juin 2017
Léonora Miano

Labyrinthes initiatiques

Par CATHERINE FAYE
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Ses romans sans concession touchent à l’intimité. L’auteure franco-camerounaise livre ici une déroutante suite au premier volet de Crépuscule du tourment. Passionnant.

Sa voix profonde, chaude, presque rauque, rappelle le timbre de Nina Simone ; son style rythmé, parfois incantatoire, swingue comme les notes d’une partition de jazz, sa passion. L’écriture de Léonora Miano est un son qui porte, qui captive. À 44 ans, l’auteure de huit romans dont La Saison de l’ombre, prix Femina 2013, revient avec un récit initiatique où la perte de repères conduit à une quête de soi. Si Crépuscule du tourment 1, Melancholy mettait en scène quatre voix de femmes – la mère, la sœur, l’épouse et l’amante – s’adressant au même homme, Crépuscule du tourment 2, Héritage part de l’intériorité de cet homme, autour duquel gravitent d’autres figures masculines et les femmes de sa vie.

« D’abord, effrayé par son propre geste, il était remonté en voiture, avait foncé droit devant. Le déluge qui menaçait de noyer le monde ne l’avait pas arrêté, c’était autre chose, une puissance inconnue. » Ainsi commence le parcours tragique d’Amok, un nom prédestiné – l’amok désignant cet état de folie criminelle décrite par Stefan Zweig dans sa nouvelle éponyme. Car Amok est en fuite. Il vient de laisser pour morte sa femme après l’avoir frappée dans une crise de violence paroxystique. Horrifié par son acte, il décide alors d’affronter son père dont il pense avoir hérité d’un « fauve caché dans l’âme des hommes de sa lignée ».

Ce n’est qu’en se confrontant à son histoire familiale et à ses blessures secrètes que ce héros maudit trouvera peut-être son salut. Léonora Miano écrit comme on construit un pont. Pour relier deux rives, deux mondes. La déraison et la sagesse, la réalité et le rêve, le crime et la rédemption. L’Afrique et l’Europe aussi, qui ne cessent d’habiter ses questionnements. Ses engagements aussi. Si ses personnages sont souvent africains, sa littérature se joue des frontières et les questions qu’elle aborde traitent aussi bien des relations entre les hommes et les femmes que des rapports entre le Nord et le Sud. Elle tisse chacun de ses romans avec un phrasé particulier, des figures contrastées, une émotion palpable. Ce récit-spirale teinté de surnaturel est à l’image de ses déambulations intimes. Puissant et illimité. Comme son regard. Brûlant. Sans concession.

Crépuscule du tourment est né d’obsessions qui la poursuivaient depuis des années. De questionnements liés à son histoire, à sa construction, aux figures féminines qui l’ont entourée, à la sexualité. Alors, pour percer à jour les non-dits familiaux, « il a fallu que j’invente une histoire », confesse celle qui a grandi dans une famille bourgeoise africaine, à Douala où elle est née. Cette micro-société, elle en a exploré les moindres replis, jusqu’à son départ pour la France où elle vient faire ses études à 18 ans. Mais, à 21 ans, enceinte, elle se retrouve sans domicile ni papiers. « J’ai mis dix ans à sauver ma peau et celle de ma fille. C’est la seule période de ma vie où je n’ai pas écrit. » Naturalisée française en 2008, elle tient à son identité « frontalière » et ne s’embarrasse d’aucune compromission. « Je me tiens là où les mondes se rencontrent en permanence. » Une façon de renouer les liens brisés. Et de réécrire l’histoire. Indéfiniment. 

 

 

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