juillet 2017
Maghreb

La vague turque

Par Frida DAHMANI
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Revenant en force, Ankara inonde la région de ses produits et de sa culture.
 
Réfrigérateurs, vêtements, féculents… Depuis quelques années, d’Agadir à Bizerte, Marocains et Tunisiens voient déferler du made in Turkey. Les parts de marché historiques des marques asiatiques, européennes ou nationales rétrécissent toutes au profit de ce qu’une minorité intellectuelle qualifie de « nouvel envahisseur ». Une offensive économique, déficitaire dans la balance des échanges commerciaux – et qui se double d’une séduction culturelle : nourrie aux feuilletons égyptiens durant des années, l’Afrique du Nord consomme désormais des séries et telenovelas turques, doublées en dialecte local voire… syrien. L’idylle est telle que la Tunisie introduit même l’enseignement de la langue turque dans l’apprentissage de l’école secondaire ! Derrière cette déferlante, des accords de libre-échange conclus en 2004-2005 et une stratégie qui porte le sceau de Recep Tayyip Erdogan : Premier ministre à partir de 2003 et président de la République turque depuis 2014, il est le maître d’oeuvre du comeback de la Turquie sur la scène régionale, comme l’expliquent nos correspondants dans les pages qui suivent.
 
Tunisie Les consommateurs sont ravis, mais l’économie trinque
 
Peu chères, mais souvent de moindre qualité… Les importations en provenance du pays du Bosphore séduisent de plus en plus de clients, au détriment du marché national.
 
Avenue Habib Bourguiba. En cette douce soirée fin de ramadan, sur l’artère névralgique de Tunis, une jeune femme est en colère. Assia, 44 ans, professeur d’arabe, est hors d’elle. Elle désigne deux hommes affublés d’un costume rouge et or que l’on dirait inspiré d’un Aladin échappé des Studios Disney. « Ils nous envahissent sans aucune retenue ! », assène-t-elle à qui veut l’entendre. À force de grands gestes et dans un espéranto compris d’eux seuls, les deux hommes invitent les passants à déguster des glaces turques dans l’échoppe voisine. C’est ce qui met Assia en colère.
 
« C’est insupportable, continue-t-elle. Les Turcs sont partout et on laisse faire. En plein centre de Tunis, un pôle touristique, voilà que l’on fait la promotion de leurs produits au lieu des nôtres ! Si j’allais vendre des spécialités tunisiennes place Taksim à Istanbul, les Stambouliotes ne me laisseraient pas faire ! ». Réaction épidermique ? Peut-être. Mais elle reflète aussi un trop-plein qui n’est pas sans incidence sur la balance commerciale tunisienne : sur les cinq premiers mois de 2017, le déficit avec la Turquie frôle les 820 millions de dinars (env. 300 millions d’euros), dans le droit fil des 1 482,2 millions de dinars de déficit en 2016 (540 millions d’euros).
 
Au fil des ans et à faveur d’un accord de libre-échange conclu entré en vigueur le 1er juillet 2005, le made in Turkey s’est installé dans les commerces tunisiens au point de faire d’Ankara le 4e fournisseur en Tunisie. « Cela a commencé par des biscuits pas chers et finit par devenir une épidémie qui touche tous les secteurs » précise Lassâad, un grossiste de la rue d’Espagne. Un commerce qui lui profite toutefois : l’homme s’approvisionne auprès de fournisseurs de l’économie parallèle, court-circuite taxes et factures et réalise, ni vu ni connu, de belles marges.
 
« Sous Ben Ali, les Turcs apportaient leurs marchandises à Tripoli… Des Tunisiens s’y approvisionnaient pour fournir les bazars éphémères, en plein air, de produits introuvables venus de Libye. C’était un business illégal mais toléré par l’État, une soupape nécessaire pour éviter la grogne sociale. Tout le monde s’y retrouvait d’autant que des proches du pouvoir étaient à la tête de ces réseaux. Depuis, les deux-trois parrains d’antan ont été remplacés par une dizaine de nouveaux barons… », explique Lassâad. S’il s’émeut désormais, c’est que lui aussi est menacé. Des étals clandestins devant son magasin proposent des produits similaires aux siens pour moins cher. Il dénonce la complicité et la complaisance des Tunisiens : « Certains y gagnent, certes, mais ils participent à faire couler le pays. » Comme lui, les industriels vivent mal ce qu’ils considèrent comme un danger pour le tissu industriel national. « Le marché local est affecté par les importations de textile et habillement qui demeurent problématiques, notamment celles provenant de Turquie et de Chine, avec lesquelles la Tunisie affiche un bilan des échanges totalement déficitaire, puisqu’on achète à ces deux pays sans rien exporter dans ce domaine », alertait déjà en 2015 Belhassen Gherab, président de la Fenatex, qui a démissionné en mars dernier.
 
UN RECUL À L’INTERNATIONAL
 
Moncef, un sous-traitant de cette filière envisage, lui, une reconversion dans un autre domaine. « On n’y arrive plus : avant, les Turcs étaient de simples concurrents ; avec l’ouverture des barrières douanières, ils tuent à petit feu le textile tunisien » s’exaspère-t-il. Les commandes se font rares et sont de dernière minute ; dans ces conditions aléatoires, je ne peux continuer à employer 20 ouvrières ». De fait, la Tunisie a rétrogradé de quatre places parmi les pays exportateurs d’habillement vers l’Union européenne (UE). Moncef peste et s’insurge, d’autant plus que le patronat réagit du bout des lèvres : « Le comble est que la famille de Wided Bouchamaoui, présidente de l’Utica [Union tunisienne de l’industrie du commerce et de l’artisanat], le patronat tunisien, a ramené certaines franchises turques dans le pays. Faute de développer le secteur dans une conjoncture difficile, il faudrait au moins le préserver. » 

Mais la foule, qui envahit les points de vente de la marque de prêt-à-porter LC Waikiki, représentée par le groupe de Koraich Ben Salem, n’a cure de ces arguments.

 

FINI LA FRIPE, VIVE LE « CHEAP »

« Pour pas cher, je suis à la mode et c’est neuf ! », énonce Souad, une quadragénaire qui désormais dédaigne faire les marchés de fripes – jusque-là très appréciées des Tunisiennes. Le phénomène, devenu spectaculaire, s’est installé de manière insidieuse et profite du consumérisme des Tunisiens. Car l’extravagant déficit avec la Turquie est dû principalement à l’importation en masse d’habillement et de produits de consommation courante qui ne contribuent ni à la création d’emplois ni au développement économique – d’autant que le marché national fabrique des produits équivalents et, souvent, de meilleure qualité.

« On a aussi tué l’industrie pneumatique : la Stip [Société tunisienne des industries de pneumatiques] ne produit plus de pneus, mais curieusement, c’est l’un de ses patrons qui est importateur de pneumatiques turcs » remarque Salem Ben Yahia, un ancien du secteur. Mis sur la sellette, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Zied Laadhari, du parti d’Ennahda, a assuré que 80 % des produits importés de Turquie sont nécessaires à la Tunisie et que 30 % de ces importations concernent des équipements industriels dont le rapport qualité-prix est compétitif pour le pays. Un autre tiers selon lui porte sur des produits semi-manufacturés qui sont assemblés en Tunisie et exportés, contribuant ainsi à l’équilibre de la balance commerciale. Le reste étant constitué de biens de consommation indispensables, dont les huiles végétales.

Des explications peu convaincantes, d’autant que le ministre rechigne à prendre des mesures conseillées pour limiter, à l’instar du Maroc, les importations qui sont pourtant prévues par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’accord de libre-échange entre la Tunisie et la Turquie. En revanche, et paradoxalement, le ministre a ouvert une ligne de financement de 70 millions de dinars aux entreprises du textile, afin de permettre la relance du secteur. « Le raz de marée des produits turcs est notable depuis 2012, l’année où les islamistes sont arrivés au pouvoir et relève d’une forme de soutien d’Ennahda à l’égard de leurs frères turcs et d’une stratégie dans l’islamisation du pays » assurent les détracteurs du parti (lire interview p. 49) qui multiplient les indiscrétions mais sans parvenir à prouver une stratégie concertée.

Certains y voient du positif, une manière de provoquer un sursaut qualité dans la production nationale : « Les entreprises tunisiennes n’ont qu’à se mettre à niveau ; nous avons toujours été friands de produits étrangers mais le dinar est en trop mauvaise santé pour pouvoir voyager, alors on compense avec le made in Turkey. C’est un effet de mode qui passera, comme l’époque du shopping en Italie… » argumente Naziha. Cette institutrice reconnaît ne pas résister aux tentations et consommer plus, bien qu’elle n’arrive pas à lire la composition des produits – ce qui pourrait ralentir ses frénésies d’achats. À son opposé, la société civile fait de la résistance et s’est mobilisée sur les réseaux sociaux, avec le Collectif 619 (matricule de l’origine tunisienne sur les codes-barres), qui incite à consommer tunisien et à décrier les produits turcs, surtout quand ils ont leur équivalent en Tunisie.

« Comment peut-on permettre que le bourghoul, blé mondé, que nous produisons, soit concurrencé par son équivalent venu d’Anatolie ? Pourquoi des confections d’eau minérale turque, utiles à faire des glaçons, sont-elles dans les supermarchés ? » Autant de paradoxes que souligne Aya Snoussi, membre du groupe. Mais la question essentielle est celle formulée par les économistes : « Peut-on revoir l’accord de libre-échange et contingenter le quota d’importation de manière unilatérale sans contrevenir à ses dispositions ? » Question que beaucoup jugent superflue puisqu’elle ne tient pas compte du commerce parallèle, premier client des produits turcs en Tunisie.

 

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