cette époque sur la responsabilité sociale des entrepreneurs, marque de fabrique de l’ESCA. Au fil du temps, celle-ci développe son réseau. Avec l’ESC Grenoble, elle crée l’Institut euro-africain de management (INSEAM), qui rassemble 13 business schools d’une dizaine de pays africains. En partenariat avec cinq écoles anglophones, elle anime l’African Academic Association on Entrepreneurship, qui encourage les collaborations entre établissements. Autre piste d’innovation, encourager la recherche sur les pays émergents pour faire apparaître de nouveaux modèles de développement. Malgré ce programme chargé, Thami Ghorfi trouve le temps d’animer l’émission « Libre échange », les mardis soir, sur Aswat, la radio qu’il a fondée en 2007  Valère Kakaï Glèlè Pionnier ouest-africain . C’EST UNE FIGURE incontournable du monde éducatif privé en Afrique de l’Ouest. Originaire d’Abomey, Valère Kakaï Glèlè, 57 ans, a fondé dans les années 1990 l’Université polytechnique internationale du Bénin (Upib), le Complexe d’enseignement polytechnique international du Bénin (Cepib) et le Centre d’étude et de prestations en informatique et bureautique d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, pays où il a obtenu son diplôme d’ingénieur informaticien. Marié et père de trois enfants, il a participé en 2008 au lancement de l’Ordre africain des grandes écoles et universités (Orageu), qu’il dirige. Impliqué dans la vie sportive, un temps candidat à la présidentielle de 2016 avant de se retirer, il est aussi président du Conseil économique et social. En novembre prochain, il lancera à Cotonou la nouvelle bourse de l’Orageu, qui doit encourager les étudiants du continent à venir se former au Bénin  

Francis Akindès
L’agitateur

PROFESSEUR ivoirien de sociologie à l’Université Alassane-Ouattara de Bouaké, né en 1961 au Bénin, ce spécialiste de la violence politique a écrit plusieurs essais, dont Côte d’Ivoire : la réinvention de soi dans la violence (Codesria, Dakar, 2011) et Les Racines de la crise militaro-politique en Côte d’Ivoire (Codesria, Dakar, 2006). Son dernier sujet d’étude porte, entre autres, sur les « microbes », ces délinquants juvéniles de 8 à 25 ans qui sévissent dans les quartiers populaires d’Abidjan depuis la fin des événements de 2011. Ses recherches sur les jeunes l’ont poussé à réaliser un documentaire qui met en garde contre le potentiel explosif d’une jeunesse sans perspectives, intitulé L’Espoir d’un emploi. Respecté pour son franc-parler et son indépendance d’esprit, il pilote un numéro à paraître de la revue Politique africaine (Khartala) sur la « sortie de crise » en Côte d’Ivoire.

Tahar Ben Lakhdar
Producteur de perles rares

DOCTEUR en physique de l’université Paris-V, ce septuagénaire est un acteur incontournable de l’enseignement supérieur tunisien. Enseignant militant, Tahar Ben Lakhdar participe aux réformes du secteur dans les années 1990 et fonde plusieurs institutions universitaires publiques, comme l’Institut supérieur de technologies de Nabeul. En 2003, avec d’autres universitaires, il fonde l’École supérieure d’ingénierie et de technologie (Esprit) de Tunis, qui s’impose vite par la qualité de sa formation, dont le coût s’élève à 6 100 dinars hors taxes (2 200 euros) pour la rentrée 2017-2018. Au point que les entreprises s’arrachent ses futurs diplômés avant même leurs soutenances. Son succès tient à son modèle inspiré des pratiques dans les pays d’Europe du Nord, où les jeunes sont formés pour répondre aux besoins du marché du travail. Un modèle que doit suivre la Tunisie, mais aussi l’ensemble du continent pour réussir à donner un avenir à sa jeunesse.  

Léonard Wantchékon
Le style américain

PROFESSEUR à Princeton, aux États-Unis, il a ouvert il y a trois ans l’African School of Economics (ASE), au nord de Cotonou. Proposant des masters et bientôt un premier cycle, l’école délivre ses cours en anglais et bénéficie de partenariats avec de prestigieuses universités. Elle encourage aussi les travaux de recherche comme moyen pour financer son fonctionnement. Son fondateur, spécialiste de l’économie du développement, a été dans sa jeunesse un militant politique très engagé : envoyé en prison par Mathieu Kérékou, qui a dirigé le Bénin pendant près de trente ans, Léonard Wantchékon a réussi à fuir le pays en 1986. Aujourd’hui, le sexagénaire y revient tous les deux mois pour superviser le développement de l’ASE, installée sur un campus de 18 hectares. « Sur notre première promotion de 60 diplômés, nous en avons placé quatre dans des programmes PhD [doctorat] aux États- Unis, note-t-il. Du jamais vu pour une université africaine. »  

Nada Biaz
Reine de l’excellence

L’INSTITUT supérieur de commerce et d’administration des entreprises (ISCAE), c’est toute sa vie ou presque. Née à Rabat en 1969 et fille de hauts fonctionnaires, Nada Biaz sort major de promotion du prestigieux établissement public marocain de management en 1991 et se marie avec un autre brillant élève de l’école. Après avoir suivi ce dernier pendant trois ans à Harvard, elle rentre au pays : elle dirige une école privée de Casablanca spécialisée dans l’enseignement de l’anglais, puis enseigne le marketing, sa discipline de prédilection, à l’Institut des hautes études de management (HEM). En 2014, Nada prend la tête du pôle casablancais de l’ISCAE, où elle met l’accent sur l’internationalisation des profils étudiants. Nommée directrice générale du groupe fin 2015 (elle est la première femme à occuper ce poste), elle généralise les enseignements en anglais, met l’accent sur les nouvelles technologies et renforce le système de sélection à l’entrée (le taux d’admission est de 9 %). Dernier défi en date ? La création d’un centre ISCAE-Corporate dédiée à la formation continue sur mesure des professionnels.  

Amine Bensaid
Homme de réseaux 

FORMÉ à l’Université de Floride du Sud, dont il sort major de promotion avec un doctorat en sciences informatiques et ingénierie, ce Marocain rejoint l’Université Al-Akhawayn, à Ifrane, lors de son lancement en 1994. Doyen de la faculté des sciences et de l’ingénierie puis vice-président de l’université, il suit le modèle d’enseignement américain et dispense ses cours en anglais, il met l’accent sur la qualité des formations comme du management, plaidant pour une R&D connectée au secteur privé. Fort de cette expérience, il prend la direction, en 2011, de l’université Mundiapolis, premier campus privé pluridisciplinaire du  pays à Nouaceur, en périphérie de Casablanca. Offrant 21 parcours en double diplôme et 28 autres en formation continue, son groupe multiplie les alliances. Il vient d’intégrer le réseau panafricain Honoris United Universities, du fonds d’investissement Actis, et il a signé un partenariat avec Bombardier et le Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales pour renforcer la formation aux métiers de l’aéronautique. Depuis le début de l’année, Amine Bensaid dirige également la commission marocoaméricaine pour l’échange éducatif et culturel (MACECE) qui accorde des bourses de mobilité aux étudiants     

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